‹ L'heure décisiveChapitre 35 sur 62 · PATRIOTISME BALKANIQUE IOC · texte numérisé non relu

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leur énergie laborieuse a transformée, mais qui n'était, lorsque la paix germanique la leur donna, qu'une lande et un marais ; et il suffît de lire le journal du roi Carol pour mesurer l'émotion que souleva chez eux la naturalisation des juifs, qui leur fut imposée comme la rançon de leur indépendance. Le spectacle que leur offrent aujourd'hui leurs Aoisins du Sud, affranchis des tutelles onéreuses, doit sans doute leur inspirer de salutaires réflexions, et reporter leurs pensées avec quelque amertume vers les grands jours de Plevna.

Beaucoup d'entre eux, j'imagine, se demandent si l'heure n'est pas venue d'une modification profonde dans l'orientation de la politique roumaine. Une ère nouvelle s'ouvre pour l'Orient européen. Tandis que le «nouveau négociateur», comme dit M. Daneff, prend la parole devant Andrinople, et achève de dissiper les brumes dont s'enveloppe encore l'avenir, en chacun des royaumes qui viennent d'envahir l'histoire, les hommes d'Etat doivent méditer sur les longues perspectives ouvertes à leurs légitimes ambitions.

Celles de la Roumanie ne sont pas au Sud. Ce n'est pas de ce côté que tournait les yeux, il

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y a trente ans, pendant les fctes d'inauguration, à lassy, du monument d'Etienne le Grand, l'orateur qui, portant la santé du roi Garol, buvait c< au roi de tous les Roumains ». Tous ces Roumains, chacun sait bien où ils sont et que, s'il y a en Macédoine des A alaques du Pinde, plus ou moins descendants des soldats de Paul Emile, dont la propagande d'Apostol Margarit réveilla le vieux sang, et dont, il y a six ans, le très distingué ministre de Roumanie à Paris, M. Alexandre Lahovary, fit reconnaître par la Turquie la nationalité roumaine, c'est ailleurs, en pleine Transylvanie, qu'il faut chercher cette «Roumanie asservie», que les cartes scolaires montrent à côté de la «Roumanie libre».

Rêves sans doute, lointains et grandioses ! Mais ces réves-là, patiemment entretenus au fond des âmes, sont le ferment des politiques glorieuses et fécondes. Ceux-là le savent bien, qui, depuis quarante-trois ans, supplient la France de rester fidèle à l'immuable espoir, dont lui font une loi ses malheurs passés.

C'est le rêve de la grande Bulgarie, de la lUilgarie du tsar Siméon, qui conduisit le roi Ferdinand aux portes de Constantin ople, qui soutint ses résistances aux heures d'entraînement prématuré, qui électrisa, pour l'élan suprême,

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les cœurs de ses soldats, indignes aux yeux de Bismarck d'être mis en balance avec les os d'un grenadier poméranien. C'est le rêve de la grande Serbie, de la Serbie de Douchan et des ancêtres fameux, qui escorta les Serbes sur le chemin d'Uskub et vers les rives de l'Adriatique, et qui souleva, d'un saint enthousiasme, les vainqueurs de Kossovo, rassemblés au ce Champ des Merles » sur la tombe de Lazare, le tsar martyr. C'est le rêve d'iiii poète couronné qui jeta les montagnards de la Tchernagora à l'assaut de Scutari . C'est la «grande idée», le rêve immortel de la Grèce, qui porta les Hellènes à l'extrémité de la presqu'île Chalcidique, et fit tressaillir, a leur approche, les îles aux noms illustres.

Le « patriotisme balkanique » se précise en tous ces rêves, à demi réalisés. Bien loin d'en redouter le courant impétueux, la Roumanie devrait, ce semble, y joindre son flot puissant. Je ne crois pas que la Bulgarie ait intérêt à lui opposer l'obstacle d'un barrage défiant. Le soldat diplomate qui la représente si brillamment à Paris disait, il y a quatre ans, devant le Sobranié, lorsqu'il était ministre des affaires étrangères : ce Nous apprécions à sa haute valeur un

voisinage de sincère amitié avec la Bulgarie. » Les grandes choses qui viennent de s'accomplir ne peuvent que justifier ces dispositions.

Je ne m'explique pas, en l'état actuel de la péninsule balkanique, le débat de Silistrie. Que les Roumains désirent voir leur frontière méridionale élargie, pour permettre à leur respiration maritime de se faire plus librement, par l'établissement à Mangalia d'un port militaire, qu'ils réclament pour les Valaques du Pinde les garanties nécessaires à leur langue et à leur religion, cela est naturel, et, si les informations de la presse sont exactes, c'est ce que la Bulgarie offre de leur donner. Mais Silistrie ! La Bulgarie, dit-on encore, est prête a en désarmer les forts. Est-ce pour les relever à son profit que la Roumanie la demande ? Où serait alors le gage de l'amitié ?

Un très aimable visiteur, venu de Sofia, me disait l'autre jour : « Chez nous, en Orient, les maisons amies gardent entre elles une communication : c'est la marque de la confiance. Ce devrait être la même chose entre les peuples que rapprochent les mêmes pensées. La porte de Silistrie s'ouvre chez nous. Qu'on en jette les clefs dans le Danube, et, au lieu d'une barrière, ce sera une communication. »

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L'image m'a frappé. Pour en saisir la signification profonde, il faut, il est vrai, envisager dans toute son ampleur l'immense question posée parles victoires balkaniques, et découA^rir, dans la constitution d'une puissante confédération orientale, unie par le sentiment commun de son grand avenir-, malgré les différences de race, les rivalités d'intérêt et les conflits religieux, la condition fondamentale j pour l'Europe, d'une paix nouvelle et durable. L'entente roumano-bulgare est, avec le règlement amical des questions territoriales qui divisent les alliés, la grande nécessité de l'heure présente. A chaque jour suffit sa peine.

Peut-être la lettre impériale que le prince de Ilohenlohe a portée au tsar alléger a-t- elle celle des jours suivants. Je ne m'en sens pas assuré. Ce fut le 29 janvier i853 que Napoléon III fit remettre à l'empereur Nicolas, par le général de Castelbajac, une lettre célèbre par laquelle il espérait conjurer la rupture. Le 27 mars, la guerre était déclarée. La lettre visait, en particulier, l'occupation, par les troupes russes, de ]a Moldavie et de la Yalachie, la Roumanie d'aujourd'hui. Qiiod D'il omen avertant !

DEUXIEME PARTIK

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