LA RESOLUTION DU GOUVERNEMENT
territoire et notre liberté. Voilà la corde sensible qui vibre au cœur du soldat. La jeunesse a oublié son égoïsme et s'est souvenue qu'au-dessus de l'individu, il y a la famille et il y a la nation ».
Je citerais ainsi indéfiniment. Ce sont mes correspondants qui font mes articles. Et si j'ajoutais à ces lettres de soldats celles des ofTiciers de toutes les armes ! Ceux-ci, qui écrivent de Lunéville : a Vous ne pouvez savoir combien nous tous, officiers de la frontière, qui sommes prêts à toute heure à soutenir le choc allemand, nous sommes reconnaissants à ceux qui demandent le service de trois ans. C'est son rétablissement immédiat, sans demi-mesure, qui nous permettra d'être à la hauteur du grand devoir qui, d'un jour à l'autre, peut nous incomber. » Cet autre, qui écrit de Belfort : a En présence des armements formidables de l'Allemagne, les officiers se demandent avec anxiété ce que fera le gouvernement. Ils sont prêts à se faire casser la figure; mais ce n'est pas tout. 11 faut vaincre, pour sauver le pays de l'invasion et du démembrement. »
Et pour finir, car il faut bien se borner, ces deux cris, l'un, d'un Lorrain, ce du pays que les Germains vainqueurs prendraient à la France »;
l'autre, déchirant celui-là, qui vient de Metz : « Ah ! ceux qui aiment la France sont a^ec vous, car, aimer, c'est d'abord défendre ce qu'on aime. »
Je me suis laissé aller à ces confidences. Il m'a semblé qu'aucune préface ne convenait mieux au grand débat qui, demain, va s'ouvrir devant le pays. Je suis bien assuré de n'être pas seul à les recueillir. Quiconque, quel que soit son parti, quelles que soient ses opinions, a, dans la crise présente, affirmé, comme moi, sa conviction, a reçu certainement les mêmes témoii^nages.
Un Anglais, M. liamilton Fife, correspondant à Paris du Daily Mail, a fait une enquête dans tous les milieux de jc-inesse, sur ce qu'il a appelé ce l'âme de la nouvelle France ^) ; et, voulant résumer l'impression qu'il a rapportée de toutes ies conversations, il dit qu'elle lui est partout apparue « vigoureuse, résolue et sans peur». Résolue à quoi? A vivre!
Dans toutes ces lettres, dont j'ai cité quelquesunes, la parole décisive reparaît, comme l'argument invincible : « Nous voulons que la France vive I » Toute la question est là. C'est là-dessus
LA RÉï^OLUTION DU C OUVERTE >[ E N T 22.3
qu'il faudra s'expliquer a la Chambre. M. Jaurès ne veut pas qu'on escamote le débat. Allons-y donc ! et que les positions soient nettement établies, établies au grand jour!
Oui, il faut que M. Jaurès démontre que les armements allemands sont une chimère, que les 85o.ooo hommes que l'Allemagne aura demain sous les armes sont une (c fantasmagorie », pour reprendre le mot fatal de 1867, que son armée de premier choc ne sera pas composée d'unités puissamment encadrées, dont la qualité sera, bien plus encore que le nombre, la force principale. Il faut qu'il persuade à ce pays que l'impôt de guerre, annoncé tout à coup à T Allemagne surprise, comine si, parmi les évocations répétées de 181 3, se dressait subitement le spectre d'Iéna, n'est qu'une mesure fiscale sans portée politique, sans raison militaire, et que tout ce bruit d'armes et de millions, qui remplit nos frontières, n'est une menace que pour les Slaves, dont nul, en Europe, quand fut votée la loi allemande de 19 12, ne prévoyait la foudroyante victoire.
Il faut, enfin, qu'il puisse librement expliquer comment, au lieu d'unités de combat fortement constituées, et d'encadrements solides assurés aux réserves, la défense nationale peut s^établir
22i L'HEURE DECISIVE
sur les systèmes divers entre lesquels flotte sa pensée stratégique, la concentration des milices au centre de la France, ou l'accumulation immédiate a la frontière de toutes les forces du pays...
J'en étais là: je me suis arrêté un moment pour aller à la séance. J'en arrive, le cœur soulevé. Quand je suis entré, le ministre de la guerre était à la tribune, lisant le projet de loi militaire. On ne l'entendait pas. Les socialistes, debout, le bras étendu, le visage convulsé, couvraient sa voix d'outrages et de vociférations. M. Jaurès conduisait, organisait l'horrible tumulte. Scène affreuse, inoubliable, qui retentira aux extrémités du pays î
Eh î bien, je m'étais trompé. La discussion, la voilà ! Des hommes politiques, à qui la tribune est ouverte, ont mieux aimé substituer au débat l'injure et la violence. Soit ! Tout est dit. Leur impuissance est avouée, et la question est posée désormais entre eux et la France.