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I. Les conceptions stratégiques de M. Jaurès

Le coup a porté. L'excellente affiche, proposée par VÉcho de Paris ^ a suscité immédiatement la grande colère de M. Jaurès. C'est bon signe. Nul argument n'en saurait mieux démontrer la nécessité.

Puisque c'est à moi que le protagoniste de l'armée milicienne s'en prend directement, à propos d'une initiative, qu'en effet j'approuve pleinement, j'accepte le combat. Aussi bien, il faut que la question soit posée nettement. Ce ne sera pas le moindre avantage de l'affiche, d'avoir amené M. Jaurès a la bien préciser.

1 5 avril 191 3.

Tout son article, dépouillé de ses inutiles violences, se résume en une seule idée. « C'est faire une propagande de panique, de ne parler au pays que de son armée active, qui même avec la loi de trois ans, sera inférieure de a/io.ooo hommes à celle de rAllemagne. Le fait essentiel, que négligent les insensés, c'est que la démocratie républicaine française peut faire appel à toute la masse des citoyens, tandis que l'Allemagne, semi-autocratique et semi-féodale, hésite à utiliser d'emblée et largement ses réserves. )>

Discutons cela. D'abord, la comparaison des deux armées actives. L'infériorité existe, de toute évidence, et nul ne le dissimule. C'est à la compenser que sert l'alliance, dont M. Jaurès et ses amis n'ont cessé de maudire la pensée et de décourager la fidélité, en la combattant avec passion. Nous, nous travaillons de tout notre pouvoir à la fortifier, à donner au pays la confiance qu'il doit avoir en elle. Qui, des uns ou des autres, propage la panique? Ceux qui cherchent, par toute leur politique extérieure, à assurer à la France les concours nécessaires, ou ceux qui, en les repoussant, la condamnent a l'isolement?

Avec la loi de trois ans, cette infériorité restera de 200.000 hommes (et non de 2/1 0.000,

comme l'écrit M. Jaurès). C'est entendu. Est-ce pour cela qu'il faut la maintenir à /ioo.ooo, comme elle l'est avec la loi de deux ans, et comme le fait très opportunément apparaître l'afFiche qui gêne si fort M. Jaurès, à /ioo.ooo hommes, c'est-à-dire à un chiffre qu'aucune alliance, aucune disposition stratégique ne pourraient compenser?

Maintenant, allons plus avant, au cœur même de ridée, au «fait essentiel» sur lequel M. Jaurès construit toute sa chimère. Est-il vrai que c( l'appel à toute la masse des citoyens », c'est-àdire l'armée de milices, soit pour la France une défense efficace contre les 85o.ooo soldats actifs de l'Alleaiagne ?

Je ne m'arrête même pas à l'affreux danger qu'offrirait, en face d'une menace qui peut, demain, dans quelques mois, éclater sur nos têtes, une refonte complète, une transformation profonde de toute notre organisation militaire, suivant une conception, encore enveloppée de nuages, que les /i25 pages du livre de M. Jaurès n'ont pas suffi à dissiper.

Présenter cela au pays sérieusement, avec des

apparences de documentation savante, comme une riposte aux armements allemands, comme un moyen de salut, à l'heure tragique où nous sommes, j'allais dire, à mon tour, que c'est c( insensé ». Mais non, je ne suivrai pas M. Jaurès sur le terrain des invectives. Je me borne à répéter ses propres paroles: « C'est vouer le pays au désespoir », en lui montrant du même coup le péril et l'impossibilité d'y parer en temps utile.

Mais ce n'est pas seulement le danger immédiat d'une telle proposition qu'il faut dénoncer. C'est la doctrine, la pensée même dont elle s'inspire, qu'il faut combattre en face. Car elle porte en elle la plus redoutable des erreurs. Dire au pays que toute sa force doit être dans les réserves, que c'est là sa ce supériorité » sur l'armée allemande, sans même remarquer que, le jour où l'Allemagne, ce autocratique et féodale », appellera, elle aussi, toutes ses réserves, ce sera bien autre chose qu'une différence de 200.000 hommes qui en résultera pour nous ; lui dire que c'est sur les réserves qu'il doit compter exclusivement, que le soldat de réserve, enfin, — ■ car c'est là toute la question, — vaut, dès le premier jour de la mobilisation, autant et même mieux que le soldat de l'active, c'est le tromper,

LA QUESTION DES KESEllVES '2'] O

c'est le conduire aveuglément aux plus cruelles, aux plus impitoyables déceptions.

M. Jaurès essaye d'exciter contre nous l'indignation publique, en disant aux lecteurs de l'affiche : (c Quoi ! vous^ les hommes de vingt-trois à trente- quatre ans, vous qui êtes en pleine force, on ne vous compte pour rien ! A ous prend-on pour des incapables et des lâches ? » Je répondrai très froidement à cet ouragan d'imprécations qui veulent être accablantes.

J'y répondrai, comme si je parlais à un auditoire de réservistes, de ces braves jeunes hommes, dont je sais, au moins aussi bien que M. Jaurès, la bonne volonté et le courage, mais dont je connais assez le bon sens et l'esprit pratique pour pouvoir leur dire toute la vérité, avec la certitude d'être compris.

Non, l'homme de réserve, surtout celui qui a, déjà, depuis plusieurs années, quitté l'armée active, qui n'a repris le pli du métier que par deux périodes d'exercices, dont M. Jaurès et ses amis ont constamment travaillé à réduire la durée, qu'ils auraient supprimées, s'ils l'avaient pu, non, cet homme de réserve ne vaut pas, au moment de la mobilisation, te soldat de l'armée

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active. 11 ne le vaut ni individuellement ni collectivement.

11 ne le vaut pas individuellement, parce quil a perdu l'habitude de la marche, si c'est un fantassin, du cheval, si c'est un cavalier^ de la manœuvre du canon, si c'est un artilleur, tous, celle de la fatigue, et ce qui est plus encore, celle de la discipline.

Il ne le vaut pas collectivement, parce que les réservistes, réunis en unités de combat, n'ont pas, dès le premier jour, entre eux et a^ec leurs chefs, cette cohésion qui naît de l'accoutumance, de la vie commune, de la participation aux mêmes épreuves, au même labeur, cette cohésion qui soude les hommes entre eux et leur inspire la confiance mutuelle.

Cela, c'est, si j'ose dire, la psychologie du métier, facteur puissant de toutes les guerres, de la guerre moderne plus que de toutes les autres, parce que la cohésion des groupements militaires est d'autant plus nécessaire que l'intelligence et l'initiative du soldat jouent, dans l'aclion, un rôle plus important.

M. Jaurès paraît ignorer colle psychologie. Il a, de la guerre, une idée romantique. Ou il per-

mette à un homme qui l'a faite de le lui dire. Il croît qu'elle consiste en afesauts furieux où se rue, dans une sorte de <?c somnambulisme sublime », un être nouveau, étranger à l'individu, (c blême d'épouvante et d'audace ». Ce n'est pas cela du tout, monsieur Jaurès.

Il y a, dans le combat, des moments terribles, des assauts, des charges, de formidables corps à corps. Quand l'heure en est venue, ce ne sont pas de blêmes somnambules qui s'y jettent, dans une ivresse inconsciente, ce sont des hommes résolus au sacrifice, parce quils en comprennent la grandeur et la nécessité, et qui l'accomplissent, en pleine, en magnifique possession de leurs facultés, à la voix et à l'exemple de leurs chefs. C'est le triomphe de l'éducation militaire, son dernier mot, son résultat décisif. Un emportement généreux peut un jour, un moment, y suppléer. Il ne suffit pas à la remplacer pour longtemps.

Mais ce ne sont là que les épisodes de la guerre. La longue station sous le feu meurtrier, les évolutions dangereuses, les marches dures et longues, les bivouacs pénibles^ les reconnaissances périlleuses, les missions isolées, la taim, la soif, la fatigue, voilà la guerre, hors des grands et sanglants enthousiasmes. Pour en sou-

tenir la rude épreuve, il faut des corps exercés, des cœurs trempés, des esprits disciplinés. Plus encore que pour le champ de bataille, c'est l'éducation militaire qui les forme.

Voilà pourquoi l'Allemagne, comme dit M. Jaurès, a hésite à utiliser d'emblée ses réserves ». Elle fait bien plus qu'hésiter. Elle n'en veut plus, ou à peu près, dans son armée de première ligne. Elle reste fidèle de plus en plus, à la maxime du général Bronsart de Schellendorfi*^ son ministre de la guerre de 1896: a L'armée de campagne de première ligne, celle qui sera appelée à livrer les batailles, est et doit demeurer l'armée du pied de paix rendue mobile ».

La loi nouvelle^ que le Reichstag va voler, est l'application de cette maxime. Elle ne fait entrer dans l'armée active qu'une seule classe de réserve, celle des plus jeunes, qui n'ont quitté les rangs que depuis un an. Nous, nous sommes obligés d'en faire entrer quatre. C'est notre faiblesse. On peut au moins la compenser par la qualité des encadrements, c'est-à-dire par le chiffre et la valeur des elTectifs de l'active, La loi de trois ans a justement cet objet.

Qu'est-ce qu'il y a, là-dedans, d'outrageant

LA OLi:SÏI0> DES RESERVES

pour la nation, de dédaigneux pour ses forces vives? Est-ce que cela Acut dire qu'on n'utilisera pas les réserves P En voilà déjà quatre classes dans l'active. Il y en aura sept autres destinées aux formations de deuxième ligne.

Ces soldats des réserves, je dis, — et il n'y a pas un homme de sens qui ne le comprenne, pas un homme, ayant passé par le régiment, qui n'en voie la nécessité, — je dis qu'il faut le temps de les reformer, de les remettre dans le collier, d'en refaire des soldats actifs. Alors, oui, ce seront d'excellents comhattants. Il est odieux (ju'on nous accuse, parce que nous disons ces vérités élémentaires^ de mépriser la nation française.

Eh bien, le temps de cette formation, qui nous le donnera? L'armée de première ligne, dont la loi de trois ans aura assuré la solidité et les encadrements, et qui soutiendra le premier choc, pendant qu'en arrière nous mobiliserons et nous concentrerons nos réserves.

M. Jaurès, il est vrai, a une autre réponse à la question. Il concentrera larmée française le plus loin possible de la frontière, s'il le faut jusqu'au plateau Central, afin de lui donner le temps de s'organiser, pour répandre ensuite sur l'envahisseur l'abondance irrésistible de son flot

déchaîné. Je lui conseille d'aller raconler ces histoires-là aux paysans et aux ouvriers de la Lorraine, de la Champagne, de la Picardie, de l'Ile-de-France et de la Bourgogne, livres à lennemi, d'un cœur léger.

Je ne fatiguerai pas mes lecteurs par une plus longue réplique. Une autre fois nous parlerons des effectifs, de c< l'encasernement », et aussi des congés et des ce embusqués », de tout ce que voudra M. Jaurès. Il peut être assuré que je ne fuirai pas un débat oh. s'agite la vie de la France.

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