L'Utilisation d
J'allais, ce matin, répondre aux deux derniers articles de M. Jaurès, dont l'un m'avait donné quelque espoir, puisqu'il était intitulé a Vers la clarté ! » et dont l'autre annonçait F ce Aberration suprême ! », lorsque j'en lis un troisième, qui prétend établir des ce Choses acquises ». 11 me faut donc riposter à la fois à ce triple feu de salve. On va tâcher.
D'abord, liquidons la première « chose acquise ». C'est la rapidité de la mobilisation qui, selon M. Jaurès, ne gagnera pas une minute avec la loi de trois ans. Pour le démontrer, en m'accablant, M. Jaurès cite un passage du Jowr-
1 i5 avril igiS.
liai des sciences militaires^ que voici : « D'une part, la mobilisation sera facilitée, puisqu'il y aura moins de réservistes a recevoir pour entrer en campagne, et puisque ceux qui arriveront à ce moment-là seront plus fortement encadrés par les éléments actifs. Ces heureux résultats sont indéniables. » Qu'est-ce que M. Jaurès aurait bien pu trouver d'autre, pour me donner raison? 11 dit: « Pour qui sait lire, cela est clair. )) Je le trouve aussi.
Le Journal des sciences niiUiaires, il est vrai, ajoute que ce notre armée n'en demeurera pas moins la grande et lourde machine, qu'on ne met en mouvement, ni facilement, ni de gaieté de cœur». Combien juste! et d'autant que la revue indique, en passant, la question des chevaux, si importante, si essentielle, parce que, sans chevaux, il n'y a pas d'artillerie, et que, sans artillerie, il n'y a qu'une infanterie à moitié désarmée. Je note ces excellentes réflexions du Journal des sciences militaires ^ pour les rappeler à M. Jaurès tout à l'heure.
La plus grande rapidité de la mobilisation étant ainsi ce chose acquise », venons a la seconde, qui me ramène aux deux articles précédents de
M. Jaurès, Ii la question des :2 5o.ooo réservistes c( inutilisés », laquelle forme, désormais, si on peut dire, son dernier carré.
Marchant ce Acrs la clarté », M. Jaurès avait fait un raisonnement qui, en effet, va la faire briller dans tout son éclat. Il avait estimé à 3io.ooo hommes le nombre des réservistes appartenant aux quatre plus jeunes classes de réserve, et incorporés, au jour de la mobilisation, dans les unités régimentaires. Aujourd'hui, il dit 36o.ooo, et il ajoute : « Personne ne peut contester mon calcul. Personne ne s"y risque publiquement. >:>
Pardon, pardon, je m'y risque. M. Jaurès, ayant posé son chiiTre de 3io.ooo hommes, avait dit : « C'est à peine s'il faut compter plus de oo.ooo hommes encore pour le complément de la cavalerie et de l'artillerie. » Et c'est avec cela qu'il arrive ce matin a ses 36o.ooo, qui lui laissent les 260.000 réservistes ce inutilisés » dont il a besoin, pour me convaincre ce d'aberration suprême ».
Monsieur Jaurès, je ne donnerai pas à ma réponse de titre suggestif, mais, vrai, 011 prenez-vous vos chiffres ') Comment donc calculezvous les besoins, au moment de la mobilisation, de la cavalerie et de l'artillerie? Je vais essaver,
moi, d'en faire le compte, avec les éléments qui sont à la portée de tout le monde.
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Chacun de nos corps d'armée, mobilisés, comprend en moyenne /io.ooo hommes, dont 2G.500 hommes d'infanterie. Le reste se compose de i.^oo hommes de cavalerie et 5. 800 d'artillerie, auxquels il faut ajouter i .3oo hommes du génie, /I.600 non combattants (ambulances, convois, etc.), qui sont des hommes tout de même, et 5oo hommes employés au quartier général. M. Jaurès veut-il bien faire l'addition et la multiplier par le nombre de nos corps d'armée:^ Il trouvera /io.ioo hommes, qui, multipliés par 21, donneront un total de 842.100 hommes.
Bon. Maintenant, je lui demanderai de se rappeler que l'armiée mobilisée ne comprend pas seulement les 21 corps d'armée, mais aussi 8 divisions de cavalerie indépendante, soit 3G régiments à 800 hommes environ, un régiment de chemins de fer, toute l'artillerie lourde, les grands parcs d'artillerie et du génie d'armée, les sections de télégraphistes et d'aéronautes, les régiments d'artillerie à pied des places fortes, et je crois bien que j'en oublie...
LA QUESTION DES RESERVES 3o5
M. Jaurès croit-il que 5o.ooo réservistes vont suffire à tout cela ? A-t-il songé qu'en particulier les parcs, les sections de télégraphe, les régiments de places fortes seront presque entièrement composés de réservistes? 5o.ooo hommes? Mais il en faut au moins trois fois autant.
Essayons encore d'arriver à un chiffre par nos seuls moyens. Les 21 corps de l'armée active mobilisée représentent environ, nous l'avons vu, 84o.ooo hommes (y compris, pour chacun, leurs 3o batteries d'artillerie, leur brigade de cavalerie, le génie et les non combattants). Il y faut ajouter les 8 divisions de cavalerie indépendante, soit 02.000 hommes environ. Total: 872.000 hommes. Pour parfaire cet effectif, que devons-nous mettre en ligne ? Une simple soustraction indique qu'aux /i 80.000 hommes de l'active, il est nécessaire d'ajouter 892.000 réservistes, mais l'expérience apprend que les déchets résultant des maladies, des morts, des absences, etc., obligent à appeler quinze pour cent de plus que l'effectif total théorique. C'est donc 522.000 réservistes qui entreront dans les corps d'armée ou divisions de cavalerie. Or, les quatre plus jeunes classes de réserve fournissent.
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à raison de 170.000 par classe, (i8o. 000 hommes environ. D'où un excédent de 1 58. 000.
Eh bien! toutes les formations que j'ai énumérées, hors des corps d'armée (grands parcs d'artillerie et du génie, chemins de fer, télégraphistes, troupes de places fortes, formations sanitaires, etc.), absorberont largement la plus grande partie de ces 1 58. 000 hommes. Cela n'est pas douteux: M. Jaurès peut le demander à qui il voudra. Il en restera quelques-uns dans les dépots, au moment de la mobilisation^ c'est possible, c'est probable, c'est même désirable, si on veut pourvoir aux vides imprévus et inévitables. Mais la grande masse sera immédiatement incorporée dans l'armée active.
Oii sont alors, Monsieur Jaurès, vos i^5o. 000 réservistes des quatre plus jeunes classes, que vous déclarez inutilisés au jour de la mobilisation, inutilisés par l'incurie, le mauvais vouloir du commandement, et dont vous allez, par votre journal, promener dans tout le pays le chilFre audacieux, en y ajoutant aussitôt les réservistes des sept autres classes, pour pouvoir dire qu'on laissera p/^/s (run //tilllon de Français a immobiles
LA OLESTIOX DKS RKSKUVK
OU occupés à de vaines manœuvres sur Ja place d'armes » ?
^ eus accusez de ce crime a la sottise réactionnaire ». Quest-ce que nous offre donc l'intelligence révolutionnaire ? Ah ! c'est toujours la même chose, et je le disais déjà, dans nion dernier article : ce Quand nous aurons épuisé les calculs et les cliiffres, les raisonnements et les controverses, il faudra toujours en revenir, au fond, a la concentration des forces nationales. »
Le crime, la folie, selon ^1. Jaurès, c'est de ne pas, dès la déclaration de guerre, concentrer slinullanéinenl toute la force disponihle. l'active et les onze classes de réserve, auxquelles il faudrait aussi, et je pense que c'est l'avis de M. Jaurès, ajouter les territoriaux. Sans les compter, c'est à peu près 2.3oo.ooo hommes. Gomhien avec les territoriaux?
Il s'agit donc de les concentrer, et d'abord de les mobiliser, dès la déclaration de guerre, cestà-dire quand la France, en ayant appelé à la fraternité des peuples et à la conférence de La Haye, aura démontré au monde qu'elle est victime d'une agression. M. Jaurès ne nous dit pas ce que l'Allemagne fera pendant ces palabres solennelles. ]NLiis passons.
Comment fera-t-il pour mobiliser et concentrer simultanément ces deux millions d'hommes et tous les chevaux qui leur sont nécessaires, soit de cinq à six cent mille ^ et les canons, et les caissons, et tout le matériel? Gomment les chemins de fer suffiront-ils au transport simultané de toute cette multitude d'hommes et d'animaux au lieu de mobilisation, et, de là au lieu déconcentration ? Ah ! voilà bien ce la grande et lourde machine » du Journal des sciences militaires.
Pour faire l'opération, dans les conditions actuelles, il faut, d'après les données connues du public, quinze jours environ. M. Jaurès aura, à peu près, le double d'hommes à mobihser et à concentrer. Il lui faudra bien dix jours de plus, donc vingt-cinq au moins.
Pendant ce temps-là, qu'est-ce que fera l'armée allemande? Le douzième jour au plus tard, toujours d'après les données connues, son armée active, grossie d'une seule classe de réserve, sera sur la frontière. La faible couverture que M. Jaurès y aura peut-être laissée, en attendant sa concentration en masse, sera évidemment crevée du premier coup. Mais qu'est-ce que cela fait, et pourquoi une couverture ?
Le plan stratégique de M. Jaurès n'est-il pas la concentration simultanée des deux millions d'hommes mobilisés, sur une ligne très éloignée, sur la Marne, sur l'Oise, plus loin encore, sur la Loire, sur le Plateau Central? Qui sait?
Alors, qu'est-ce que M. Jaurès s'imagine que les Allemands vont faire? Je vais lui dire, moi, ce que je m'imagine. Ils pousseront droit devant eux, en culbutant la couverture, s'il y en a une, sans coup férir s'il n'y en a pas. Ils feront gentiment 20 à 25 kilomètres par jour, et, à ce train-là, pendant les dix ou douze jours d'avance que leur a laissés M. Jaurès, ils iront de Metz à Meaux, à la porte de Paris, répandant d'un bout à l'autre de la France, d'un bout à l'autre de l'Europe, l'effet moral décisif de leur invasion triomphale. \oilà la stratégie qu'on ose nous proposer ! Eh bien ! je l'ai déjà dit : il faut aller raconter cela, bravement, clairement, aux paysans de la Champagne, de T Ile-de-France et de la Bourgogne.
Il faut le dire au pays tout entier. Car la question est là. non ailleurs. M. Jaurès a essayé de la faire dévier en maccusant de mépriser, de discréditer les réserves. Je n'ai rien écrit de
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semblable. J'ai, des le premier jour, allirmé leur nécessité : j'en ai montré l'emploi dans l'armée de premier choc, et dans l'armée de seconde ligne ; j'ai dit, et je maintiens, que, pour leur donner toute leur valeur, dans l'une et dans l'autre, il fallait qu'elles fussent encadrées fortement. Je n'ai point a oublié », comme le prétend M. Jaurès, les sept dernières classes et les divisions de réserve. J'ai dit, et je maintiens, qu'il faut le temps de les organiser, afin de les porter là où les besoins et les circonstances le rendront nécessaire ; les circonstances qu'il faut prévoir, et contre lesquelles M. Jaurès ne peut pas nous garantir, les circonstances sur lesquelles je ne veux pas insister, mais que chacun peut comprendre, en regardant la carte, par exemple vers la Belgique ou vers la Suisse. M. Jaurès peut-il nous assurer qu'il ne se passera rien de ces côtés-là^ et qu'à tel ou tel moment, nous ne serons pas très heureux d'avoir gardé la disposition de nos divisions de réserve, véritables divisions réservées, pour faire face aux événements?
A oilà ce que j'ai dit, non pas, comme le suppose ^I. Jaurès, en interprélani la pensée de
L A (j r i: S I i( j N 1 ) !•: s ii T: s i: n \ i: s ,H 1 1
rélat-major général, dont je n'ai aucune qualilé pour exprimer les idées, mais en me servant, afm de former mon opinion el de la défendre, des renseignements qui sont à la disposition de tout le monde, des réflexions que le bon sens m inspire, et de celles que peut me suggérer le souvenir des choses militaires.
\raiment, il faudrait en finir avec ces discussions à côté. Il y a deux systèmes en présence : l un qui donne à la France, pour garder sa frontière, la réalité d'une armée fortement organisée ; 1 autre, qui, en lui offrant la chimère dune armée de milices, livre, béantes, à l'ennemi, les portes de la patrie. C'est entre ces deux systèmes qu'il faut choisir.