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L'Intérêt de l'Europe

M. Daneff a bien voulu, comme l'avaient fait MM. Yenizelos et Novakovitch, me réserver un moment, durant les quelques heures qu'il a passées à Paris. J'espère que le correspondant mystérieux qui a annoncé au Figaro et à l'Europe, comme un gage de la « paix possible », l'entrée de la Bulgarie dans la Triple-Alliance, aura joui de la même faveur. Il pourra dire à ceux dont il avait reçu les confidences qu'ils prenaient leurs désirs pour des réalités.

Quoi qu'il en soit, sans prétendre jouer ici un rôle qui ne m'appartient pas, je crois pouvoir écarter, d'une situation, déjà par elle-même

i 17 flécembre 191 2.

assez difficile, la naturelle inquiétude éveillée par cette sensationnelle information. C'est un grand point.

Ainsi les positions, au moment où vont s'ouvrir les conférences de Londres, restent bien nettes. Je voudrais essayer de les définir, comme je les aperçois. Ce serait peut-être le cas de répéter le mot que Gambetta appliquait à la politique intérieure. Il faut sérier les questions.

La première, c'est la négociation de la paix avec les Turcs. Je pense qu'il y a intérêt, pour tout le monde, à ne pas y mêler celle des difficultés qui peuvent surgir entre les alliés balkaniques. Que ces difficultés existent, nul ne saurait le contester. Elles naissent de la force des choses, de l'histoire, des rivalités et des luttes anciennes, des événements présents, des espérances et des conquêtes nouvelles. Mais le sang Averse pour la cause commune proteste contre les tentations de discorde. Le moment venu, la France, par l'amitié qui la lie aux uns et aux autres, et dont la guerre des Balkans a presque fait une fraternité d'armes, pourra, sans doute, faciliter les ententes nécessaires. Ce sera la question de demain. A chaque jour suffit sa peine.

g2 L'HEURE DÉCISIVE

AujourcVlmi, la grande affaire c'est la discussion avec la Turquie. La solidité du « bloc balkanique » en est la première condition, et il faut noter, comme l'élément décisif du débat qui commence, la fermeté, l'unanime énergie avec laquelle les plénipotentiaires des .alliés en ont affirmé la cohésion.

Tandis que j'écoutais M. Daneff, avec une attention captivée par sa physionomie pleine de vivante intelligence, je songeais, malgré moi, aux paroles de Bismarck, dont M. Ilanotaux vient de donner aux lecteurs de la Revue hebdomadaire l'instructive révélation, d'après les Mémoires inédits de Karatheodory pacha, représentant de la Turquie au congrès de Berlin. Un jour que la discussion sur la question bulgare se prolongeait, le chancelier interrompit : « \oilà deux jours, dit-il, que nous discutons sur la question bulgare ; c'est un honneur auquel les Bulgares ne s'attendent pas. Pour ce qui me concerne, je ne dissimule pas que, comme plénipotentiaire allemand, je prends fort peu d'intérêt à tous ces détails. »

Ah ! les temps sont changés ; et nous pouvons trouver quelque joie, nous autres Français, à

POUR LES ALLIÉS BALKANIQUES ijS

constater l'extraordinaire aveuglement de l'homme que, depuis quarante ans, l'Europe s'est habituée, courbée sous le poids de ses lourdes conceptions, à regarder comme le maître de la politique. Aujourd'hui, on ne parle plus pour le Bulgare. 11 parle lui-même, et il faut que tout le monde l'écoute.

Je n'ai pas trouvé chez M. Daneff, non plus que chez les autres plénipotentiaires, le langage d'un vainqueur grisé par le succès, mais la froide affirmation d'une volonté consciente de sa force. Les conditions que les alliés entendent poser à la Turquie sont connues. Ce n'est pas seulement la victoire qui les justifie, c'est l'intérêt de la paix générale.

La Turquie d'Europe ne peut être qu'un obstacle à sa durée. Si, par l'effet d'une politique intéressée, elle devait être reconstituée sous la forme d'une domination directe ou indirecte sur les peuples chrétiens de la Péninsule balkanique, la guerre sortirait infailliblement d'une si prodigieuse immoralité. En combattant pour leur propre affranchissement et pour celui de leurs frères de race ou de religion, les alliés ont bien

mérité de l'Europe. C'est la grandeur de cette courte et terrible guerre.

Qu'il puisse être nécessaire, pour un temps encore, de laisser en suspens la question de Constantinople, je le veux bien, encore que je me l'explique imparfaitement : peut-être devraisje dire plutôt que je me l'explique trop bien par les calculs d'une politique, à mes yeux, étroite ou illusionnée. J'ose risquer cette réserve, espérant ne plus rencontrer, aujourd'hui, le sourire discret et informé qui, hier encore, accueillait les contempteurs de l'intangible stalii quo.

Mais Constantinople, avec le petit territoire qui Favoisine, ce n'est plus la Turquie d Europe: c'est la sentinelle des détroits, qui ne garde plus que des intérêts secondaires, et une sentinelle, dont les matelots de toutes les nations, installés dans les hôpitaux, les ambassades et sur les places publiques de Stamboul, montrent déjà le visage international. La place de la Turquie est en Asie, d'oij elle est venue, où elle a son rôle naturel à remplir, où elle trouvera, si elle sait une bonne fois mettre un terme aux violences et aux massacres, des appuis qui vaudront mieux pour elle qu'une onéreuse protection.

La France est la première intéressée a cette solution de la question d'Orient. C est pourquoi

elle doit se tenir fermement, en toute cette alTaire, aux côtés des alliés balkaniques. Elle le doit pour une autre raison, vers laquelle il faut, sans trêve, ramener l'attention publique, parce qu'elle est au fond de toute la politique internationale.

Ce qui s'agite dans le partage des dépouilles de la Turquie, c'est l'avenir de l'Europe. Qu'il s'agisse du débouché de la Serbie sur l'Adriatique, ou des limites et de l'indépendance de l'Albanie, ou encore de la possession de Salonique, la question qui touche toute l'Europe, qui nous touche, nous, plus qu'aucune autre puissance, c'est de savoir si, oui ou non, l'Autriche poursuivra, par l'étoufTement du peuple serbe, sa route vers l'Orient, frayant en même temps celle de l'empire allemand.

Je dis par l'étoufTement du peuple serbe, parce que je ne trouve pas d'autre mot pour exprimer l'attitude menaçante que l'Autriche a prise contre la Serbie. Eh bien ! je laisse de côté les raisons de sentiment, ce que j'ai appelé le droit des peuples, et que, pour le dire en passant, il est étrange de voir les socialistes mépri- S3r si allègrement, dans leur grand zèle pour la

paix, pour une paix quelconque, achetée, s'il le laut, par l'écrasement des faibles.

Je ne veux parler que des raisons d'intérêt. Qui, hors de l'Allemagne et de l'Autriche, peut trouver le sien à l'établissement dans la péninsule balkanique d'une grande puissance, inféodée à l'influence germanique? Est-ce la Russie, protectrice naturelle des Slaves.^ Est-ce l'Angleterre, inquiète de la route des Indes? Est-ce l'Italie, jalouse des rivages de l'Adriatique? Et qui, parmi les alliés balkaniques, quelles que soient les rivalités qui peuvent les diviser, qui pourrait souhaiter, par cet étoufPement, dans la paix, de leur compagnon de guerre, l'installation sur ses flancs d'une grande puissance militaire ?

Ainsi tout conduit à la même conclusion. La justice, l'intérêt, le droit des petits Etats commandent, dans les négociations de Londres, la même attitude : elle seule peut assurer la paix, la paix durable, qui naît de l'équilibre des forces et non du triomphe d'une influence dominante.

Il y a trente ans déjà, presque au lendemain du congrès de Berlin, M. Rothanu, dans un livre qui lit sensation, racontait ce F Affaire du

Luxembourg », et il avait écrit en sous-titre : ce Le prélude de la guerre de 1870. » Il disait : ce L'Europe avait eu la sensation frissonnante de la guerre. A l'annonce d'une conférence, ses alarmes s'étaient dissipées bien vite, car elle ignorait les causes secrètes du différend qui depuis un mois tenait tous les intérêts en suspens. Elle avait eu peine à s'expliquer que la possession d'un territoire litigieux de peu d'importance pût devenir la cause d'une conflagration générale. Elle ne se doutait pas que le Luxembourg n'était pour la Prusse qu'un prétexte, le terrain sur lequel elle comptait résoudre a son profit le problème allemand... »

Mettez le port serbe à la place du Luxembourg, et le problème oriental au lieu du problème allemand, et ces lignes sont écrites hier.

Je crains que l'état d'esprit de l'Europe ne ressemble à celui de 1867. ^^ pourtant^ qu'étaitce que le conflit du Luxembourg, au regard de celui qui met aux prises dans le palais de Saint- James toutes les nations, tous les intérêts, toutes les rivalités de l'Orient et de l'Occident?

Dans cette rencontre suprême, la plus grave, dit le Times, qui se soit produite depuis un siècle, la Triple-Entente a un rôle décisif à remplir. De sa propre cohésion dépend, pour une

large part, celle des alliés. C'est parce qu'on la suppose llottante et incertaine que, par des ollres tentatrices ou par des nouvelles tendancieuses, ceux qui voudraient briser l'une cherchent à disloquer l'autre.

J'entends bien que, par les déclarations de ses représentants officiels, elle affirme sa vitalité et je ne doute pas qu'en effet elle ne veuille la conserver, autant que le lui permet la faiblesse de sa constitution. Mais sa politique apparaît trop souvent comme une politique négative, dont tout l'objet est le maintien de la paix. Aux heures de crise, la politique négative ne suffit pas : elle n'est même pas le moyen le plus assuré d'éviter les complications redoutées.

Que la Triple-Entente affirme sa résolution de soutenir énergiquement les Etats balkaniques dans leurs négociations avec la Turquie! Qu'elle manifeste hautement sa volonté de mettre obstacle à l'établissement d'une puissance allemande dans la péninsule î Ce sera le meilleur moyen pour elle d'inspirer confiance aux alliés et de les préserver des suggestions intéressées, le meilleur moyen aussi de démontrer à l'Europe la réalité de sa vie et de se donner à elle-même, avec le sentiment de sa nécessité, le désir de la fortifier.

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