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Les Déclarations de M. Poincaré

J'aurais, je l'avoue, préféré que M. le président du conseil s'en tînt, à la Chambre, à la réserve absolue dont, aux premiers mots de son discours, il a si bien indiqué les raisons. La très sage résolution qu'il avait fait connaître à l'avance de ne répondre à aucune question, ni à aucune interprétation de ses paroles, l'a empêché de protester, comme il l'eût fait, sans doute, s'il n'eût été lié par celte salutaire précaution, contre les commentaires dont M. Jaurès a entouré les témoignages de son approbation. Peut-être eût- il mieux valu qu'il ne fût point exposé à les entendre.

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En terminant sa déclaration, M. Poincaré a dit : c( Nous sommes fermement déterminés à défendre, sans défaillance, nos intérêts et nos droits, à maintenir les traditions françaises en Orient, et à sauvegarder par-dessus tout cette chose intangible et sacrée qui s'appelle l'honneur national. » C'est un noble langage auquel j'applaudis très cordialement. M. le président du conseil l'a complété et fortifié devant le Sénat, favorisé, par une naturelle attention de M. le sénateur de la Meuse envers ses collègues, d'un exposé de sa politique orientale, beaucoup plus étendu que celui dont la Chambre avait entendu le bref aperçu.

J'ai eu plaisir à lire, ce matin, dans les journaux, les très précises déclarations que M. Poincaré a faites aux membres de la Haute Assemblée, et dont je regrette que les députés n'aient pas eu leur part, sur ce les intéiêts traditionnels que nous entendons maintenir et faire respecter au Liban et en Syrie». M. le président du conseil y a ajouté, au sujet de l'attitude de l'Angleterre dans cette partie de l'Asie Mineure, une rassurante parole, qui aura, il peut m'en croire, un profond retentissement parmi nos protégés libanais, justement alarmés des imprudences commises par quelques amis trop zélés

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du gouvernement britannique. Déjà, j'en ai reçu l'heureuse nouvelle, les quelques mots par lesquels M. Poincaré avait, devant la commission des affaires extérieures, revendiqué les droits de la France en Syrie, avaient éveillé de joyeux échos dans toute la montagne du Liban. Les paroles qu'il a prononcées au Sénat apporteront là-bas, aux fidèles amis de la France, un nécessaire réconfort.

Il a, d'ailleurs, dans ce second discours, dissipé d'autres inquiétudes. En annonçant à la Chambre les récents accords intervenus entre les ambassadeurs des grandes puissances, et acceptés, sinon subis, par la Serbie, il avait, à mon gré, paru s'en contenter trop facilement. Au Sénat, il a retrouvé, pour parler des ardentes sympathies que la France garde aux peuples balkaniques, les accents dont ailleurs il avait cru devoir se défendre.

Il a dit, et il faut insister sur ces paroles : ce La France renierait son passé généreux si elle ne jugeait pas avec sympathie les nations grandissantes, Que les Balkans désormais appartiennent aux nations balkaniques, Bulgares,

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Serbes, Albanais, Grecs, Monténégrins, telle est la solution la plus naturelle et la plus équitable, celie qui offre le plus de garanties et de stabilité. »

Ah! les bonnes, les excellentes paroles ! et que je regrette de n'avoir pas été un moment sénateur pour battre des mains ! Que nous voilà loin de la politique d'abdication et d'abandon que M. Jaurès avait, à la Chambre, prétendu tirer de la déclaration ministérielle, en demandant au gouvernement français de se maintenir, à tout prix et quoi qu'il advînt, entre la Turquie et les alliés balkaniques, dans une neutralité étendue aussi bien aux concours financiers qu'à l'appui moral !

M. Poincaré s'était condamné au silence. Mais il a pris, au Sénat, une nécessaire revanche. Là, et je l'en loue très chaleureusement, il est sorti de la neutralité, de cette neutralité que personne n'observe, et qui serait une duperie à l'heure où nul ne peut ignorer quels conseils, quels appuis encouragent la Turquie à la résistance, demain peut-être, aA^ec un armement réparé par des secours venus du même côté, à la reprise des hostilités.

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Les c( Balkans aux peuples balkaniques », c'est, comme le dit M. Poincaré, la solution équitable, la seule qui soit une garantie de stabilité. Est-ce celle de F Autriche-Hongrie ? J'ai expliqué, ici, pourquoi cela était impossible, pourquoi l'intérêt vital de la monarchie autrichienne lui commandait impérieusement de garder libre sa route vers Salonique ; pourquoi, arrêtée par les victoires balkaniques dans sa marche orientale, elle devait nécessairement tout faire, tout entreprendre, pour paralyser l'essor de la Serbie triomphante.

Nous assistons, depuis un mois, à cet effort désespéré. C'est l'explication des mobilisations qui épuisent le trésor autrichien, et tiennent l'Europe entière dans une attente fiévreuse. On parle tous les jours de l'énigme de Vienne, on demande ce que veut l'Autriche. Il n'y a pas d'énigme. Ce que veut l'Autriche est très clair. Elle veut empêcher la solution naturelle et équitable dont a parlé M. Poincaré. Elle le veut parce qu'il est dans sa destinée politique de le vouloir, comme il est dans celle de l'Allemagne de l'y aider, comme il est dans la nôtre de vouloir le contraire. Voilà la vérité,^ la vérité

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européenne. C'est pourquoi, lorsque j'entends les grands maîtres de la diplomatie protester contre toute idée d'opposer des irroupes d'alliances les uns aux autres, je pense que ce peuvent être des formules obligatoires, mais que ce ne sont que des formules, et qui ne changent rien à la réalité des faits.

S'imagine-t-on que le port sur l'Adriatique, le port franc ou neutre, comme on voudra, dont on n'a pas encore pratiquement expliqué les conditions de franchise ni de neutralité, avec le chemin de fer protégé par une gendarmerie internationale où se heurteront toutes les rivalités, s'imagine-t-on que ce soit pour les aspirations de la Serbie, pour ces aspirations dont au Sénat, M. Poincaré rappelait, en termes émouvants, les sources historiques, s'imaginet-on que ce soit une satisfaction? Elle l'accepte, assure-t-on. Je le crois bien ! Comment feraitelle pour la repousser, à elle seule, sous la menace autrichienne, au lendemain de la campagne meurtrière qui l'a conduite à Prizrend et à Uskub .^ Cela peut être un arrangement de passage, le tampon provisoire qui aveugle un

moment la brèche, par où le torrent va s'échapper, Ce n'est pas une solution.

Moins encore, l'autonomie de l'Albanie. Cela, j'ose dire que jusqu'ici c'est un mot. Car, qui pourrait définir l'Albanie ^ Je me permets de poser respectueusement cette question au concile diplomatique de DoAvning street. Ni géographiquement, ni ethnographiquement, l'Albanie ne peut être enfermée dans des limites précises. J'entends encore la voix grave et pénétrante du vénérable doyen des plénipotentiaires balkaniques, de M. Novakovitch, m'expliquant la position de la Serbie dans la question albanaise Quand on parle d'autonomie, s'agit-il du littoral, ou d'un hinfej'land étendu par délaies montagnes? et alors, jusqu'oi^i ?

La conférence des ambassadeurs a posé ce problème, elle n'en a pas donné la solution. Elle l'a même compliqué, en soumettant l'autonomie de cette vague Albanie au contrôle des puissances rivales, comme si elle la couchait sur un nid de vipères. Elle l'a compliqué encore, en la laissant sous la souveraineté ou la suzeraineté de la Turquie (l'un et l'autre se dit ou se disent), comme si toutes les difficultés balkaniques n'étaient pas justement sorties de ces autonomies vassales de l'empire ottoman .

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En dépit de ces formules, les difficultés, les chances de conflit futur subsistent toutes entières Il ne faut pas que les paroles pacifiques offertes par les cabinets européens, en cadeaux de Noël, aux peuples inquiets, les abusent sur la réalité. A l'occasion du discours de M. Kokovtzoff", une discussion s'est engagée vendredi devant la Douma. On y a entendu des orateurs de tous les partis, droite, nationaliste, centre, démocrate, canstitutionnel, progressiste. Tous ont dit la même chose, et quoi .^ Que, «si la Serbie était menacée et l'alliance balkanique brisée, il s'élèverait en Russie une tempête d'indignation populaire comme elle en connut aux jours les plus glorieux de son histoire».

On fera bien de méditer ces paroles à Vienne, et peut-être aussi celles qu'au Parlement italien a prononcées contre l'utilité de la Triple-Alliance M. Barzilaï. Il se pourrait qu'à vouloir, avec trop d'insistance, s'emparer du bâton de chef d'orchestre dans le concert européen, on fit éclater, entre les exécutants, de bruyantes dissonances.

C'est pourquoi, souhaitant sincèrement la paix, mais la voulant juste et durable, je m'en

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tiens à la politique que je n'ai cessé de soutenir depuis le commencement de la guerre. L'énergique appui donné par la Triple-Enlente aux nations balkaniques en est, à Tlieure actuelle, la marque caractéristique, parce qu'il prépare, suivant la parole de M. Poincaré, que j'aime à invoquer, « la solution qui oITre le plus de garanties et de stabilité ».

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