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Il est permis cependant de constater les faits et les situations. Sans doute on se montre officiellement à Berlin très mécontent de la révolution turque, et correctement fidèle à l'harmonie du concert européen. C'est entendu. Tout de même, le premier soin du nouveau ministre ottoman fut de courir chez l'ambassadeur allemand : on ne dit pas que M. de A\angenheim l'ait éconduit. L'Allemagne, d'ailleurs, en toute cette affaire, semble de plus en plus conduite par des événements dont elle ne tient pas les fds : et c'est probablement le secret de la mauvaise humeur qui éclate dans la presse germanique.
Faut-il en dire autant de l'Autriche? Les rôles, depuis Algésiras, sont intervertis et le « brillant second» paraît bien avoir changé de place dans le combat. On a prêté à l'empereur Guillaume une méchante boutade. «Je trouve, aurait-il dit à l'archiduc François-Ferdinand, que tu fais trop de bruit avec mon sabre! a Si non e vero... La révolution de Constantinople oflre-t-elle au sabre allemand une occasion nouvelle de faire du bruit? Je n'en sais rien, mais je constate que la reprise des hostilités balkaniques, dont elle ouvre la menaçante perspective, est une raison nouvelle pour l'Autriche de ne point désarmer.
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On peut, il est vrai, douter encore de ce renouveau belliqueux. Les formules dont sest couvert, comme d'une excuse, le gouvernement révolutionnaire, me semblent plus sonores que résolues. Quand on est décidé à périr plutôt que de capituler, il ne faut pas si longtemps pour le dire. Et puisqu'à l'heure présente, trois jours après le coup d'état, les ministres ottomans délibèrent encore sur la réponse qu ils feront aux puissances, c'est peut-être signe que la formule, à la réflexion, perdra quelque peu de sa rude fierté. De fait, tous les serments du monde s'évanouissent devant la réalité. On a pu tuer le généralissime, emprisonner le ministre des finances et chasser le grand-vizir. Les rapports cju'ils ont présentés au Divan sur la situation militaire, financière et politique de l'empire n'en subsistent pas moins dans leur l^rulale vérité. Andrinople a beau résister encore, sa chute est certaine. L'armée de Tchataldja a beau s être reconstituée, elle est incapable de reprendre l'offensive, et je ne m'imagine pas que le souvenir laissé par les hommes qui reparaissent à sa tête, soit de nature à fortifier son moral. La flotte, dans ses rencontres avec celle de la Grèce, a montré son
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impuissance. Le Trésor est vide et ceux même des gouvernements européens qui auraient peutêtre le secret désir de l'alimenter, en sont empêchés par les conditions de la politique générale. En cet état, que peuvent les héros de la guerre à outrance?
Je pense que les plénipotentiaires balkaniques discernent très nettement cette situation. Elle leur donne une force dont ils se rendent certainement compte. Pourquoi se hâteraient-ils de proclamer la rupture et d'imposer aux peuples qu'ils représentent de sanglants sacrifices .^ Il suffit qu'ils soient prêts a les accepter et qu'on le sache. Le temps est pour eux. Si la rupture doit venir, leur intérêt est qu'elle vienne de la Turquie, et j'ai idée que la réponse du nouveau gouvernement à la note des puissances ne fermera pas tout à fait la porte aux négociations.
Mais, quand elles l'auront reçue, quen ferontelles P Est-ce quelles vont, pour continuer la mise en scène d'une entente verbale, poursuivre d'inutiles conversations? Je crois que ce serait une faute et, ce qui est bien pire, un très grave danger. La périlleuse expérience que nous traversons ne le prouve que trop. L'Europe porte
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aujourd'hui la peine d'un zèle immodéré. La réunion des négociateurs balkaniques à Londres fut, à mes yeux, une première erreur. L'installation, à côté d'eux, d'un petit congrès européen en fut une seconde. C'était déplacer, en le généralisant, ]e terrain de la discusion, et substituer au conflit balkanique le conflit des puissances. La Turquie seule, et ses conseillers secrets, y pouvaient trouver leur compte. C'est encore, selon toute apparence, le jeu que va jouer la diplomatie ottomane. Je voudrais que la France ne s'y laissât pas entraîner, et qu'à cette heure, terriblement critique, elle ne compromît pas davantage, par des initiatives et des interventions condamnées à d'inévitables échecs, son intérêt fondamental, qui est le maintien effectif de la Triple-Entente.
L'empire ottoman est désormais un vase fêlé auquel les mains de l'Europe ne peuvent plus toucher qu'avec des précautions infinies. Car, s'il se brise tout à fait, ses morceaux, comme les éclats d'un obus, iront frapper au cœur la paix universelle. Or, l'empire ottoman, ce n'est pas seulement la Turquie d'Europe, dont le sort, quelles que soient ses convulsions dernières, est irrévocablement fixé : c'est aussi, c'est surtout la Turquie d'Asie.
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J'ai, déjà, indiqué les périls sans nombre qu'elle porte dans ses lointaines et mystérieuses profondeurs. Elle est toute entière traversée du formidable remous de la guerre balkanique. Des inquiétudes grandissantes et des espérances croissantes en agitent toutes les parties. Des monts du Liban aux plateaux d'Arméne, et des bords de l'Euxin au confluent de l'Euphrate et du Tigre, se posent à la fois de terribles questions. Ce sera une tache assez rude d'en chercher, dans les accords futurs, la solution pacifique, quand sera réglé définitivement l'avenir de la Thrace et de la Macédoine. Rien ne serait plus périlleux que de les prétendre trancher, aujourd'hui, par des initiatives isolées.
La Triple-Entente a, sur le continent européen, trop d'embûches à déjouer, trop de pièges à éviter, peut-être dans un avenir prochain trop de devoirs k remplir, pour exposer au choc des entreprises hasardées la solidité des liens qui l'unissent. On le sait, à Paris comme à Londres. On ne peut pas l'ignorer, on ne doit pas l'oublier à Saint-Pétersbourg.