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M. JAURÈS ET LA POLITIQUE ALLEMANDE

nécessité, pour la France, d'obtenir des gouvernements balkaniques, appelés à recueillir la succession de l'empire ottoman, les garanties formelles et précises que réclame la protection des établissements catholiques en Thrace et en Macédoine.

Je n'ai pas manqué, dans la série d'articles auxquels M. Jaurès veut bien faire allusion, d'appeler l'attention du gouvernement sur cette question nationale, plus encore que religieuse, et ce sera certainement, si jamais l'heure sonne d'une paix durable dans les Balkans, l'une de celles dont la solution s'imposera a^ec le plus d'urgence à notre diplomatie. Puisque M. Jaurès, dont l'influence parlementaire est assurément plus grande que la mienne, veut bien y prendre intérêt, je compte que, le moment venu, il secondera mes modestes efforts, et je lui signale, en passant, comme le plus sûr moyen d'aboutir promptement à une convention satisfaisante pour nos intérêts, le rétablissement des relations de la France avec le Saint-Siège.

Mais ce grave souci, qui n'a pas, depuis trois mois, empêché mes sympathies pour la Confédération balkanique de se manifester hautement.

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les laisse encore, à Tlieure présente, aussi Aives et aussi résolues. Elles sont fondées, en effet, non seulement sur les raisons de sentiment que justifient suffisamment les revendications des peuples chrétiens, mais sur l'impérieuse conscience de l'intérêt français, directement intéressé dans les événements, où les influences germaniques reçoivent, de la défaite des Turcs, un échec irrémédiahle.

La révolution de Gonstantinople, bien loin de changer ces dispositions, n'a fait que les rendre plus fermes. J'en marquais la raison dans l'article même que M. Jaurès a pris la peine de signaler, en notant que, dès le premier jour, les nouveaux maîtres de la Turquie avaient invoqué la protection de l'Allemagne. J'espérais cependant, je l'ai dit, que la pudeur inlernationale paralyserait les bonnes volontés, si publiquement sollicitées, et qu'ainsi, livré à lui-même, le comité révolutionnaire qui s'est emparé de Gonstantinople serait obligé de capituler. C'est pourquoije conseillais aux alliés de ne pas précipiter une rupture peut-être inutile.

Je me suis trompé. J'avais, sur le concert européen, une dernière illusion. Elle s'est évanouie. Hier, un groupe de financiers allemands offrait à la Turquie un emprunt de cinquante

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millions de marks, et mon distingué confrère Jean Herbette a très clairement montré qu'ils n'avaient pu le faire qu'aA^ec l'autorisation de leur gouAcrnement. Maintenant donc, cela est évident, les alliés n'ont plus qu'à conquérir par la force ce que l'Europe n'a pu leur obtenir par l'action pacifique. Mais qui l'a voulu ainsi? Qui est responsable de cette reprise de la guerre sanglante ') Voilà la question qui se pose devant la conscience de l'Europe.

Je n'ai cessé de dénoncer la politique germanique comme une menace constante pour la paix générale, en un temps où M. Jaurès espérait la placer sous l'égide d'une entente a^ec l'Allemagne. L'événement démontre, une fois déplus, l'étendue de ses illusions.

Quant à moi, je reste sur le terrain où je me suis placé depuis le premier jour. L'intervention de l'Europe dans le conflit balkanique m'a toujours paru un leurre et un danger. Dès le \ novembre, au lendemain de la victoire foudroyante des alliés, j'écrivais ici même : ce Je crains que l'opinion publique ne se laisse un peu trop séduire par le mirage des interventions. Il est

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permis de se demander, maintenant, si l'heure n'est pas venue d'un recueillement commandé par l'intérêt supérieur du pays. »

Qu'est-donc que je redoutais ? Précisément ce qui arrive, que l'intervention collective des puissances, en se heurtant à des résistances trop faciles à prévoir, ne fît apparaître le désaccord fondamental qui les divise, et dont la révélation, hrutale, en éclatant, peut mettre le feu à l'Europe. Ces résistances, la politique française, infatigable en ses efforts pacifiques, les a rencontrées à chaque pas, toutes les fois qu'elle a voulu agir à Constantinople avec quelque énergie. Elles se sont précisées d'abord dans l'attitude menaçante de l'Autriche, et c'est pour ne pas rompre la décevante harmonie du concert européen que les puissances ont cédé devant les exigences du cabinet de Vienne, pour le port serbe, comme pour l'Albanie.

Hier la paix semblait proche. L'intervention des puissances pouvait l'imposer : l'Allemagne l'a d'avance désarmée en la dépouillant de sa sanction. Pourtant ainsi affaiblie, elle allait réussir, tant la position de l'empire ottoman rendait la soumision inévitable. C'est alors que

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soudain, remettant tout en question, a éclaté la révolution de Constantinople. J'ai rappelé hier qu'au lendemain du coup d'Etat, Enver bey, l'ancien attaché militaire de la Turquie à Berlin, avait couru chez M. le baron de Wangenheim. Aujourd'hui, c'est l'emprunt de cinquante millions de marks, consenti par l'Allemagne, alors qu'il y a trois mois la France, par un scrupule de neutralité, très excessif à mes yeux, et dont nous voilà bien récompensés, refusait à la Bulgarie son concours financier.

Je demande à M. Jaurès si le double jeu de l'Allemagne, à chaque instant saisissable depuis l'ouverture de la crise orientale, ne se montre pas ici, à tous les yeux. A Constantinople les sympathies allemandes s'affirment publiquement, et le gouvernement révolutionnaire se vante de leur appui. Je ne sais pas qui a préparé le coup d'Etat, mais en voyant le parti qu'en tire la politique germanique, qui ne serait tenté de dire : Isfecit oui prodest ?

M. Jaurès a trouvé que je parlais de la Turquie vaincue avec une pitié inusitée. Si j'ai applaudi, au nom de l'intérêt français, au triomphe des alliés, je n'ai jamais cessé de rendre hommage aux soldats malheureux, perdus par la faute des politiciens qui reviennent à leur

tête. Je les plains plus que jamais, à l'heure du cruel sacrifice, dont la douloureuse amertume m'est apparue comme l'explication du coup de force, si docilement accepté. Et, pour dire toute ma pensée, dans le di^ame qui bouleverse l'Europe, ce n'est pas la révolution turque que j'accuse le plus, mais ceux qui, l'ayant peut-être encouragée, la soutiennent aujourd'hui de leur appui moral et financier.

Car il faut parler clair. Derrière toutes les résistances qui, dans l'ombre, entravent l'action pacifique, derrière ce coup de théâtre de Constantinople oii s'écroule, comme un décor dans le sous-sol, le concert européen, il y a une pensée dominante, que la Turquie, quel que soit son gouvernement, discerne très bien, et dont elle n'a cessé d'escompter les effets.

Diviser les puissances de la Triple-Entente, en profitant des divergences d'intérêts, inévitables dans la gigantesque opération que la fin de la Turquie d'Europe a rendue nécessaire, tel est, depuis le début de la guerre, l'effort persévérant et naturel de la politique germanique. La conclusion de la paix aurait pu le briser. La reprise des hostilités lui offre, au contraire, un

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terrain nouveau et fertile en surprises. Nul ne peut, en effet, prévoir où elle conduira l'Europe, et c'est dans cette obscurité que se prépare la revanche, ardemment cherchée par ceux qu'ont déçus les victoires balkaniques, Is feclt cui prodest .

M. Jaurès s'étonne que le péril caché dans l'Asie-Mineure ne m'ait pas frappé il y a déjà quelques semaines. Je n'ai, pour lui répondre, qu'à me citer moi-même. Le 20 novembre, j'écrivais ceci : « La question d'Orient, ce n'est pas seulement celle de Gonstantinople, celle du partage de la Thrace et de la Macédoine, c'est encore, c'est surtout la question d'Asie-Mineure, pour nous, la plus grave de toutes. » Le 2 5 : «La question d'Asie-Mineure se pose tout entière devant Gonstantinople. Que la guerre, un moment ralentie, reprenne plus violente, ou qu'elle soit définitivement suspendue, une page nouvelle commence au livre de l'Histoire. Elle va s'écrire non plus en Europe, mais en Asie, au confluent des trois parties du monde, sur cette terre d'où, suivant le mot de Guizot, la France ne peut pas être absente, alors que déjà toutes les grandes nations y ont posé leur pied. » Et,

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rappelant les massacres d'Arménie, qui, il y a dix-huit ans, épouvantaient l'Europe, j'ajoutais : c( Demain, devant nous, devant la Russie, devant l'Angleterre, la question d'Arménie va se dresser, peut-être encore dans un nuage de sang. »

J'écrirais ces lignes il y a deux mois. Nous sommes au seuil de ce danger suprême, nous y sommes parce que l'Europe, abusée par les vaines apparences d'un concert sans sincérité, s'est laissée conduire, par la politique germanique, au bord de l'abîme.

Je répète aujourd'hui, avec une émotion grandie par l'imminence du péril, l'avertissement que je donnais alors. Je l'adresse à l'opinion publique, qu'il faut éclairer, non seulement chez nous, mais chez nos alliés et nos amis. La question d'Asie-Mineure est une mine qui éclatera, si on n'y prend garde, sur le Danube et sur le Rhin, en même temps qu'elle secouera jusqu'au fond la mer du Nord. Les tentatives avortées d'intervention européenne sont la mèche incendiaire. Ne jouons pas avec elles.

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