IIMEE ACTIVE ET RESERVES
Pour répondre à l'invitation de YEcJio de Paris, qui avait reproduit, toute entière, sa réponse à mon article sur la valeur comparée de l'armée active et des réserves, M. Jaurès publie dans V Humanité un passage de cet article. Je regrette, pour la clarté du débat, qu'il n'ait pas cru devoir le citer plus complètement. Mais, enfin, c'est un commencement, et, comme M. Jaurès promet de reproduire, désormais, le texte de mes arguments essentiels, la lumière, dans cette discussion publique, finira par bien éclater à tous les yeux.
M. Jaurès, cependant, me permettra de ne
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pas m'attarder à son article d'hier. C'est, en effet, à M. Millerand, plutôt qu'à moi, qu'il s'adresse, et, quelle que soit ma vive et fidèle sympathie pour l'ancien ministre de la guerre, je croirais sortir de mon rôle en justifiant ses paroles. J'ohserve seulement que, dans celles dont M. Jaurès veut faire état contre moi, il insistait sur la nécessité c< d'encadrer » fortement les réserves, afin que, le moment venu, elles fussent en état d'apporter le ce secours » décisif, ce qui est précisément une des raisons que j'ai données, pour réclamer l'augmentation de l'effectif de paix.
C'est ce que je disais, il y a déjà vingt-six ans, à la Chambre, en discutant la loi de 1889, premier pas vers le système des milices : « Créer et organiser des réserves, c'est bien, c'est nécessaire, mais à la condition de ne pas sacrifier à leur valeur celle de l'armée active. Car l'armée active est l'école de l'esprit militaire. »
C'est encore ce que je répétais dans l'article dont M. Jaurès reproduit un fragment. J'y vais insister, aujourd'hui, en revenant à la question précise, qui tient présentement la France en suspens.
Déblayons d'abord le terrain de toutes les équivoques. Dans son article de lundi, qu'il avait intitulé : (c Le problème selon M. de Mun », et auquel je n'ai pu répondre encore, M. Jaurès écrivait que ce la loi de trois ans ne fera gagner, au jour de la mobilisation, ni un homme, ni une minute ». Ni un homme, après la mobilisation, c'est l'évidence même, qui résulte de deux simples additions ; et je n'ai pas eu, comme le dit M. Jaurès, à ce l'avouer », n'ayant jamais dit le contraire. Ni une minute, c'est une autre affaire, et nous verrons cela tout à l'heure.
Auparavant, entendons-nous encore sur un point. Il y a un mois, quand fut proposée la loi de trois ans, M. Jaurès a dit immédiatement, au moins en substance: « Fortifions, augmentons nos troupes de couverture, et le péril sera conjuré. Pour cela, il n'y a pas besoin de la loi de trois ans. » Et il suggérait divers systèmes, dont le principal était l'accumulation à la frontière de toute l'armée active. Je me permets de rappeler textuellement ce que je lui ai répondu : (( Ce que M. Jaurès veut établir, c'est que toute la question est dans les troupes dites de couverture, et c'est contre ce point de
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départ, faux et dangereux, que la commission de l'armée doit se défendre... C'est une erreur profonde de ne considérer que les troupes de couverture. Il faut envisager en même temps celles de l'intérieur. » J'essayais de le montrer, d'abord au point de vue stratégique puis au point de vue de la valeur militaire. Voilà comment j'ai ce posé le problème )), dès le i3 mars. M. Jaurès l'accepte en ces termes. C'est au mieux.
Maintenant donc, marquons les points acquis. Mes lecteurs me pardonneront si je me répète un peu, et si je le fais avec quelque aridité. Il faut, en de telles matières, être aussi clair et précis que possible. Notre armée active, sur le pied de paix, compte, avec le service de deux ans, environ /iSo.ooo hommes, ainsi calculés : deux classes d'appelés de 200.000 hommes, et 90.000 d'effectifs permanents, soit en tout '190.000 hommes, qu'il faut aa moins réduire à 48o.ooo. Au moins, car il y a les déchets, question terrible pour nous, qui n'existe pas en Allemagne, M. Clémentel disait, dans son rapport sur le budget de 1911 : (c Aux hommes du service auxiliaire, c'est-à-dire reconnus inaptes au service armé, on
a ajouté dans rarniée aclivc de vérilables seclions de malingres, désignés parfois sous un vocable spécial, les H. F., les hommes fatigués. »
Et d'où vient cette situation lamentable, vraiment inhumaine? De reffondrement des effectifs, résultat de la loi de deux ans. Pour y parer, on a pris tout le monde. Le contingent a monté, et on a eu, dans les corps de troupe, des bataillons de malingres, qui ont rempli les hôpitaux, où ils coûtent très cher à l'Etat, et d'où ils sortent candidats à la tuberculose, pour rapporter dans leurs familles, avec leur corps affaibli, le germe de leur maladie. L'Allemagne ne connaît pas cette plaie. Le chancelier disait hier dans son discours : « Nous incorporons chaque année 280.000 recrues. Nous pourrions en prendre 60.000 déplus.» Ce sera un des bienfaits de la loi de trois ans de permettre une sélection, dont l'armée et les familles profiteront.
Ainsi, le chiffre de /j 80. 000 hommes, pour notre armée active du pied de paix, est un maximum. C'est celui que souligne l'afTiche dont M. Jaurès est si fort irrité. Voyons l'armée allemande. Le chilTre de 870.000 hommes a été donné à la commission de l'armée, comme base de discussion, pour l'armée active allemande du
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pied de paix, telle qu'elle résultera de la loi nouvelle. Les officiers n'y sont pas compris. En les ajoutant, nous voilà aux 900.000 hommes de 1 affiche, dont l'exactitude parfaite est ainsi démontrée. L'écart entre les deux armées est bien au moins de 4oo.ooo hommes. Nul ne peut le nier.
Avec la loi de trois ans, notre araiée active du pied de paix sera portée à 660.000 hommes environ ^trois classes de 200.000, plus 90. 000 permanents , et moins les déchets) . En face des 870.000 Allemands, l'écart est réduit de moitié, à 200.000 au lieu de /| 00. 000. Gela ne fait pas plus d'individus, mais cela fait plus de soldais aclifs. Toute l'habileté de M. Jaurès n'empêchera par le bon sens public de saisir cette vérité d'évidence.
Mais les réserves? M. Jaurès m'a accusé de les avoir oubliées, puis félicité de les avoir retrouvées. Je ne mérite ni cet honneur, ni cette indignité. Tandis qu'il escomptait mon oubli prétendu, je lui répondais par avance en montrant que la formation des réserves était justement mon grand souci. Revenons-y donc, puis-
qu'il le faut. Mais, d'abord, posons bien les bases du débat.
A la mobilisation, avec la loi de deux ans, nos 480.000 hommes sont portés, par l'adjonction de quatre classes de réserve, à 1. 160.000 hommes, sur lesquels il faut prévoir un déchet moyen de quinze pour cenl. Nous voilà à peu près à un million d'hommes. En Allemagne, les 870.000 soldats actifs vont s'accroître d'une classe de réservistes, de 25o.ooo hommes à peu près, qui les porteront à 1. 120. 000. La situation est à peu près égale. Mais les Allemands, n'ont qu'à appeler, et ils le peuvent sans aucune diiïîculté, deux classes de réserve au lieu d'une, et notre infériorité numérique du temps de paix se retrouvera accrue, de beaucoup, sur le pied de guerre. Est-ce assez clair? Qu'on ne nous parle donc plus de la supériorité que nous donnent nos réserves!
Continuons le raisonnement. La loi de trois ans ne modifiera pas sensiblement la situation, comme nombre, c'est entendu. A la mobilisation, en effet, les 660.000 hommes de l'armée active, seront accrus de 010.000 réservistes, fournis par trois classes de 170.000 hommes chacune. Le total de l'armée mobilisée sera, ainsi, de 1. 170. 000 hommes, à peu près comme avec la
loi de deux ans. Voilà le grand cheval de bataille de M. Jaurès.
Pour Taider à en descendre, invitons-le à nous suivre dans le détail de la mobilisation. Il se trouvera immédiatement en face de la réalité que voici. Notre armée de premier choc, celle qui entrera en action, le quinzième jour environ, selon toute probabilité, comprendra quatre ou trois classes de réserve, suivant que nous garderons la loi de deux ans, ou que nous aurons celle de trois.
Avec la loi de deux ans, la compagnie du pied de paix, qui compte à peine loo hommes, au grand maximum, aura, pour passer au pied de guerre, soit à 200 hommes, à recevoir i5o réservistes. Les soldats actifs formeront les deux cinquièmes seulement de l'eflectif mobilisé. Avec les trois ans, la compagnie du pied de paix comptant i5o hommes, elTectif fixe, inflexible, elle recevra, pour passer au pied de guerre, 100 réservistes. Les soldats actifs formeront les trois cinquièmes de l'efTectif mobilisé.
Ce n'est pas tout. Avec la loi de deux ans, les cadres seront formés par des sous-ofïiciers qui auront à peine un an de grade. Avec les trois ans, ils en auront dix-huit mois. L'Allemagne, elle, pour porter à 25o hommes sa
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compagnie du pied de paix, n'aura à lui verser que 70 hommes, et ses sous-officiers sont presque tous des rengagés.
Voilà la situation pratique qui éclatera aux yeux de M. Jaurès et, alors, le problème de la qualité se posera devant lui, comme devant tout homme de bonne foi, pressant et inéluctable. Il dit : a M. de M un n'a plus qu'un argument, un seul : c'est que la qualité de notre armée de première ligne sera améliorée par une troisième année de caserne. ». Oui, j'ai cet argument, ajouté à quelques autres, mais j'ai surtout celui-là, et j'y tiens, parce que c'est le plus fort. Oui, la troisième année, non pas seulement de caserne, mais surtout de formation et d'exercice, comme je le dirai une autre fois avec plus de détail, améliorera, et beaucoup, notre armée de première ligne, parce qu'elle donnera à nos compagnies du pied de paix des effectifs plus forts et des cadres plus solides, partant une cohésion plus efficace.
Aucune dissertation sur l'enthousiasme des foules armées, aucun ordre du jour accordé, au lendemain des manœuvres, à la bonne volonté
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des réservistes, ne prévaudront contre cette puissance de la qualité, essentielle à la guerre.
J'ai, dans mon dernier article, cité l'opinion du général Bronsart de Schellendorf, ministre de la guerre allemand en 189G. Le capitaine Gilbert, dont M. Jaurès connaît bien les remarquables études, qu'il a invoquées dans son livre, montrait déjà, il y a A'ingt ans, en termes saisissants, V illusion (les armées de réserve, vers laquelle nous poussent les souvenirs de 1870, pendant que les Allemands, avec une persévérance silencieuse, ce fortifient leur armée de première ligne et préparent le coup de théâtre qu'ils espèrent décisif ». Que dirait-il aujourd'hui, en face de cette loi de t9i3, dont tout Tobjet est de constituer une armée de premier choc, presque tout entière composée d'éléments actifs, et qu'hier le chancelier de l'Empire, dénonçant, pour préparer le lendemain, suivant la méthode bismarckienne, le menaçant réveil de la France, a présentée comme nécessaire à l'avenir de l'Allemagne ?
M. Jaurès opposera la Suisse et aussi le récent exemple des Bulgares, dont son rédacteur
militaire prétendait, liier, tirer un argument sans réplique. Je discuterai tout cela. Cet article est déjà trop long et je n'ai pu y aborder l'autre question soulevée par M. Jaurès, la rapidité de la mobilisation, dont il dit que la loi de trois ans ne lui fera pas gagner une minute. J'espère lui montrer le contraire. Ce sera pour demain.
Pour aajourdhiii, je veux finir sur un mot de M. Jaurès lui-mcme. 11 est comme Balaam : il prophétise sans le vouloir. Empruntant aux mœurs viticoles de son pays une image familière, il dit, pour résumer mon argument : «; L'armée de première ligne est un coupage. Elle est faite d'un vin excellent, les soldats de caserne, et d'un vin médiocre, sinon mauvais, les réservistes. M. de Mun veut garder les soldats à la caserne une année de plus, pour que, dans ce mélange, la proportion du bon vin soit plus forte... On nous assure que la qualité du mélange sera supérieure. )>
C'est tout à fait cela. Sur la qualité du mélange, les marchands de vin peuvent discuter. Mais les consommateurs n'hésitent pas. Ils savent très bien lequel est le plus propre à
soutenir leurs forces. Ici, le consommateur, c'est la France. Le mélange qu'elle préfère est celui qui, le plus sûrement, garantira sa vie.
J'ai quelque droit d'être fier. M. Jaurès m'a apporté l'appui du général Bugeaud. Il a trouvé une page de lui, où Fillustre homme de guerre affirme, avec une éloquente précision, la nécessité, pour former de Arais soldats, de leur donner c< l'esprit et l'éducation militaires », de leur assurer surtout « cette adhérence, ce tact des coudes et des cœurs, qui font les armées propres à gagner des batailles ». Ayant cité ces lignes, M. Jaurès ajoute : c< C'est exactement l'argumentation de M. de Mun. C'est presque littéralement son langage. » L'honneur est grand de rencontrer un si haut témoignage.
Après cela, vous attendez peut-être que M. Jaurès s'avoue vaincu. Pas du tout. Il triomphe, car (c ce que M. de Mun écrit pour la loi de trois ans, Bugeaud l'écrivait contre la
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loi de trois ans»!! Voilà! c'est écrasant. Mais, monsieur Jaurès, quand le maréchal Bugeaud combattait les trois ans que proposaient les réformateurs de son temps, le service était de sept ans, et non pas de deux. Il en demandait le maintien. Voulez-vous que, concluant à votre façon, je dise à mon tour : a Bugeiaud était contre les trois ans, M. Jaurès aussi, donc M. Jaurès est pour les sept ans? » C'est pour le coup que vous pourriez écrire, comme vous le fîtes l'autre jour, après votre citation : ce Laissons donc ces phrases vaines. »
Pas si vaines que vous le croyez, cependant. La parole du maréchal, que j'ignorais, est au contraire très bonne à méditer. Il dit, parlant de l'idée qui commençait à paraître derrière la proposition des trois ans, et qui portait en germe l'armée chère à M. Jaurès : ce Ce système a dû séduire au premier abord grand nombre de militaires et tout le public civil. »
Tout le public civil, on le comprend. C'est ce que j'exprimais, l'autre jour, en disant : a II est clair que, si on pose simplement à tous les paysans de France, sans leur donner aucune explication technique, sans leur rien apprendre
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de la silualion européenne, la question de la durée du service, tous opineront pour la moins longue. Le devoir des représentants de la nation est d'informer et d'éclairer le pays pour former son jugement. »
Mais le grand nombre de militaires? Eli ! bien, oui, nous avons vu cette illusion se produire aussi de notre temps. Bugeaud écrivait au lendemain de la grande humiliation que la France venait de subir, par le traité de i8/|0, où la question d'Orient s'était réglée sans elle, et, parlant, contre elle. La pensée de la guerre agitait l'opinion frémissante.
Quels souvenirs, quelle expérience avait alors la France? Les souvenirs de i8i5, l'expérience de i8i3. Elle avait vu la Prusse, écrasée par Napoléon, réduite à des forces militaires limitées par un traité draconien, trouver dans le service à court terme et dans l'organisation des réserves, le moyen de reconstituer son armée et de paraître bientôt à Waterloo, pour décider la victoire. L'exemple pouvait séduire.
Il s'est fait, en notre temps, quelque chose de semblable. Après la guerre de 1870, la nécessité des réserves était apparue à tous les yeux. La
LA OUESTIO.N DES Ri:SEllVES
magnifique armée du maréchal Bugeaud, celle d'Afrique, de la Grimée et de l'Italie, avait péri à Sedan et à Metz. L'effort de la défense nationale s'était brisé, dans l'insulïlsante organisation des armées de seconde ligne. Les réserves allemandes avaient couvert le pays de leur Ilot, sans cesse renouvelé.
Les nouvelles conceptions militaires sortirent de lu. Elles étaient justes en principe. Elles furent faussées dans leur application. La loi de 1872 leur avait donné une forme excellente, infiniment moins lourde, pour le pays, que la loi de deux ans.
La surenchère politique l'anéantit avant même qu'elle eût porté ses fruits, pénétré dans les mœurs. Le commandement militaire se plia aux nécessités nouvelles^ que la politique lui imposait, sans enthousiasme, mais avec la confiance grandissante qu'il tirait de son dévouement.
L'Allemagne, cependant, tandis que nous cherchions à calquer son organisation forcée de i8i3, travaillait en silence à s'en écarter chaque année davantage. Depuis vingt-cinq ans, par des lois successives, tout son effort a porté vers l'augmentation de ses eilectifs permanents, M. de Montebello a montré, en termes saisissants, cette constante progression dans le dis-
cours qu'il vient de prononcer à Reims, devant un auditoire de bourgeois et d'ouvriers, dont les applaudissements ont souligné ses paroles. Il en a tiré l'éclatante justification des dispositions légales, qui, en prenant pour base la fixité des effectifs, assurent la force des encadrements.
La loi que le Reichstag va voter dans quelques jours est le couronnement de ce long effort de l'Allemagne. C'est la réaction définitive, écrasante, contre le régime de 181 3. L'armée active, au jour de la mobilisation, ne comprendra plus qu'une classe de réserves.
Voilà le fait qui a ouvert tous les yeux, que, hors des politiciens de profession, le a public civil », comme disait Bugeaud, a parfaitement aperçu, et qui a convaincu ce le grand nombre de militaires », comme il disait encore, dont la bonne volonté avait accepté la loi de deux ans.
L'infériorité de la France s'est révélée immédiatement, dabord dans le chiffre total de son armée du pied de paix, puis, dès qu'on a réfléchi davantage, dans l'organisation même des unités de combat, incapables, avec leurs effectifs squelettiques, d'offrir aux réservistes l'instruction, la préparation, l'encadrement dont ils ont besoin. Toute la loi de trois ans tient dans cette pensée.
M. Jaurès ne m'a jamais répondu là-dessus. Il me dit que la loi de trois ans « diminuera, à la fois, la valeur des soldats de caserne et la valeur des réservistes ». Pourquoi? il n'en donne, il n'en peut donner aucune preuve. Tout son argument se réduit au mot « soldats de caserne », qu'il répète à satiété, pour faire entendre, dans un terme de mépris, l'inutilité de l'armée permanente. Car c'est bien h. cela que va tout son raisonnement, et a quoi il faut le ramener sans cesse.
Pour M. Jaurès, le a soldat de caserne » est voué à «la fainéantise, à l'ennui, au dégoût», à (( la prison la plus morne et la plus démoralisante ». Si cela est vrai des trois ans, il faut le dire aussi des deux ans, et M. Jaurès le laisse entendre déjà. Il faut le dire, même de la première année, et c'est, en effet, à tout ce qu'il appelle a l'encasernement », et que j'appelle, moi, (( l'incorporation dans les unités actives », qu'il oppose l'instruction communale et cantonale de tous les citoyens.
Car l'instruction des réserves est devenue la passion de M. Jaurès. Et c'est un zèle imprévu, de la part de l'homme qui, avec ses amis, a,
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sans trêve, réclamé la diminution des périodes d'exercice, qui a fini par l'obtenir des complaisances radicales, et qui a, par là, affaibli, autant qu'il était en lui, cette instruction, dont il est si féru, depuis qu'il y voit un argument contre la loi de trois ans.
Quand M. Millerand parlait de la solidité des réserves, en des termes que M. Jaurès voudrait tourner contre moi, il réclamait, en même temps que leur encadrement, le maintien des périodes d'instruction. Puisque M. Jaurès invoque si vivement l'autorité du ministre, dont il a conspiré la chute, je lui demande, à mon tour, comment il entend cette solidité des réserves avec des exercices de plus en plus réduits.
Je le lui demande, avec d'autant plus d'instances, que je viens, au moment oii j'écris ces lignes, de lire le nouvel article qu'il m'adressait hier. Une phrase en fait apparaître la pensée fondamentale, et je veux la détacher tout de suite : a 11 faut mettre debout, d'emblée, tous les hommes de vingt à trente-quatre ans ». Voilà toute la loi militaire, en un article.
Eh bien! je me permets de le dire, c'est une formule qui ne répond à aucune réalité. Elle n'est réelle, ni au point de vue social, ni au point de vue militaire. Un jeune homme de
vingt ans n'est aucunement dans les mêmes conditions qu'un homme de trente-quatre. M. Jaurès pourrait, là-dessus, méditer le décret de la Convention : (( Les jeunes hommes iront au combat, les hommes mariés forgeront les armes et transporteront les subsistances. » Les hommes mariés ont, en notre temps, pour le malheur des nations, d'autres et de plus rudes devoirs à remplir. Encore faut-il les y préparer.
J'ai sous les yeux une lettre, extrêmement frappante, d'un réserviste. 11 me dit : « Nous sommes aussi braves, aussi prêts à donner notre vie pour la patrie que les soldats de l'active, mais l'entraînement nous manque. Et l'entraînement, ce n'est pas seulement le courage, c'est l'habitude de la fatigue, l'acceptation des privations, plus dure pour nous, mariés, pères de famille, que pour le jeune homme, libre, sans souci d'avenir. Cet entraînement, nous le trouverons au milieu de nos jeunes camarades. Ce sont eux qui nous entraîneront, physiquement et moralement. » Tout y est, la psychologie et le sentiment miHtaire.
Quand on aura a mis debout » cette multitude d'hommes de tous les âges, — car pour-
quoi s'arrêter à trente-quatre ans, et ne pas aller jusqu'au terme de la maturité? — je demande ce qu'on en fera. Gomment, de cette foule diverse, fera-t-on sortir des soldats, de vrais soldats? C'est la question serrée, le problème étroit, où il faut enfermer M. Jaurès.
Car, lorsque nous aurons épuisé les chiiTres et les calculs, les arguments et les controverses, les deux systèmes demeureront seuls en présence : la foule que M. Jaurès essaie de mettre debout, et l'armée de combat que nous nous efforçons d'organiser.
Le Radical a joué un méchant tour à mon contradicteur. 11 l'a mis dans le même sac que moi! Nous sommes deux « simplistes », qui écrivent, l'un a avec son sabre », l'autre « avec ses chimères », M. Jaurès s'offense de ces épithètes. Moi, je les accepte très bien. Je tâche, en effet, de raisonner très « simplement », sur des idées qui, l'heure venue, auront besoin, pour se traduire en actes, du ce sabre », et non de (( la chimère ».