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LA GUERRE DES RALKANS

UNE ENQUETE EN ALLEMAGNE

ce CE SERA DEMAIN »

Il y a quelques semaines, le Firjaro chargeait un de ses collaborateurs d'aller causer avec M. de Kiderlen-A\a^chter, à Kissingen, lieu célèbre par d'autres conversations. J'ai, en son temps, marqué quelque inquiétude à propos de cet entretien. Quel spectacle nouveau, sur le théâtre international, annonçait, après le drame de l'année dernière, ce prologue imprévu P A celle heure, je suis rassuré. Il ne s'agissait que d'éclairer la scène. M. Georges Bourdon y a pleinement réussi. Il paraît que, pour quelques

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a L'HEURE DECISIVE

Français, il y avait encore une énigme allemande. La voilà déchiffrée. C'est un grand bien.

Le distingué collaborateur du Figaro a parcouru l'Allemagne, en visitant successivement des princes et des industriels, des commerçants et des financiers, des hommes politiques et des officiers, des écrivains et des savants. Ses récits de voyage sont palpitants. Je les ai dévorés. J'ignore s'ils sont terminés. Mais, dès maintenant, le lecteur est fixé, il peut conclure. L'enquête est close. Si, après cela, il reste encore un Français qui croie à la possibilité d'une entente entre la France et l'Allemagne, il faudra l'exposer à la Haye dans la salle des conférences de la paix.

M. Georges Bourdon a été parfaitement reçu par tous ces personnages. J'en suis ravi. Mais qu'est-ce que cela prouve, hors leur bonne éducation? Je sais des maisons éloignées du théâtre de la guerre, où, pendant l'invasion, des officiers prussiens furent déférents pour les maîtres du logis, obligés de les subir. La politesse des Allemands pour nous me fait toujours un peu cet effet-là. Il y eut, parmi les interlocuteurs de M. Bourdon, un major dont il ne donne pas le nom, qui lui dit une parole admirable. 11 parlait d'Iéna et il en parlait en bon allemand : il expliquait comment, de l'ineffaçable mémoire de la

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défaite, était sortie, par la volonté de quelques hommes et la fidélité d'un peuple, l'armée de la revanche, incomplète à AYaterloo, décisive à Sedan ; et il dit : ce C'est chez les vaincus que se perpétue le souvenir. Les vainqueurs oublient les douleurs qu'ils ont répandues. » Ah ! le brave soldat et le bon patriote î

Oui, A'oilà bien la question, et pourquoi les saints des cuirassés allemands dans la Baltique et autres gracieusetés protocolaires me laissent indifférent. Si, pourtant ! Il y en a une qui m'a ému. Elle est d'hier. \J Illastraiion en a montré l'image : l'empereur Guillaume serrant, aux manœuvres suisses, la main gauche du général Pau, mutilé de la droite depuis Reichshoffen ! Tableau symbolique. Nous sommes ainsi. Toutes les poignées de main que les' Allemands nous donnent, avec le sourire, vont à notre main gauche. La droite est coupée depuis quarantedeux ans.

Mme la princesse de Hatzfeldt, pendant l'entretien de M. Bourdon avec le prince, lui montra, comme une preuve de notre méchant esprit, une brochure française, où, paraît-il, il est parlé de l'Allemagne « avec un chauvinisme

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bas». M. Bourdon n'a pas voulu répondre par les articles où chaque jour, dans la presse pangcrmanlste, la France est outragée. Il a bien fait. Nous n'avons pas besoin de ces moyens-là pour exalter nos âmes. Puisqu'on en était aux leçons de choses, j'aurais voulu seulement que l'hôte de la princesse lui fit voir une carte postale que j'ai, là, sous les yeux, et qui me fut envoyée, cet été, de Strasbourg, où la police allemande en avait confisqué les exemplaires qu'elle avait pu saisir. C'est la reproduction d'un tableau du dernier Salon. On y voit, à côté du poteau de la frontière, un groupe d'hommes et de femmes de tous les âges, un vétéran étendu, soutenu par ses filles, des jeunes gens enlacés, des enfants qui tendent les bras, une mère qui élève le sien, un vieux prêtre qui joint les mains et, tous, regardent, au ciel, passer l'aéroplane, l'oiseau de France ! Gela se distribue dans les familles d'Alsace et de Lorraine, et cela vaut mieux que toutes les brochures. C'est le mot de l'énigme.

Car il faut bien le noter. Dans toutes les conversations, la même parole est revenue comme un Icil-motlv. On ne demande en Allemagne qu'à

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s'entendre avec nous, — c'est un cliché ! — mais à une condition : silence sur l'Alsace et la Lorraine ! M. le prince de Hatzfeldt dit : (( Il faut que les Français raisonnables se persuadent qu'il n'y a pas à y revenir. » M. le prince Schœnaïcli-Carolath, connu, dit-on, sous un nom qui fait frissonner les vaincus de Metz, le prince rouge, comme Frédéric-Charles, demande à la France un tout petit effort, «un effort sincère pour se résigner ! » Hélas ! trente ans durant, par une criminelle aberration, les gouvernants de la France l'ont façonnée pour cet efîort et pour cette raison. Rien n'y a fait. Le sang de la race a rejeté le poison. Des générations nouvelles se sont levées, dont l'âme, tout à coup, est apparue pleine des souvenirs qu'on croyait abolis. Qui oserait, maintenant, leur parler de résignation ? Il n'y a pas un Français qui, en son cœur, n'ait frémi d'orgueil, au geste superbe de d'Amade, faisant hier, face à Saint-Privat, présenter les armes aux morts du grand jour, par ses soldats, en manœuvre sur la frontière.

Il faut regretter que M. le docteur Walther- Rathenau, grand industriel, membre de trois cents sociétés financières, n'ait pas été là. Il aurait peut-être compris des choses qu'on n'apprend pas dans les conseils d'administration, en

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particulier pourquoi « rAllemagne est, vis-à-vis de la France, dans la situation d'une femme qui multiplie les sourires et n'arrive pas a plaire». A Mars-1 a-Tour, on ne sourit pas, et toute la France, depuis un an, a passé en esprit par Mars-1 a-Tour.

Cette psychologie échappe aux vainqueurs. Le major dit bien : « Ils oublient les douleurs qu'ils ont répandues ! » Nous en étions là, en 1869, nous, les fils dTéna, que séduisaient la culture et la science allemandes, et le rêve des nationalités, elles offres perfides d'entente européenne, pendant que le colonel Stoflel écrivait, dans ses rapports dédaignés, ces mots qu'avec tant d'à-propos le FUjaro, comme pressé par un prophétique avertissement, a pris pour épigraphe de son enquête : ce Quand cesserons-nous de nous payer de mensonges et de paroles trompeuses ? »

Tous les interlocuteurs de M. Bourdon nous comblent de paroles flatteuses. C'est une pluie de fleurs. On nous aime à la folie de l'autre côté du Rhin : on aime notre esprit, et notre grâce, et nos écrivains, et nos poètes.

Mon Dieu! moi aussi, je sais goûter le

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charme mystérieux de l'Allemagne sentimentale, j'apprécie comme il convient l'activité intellectuelle de l'Allemagne savante, et je cherche, avec une intense curiosité, tout ce qui peut m'aider à comprendre la nature complexe de son caractère et de son génie. Surtout, je rends pleine justice aux robustes qualités de son peuple, j'envie l'essor que lui a donné la victoire, et j'admire au plus haut point le parti qu'en a su tirer son souverain, pour édifier la forte structure de l'Empire.

Mais tous ces échanges de propos courtois ne font rien à la question. La blessure delà France n'en est pas moins ouverte, après quarante ans, comme au premier jour, sans cesse avivée par les mains qui l'ont faite, berceau sanglant de la puissance allemande, évocation de gloire, offerte comme une tentation toujours présente à ses croissantes ambitions.

Car voilà le fond du sujet. M. le prince de Ilatzfeldt Ta très bien vu. ce Je me demande, a-til dit, si l'idée de la revanche n'est pas chez vous une sorte de nécessité nationale. Car il faut aux peuples un idéal commun dans lequel se réalise leur unité. »

Tout à fait cela, mon prince ! Notre unité a été brisée par le fer germanique, et notre idéal

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doit être, par nécessité nationale, de la reconstituer. Vérité profonde, méconnue trop longtemps par ceux qui eurent la garde de l'âme française, et qui explique son réveil soudain a l'instinctif appel de la vie menacée.

Je dis «la vie menacée». Qui peut en douter, après l'enquête du Figaro? M. Alfred Rerr, directeur d'une revue importante, plus libre, sans doute, dans son langage, que de plus hauts personnages, a déchiré tous les voiles. On croirait entendre l'écho de la parole de StolTel. « Personne ne vous dit la vérité! Personne. Entre vous et nous, il n'y a que du mensonge. Dans l'esprit de tout Allemand vivent deux sentiments : l'attrait exercé par la France, et l'idée de la guerre. Gela fait partie du bagage commun. On s'en entretient sans émoi, on en suppute le profit : l'anéantissement de la France et une indemnité de vingt-cinq milliards. Vous ne connaissez pas l'Allemagne d'aujourd hui. C'est un pays de marchands. Etre riche, on n'y a pas d'autre idée. Vous êtes riches, donc vous gênez, donc on vous convoite. Vous êtes mûrs : vous avez parcouru une histoire glorieuse, vous avez atteint un développement de civilisation que

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tous les peuples peuvent vous envier. Cela se paye. Songez à la Grèce et à l'Empire romain. C'est une loi de l'histoire que les sociétés vieillies cèdent la place. »

Tel est le résumé du discours de M. Alfred Kerr, et il ajouta ces mots, qu'il faudrait graver au seuil de la Chambre des députés et du Sénat, à la porte du quai d'Orsay, au péristyle de la Bourse, dans les salles de rédaction des grands journaux : ce Ici, on n'oublie pas 191 1. Ne l'oubliez pas davantage, quoi que vous entendiez chez nous. L'Angleterre, alors, vous a bien servis; elle peut vous servir encore. Une alliance avec l^ Allemagne j en vous brouillant avec elle, vous laisserait sans amis. Une telle alliance^ ah! de tout mon cœur, Allemand, je rappelle ; Français, non ! »

Ainsi parla ce Germain, loyal et sincère. A présent, naïfs Français que nous sommes, croyons sur parole les bonnes gens de là-bas, qui nous assurent que la nouvelle loi militaire allemande n'a qu'un intérêt de politique intérieure ! Obstinons-nous, par peur des électeurs, à refuser à la défense nationale, le service de trois ans, même pour la cavalerie et l'artillerie! Gaspillons

notre argent en dépenses politiques, pendant que nos chemins de fer stratégiques sont inachevés! Laissons les financiers cosmopolites nous pousser, sans le dire, vers l'entente allemande, et tandis que, derrière le Rhin et la Meuse, s'amasse le nuage de fer. usons nos forces et perdons notre temps dans les querelles intestines et les discordes religieuses !

ce Vous rêvez! dit M. Alfred Kerr. Vous dites : La guerre, la conquête, tout cela est démodé. Moi, je vous réponds : Ce n'est pas démodé, ce

La victoire foudroyante des alliés balkaniques a surpris, dérouté toutes les chancelleries. J'essaierai, dans un autre article, de dire quelles leçons morales, plus encore que techniques, nous offrent les événements d'Orient, le triomphe des peuples soulevés par la force de l'Idée, l'effondrement d'une puissance redoutable, brisée par les divisions intestines. Aujourd'hui, je voudrais exprimer ma pensée sur la situation politique si complexe, si difficile, que ces événements font à notre pays.

M. Raymond Poincaré sait avec quelle sympathie, quelle admiration pour sa souple et per-

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sévérante activité, je suis, depuis un mois, son œuvre diplomatique. Demain, quand la Chambre reprendra ses séances, il me trouvera, comme l'été dernier, prêt à lui donner tout mon concours. Rien donc, dans ce que je vais dire, ne saurait être interprété comme une critique de son action. C'est à Topinion publique que je m'adresse, pour essayer de la mettre en garde contre un entraînement qui me paraît l'effet de dangereuses illusions.

Je crains qu'elle ne se laisse un peu trop séduire par le mirage des interventions. Je n'entends nullement me livrer, contre les diplomates, à de trop faciles et présomptueuses railleries. Us ont fait, je le crois sincèrement, tout ce qu'ils pouvaient, dans une situation confuse et traversée d'imprévus, au milieu d'intérêts contradictoires et d'ambitions incertaines, pour accomplir la tâche difficile à laquelle ils se sont obligés, par amour delà paix. C'est assurément l'honneur de M. Poincaré d'avoir dans ces négociations, donné à la France une attitude ouverte, loyale et généreuse qui la grandit aux yeux de l'Europe, en manifestant son influence^ et qui la défend contre tout soupçon de calcul intéressé.

Mais il est permis de se demander maintenant si le moment n'est pas venu d'un recueillement commandé par l'intérêt supérieur du pays. Les faits sont désormais acquis à l'histoire. A l'heure où j'écris, le tsar bulgare est peut-être entré à Constantinople. Son armée victorieuse, en tout cas, n'a plus qu'une étape à franchir, un retranchement à emporter pour camper aux portes de la capitale ottomane. Les Serbes sont à Uskub, les Monténégrins devant Scutari, les Grecs à deux pas de Salonique. La Turquie d'Europe, virtuellement, a cessé d'exister. Evénement immense, depuis quatre siècles suspendu sur le monde !

Je ne m'attarderai pas à discuter s'il faut se réjouir ou s'affliger. Ce sont propos inutiles. On devine assez, d'ailleurs, les tendances naturelles de mon esprit, et les instinctives sympathies démon âme, encore qu'à mes yeux ceux qui voient ici briller la flamme rallumée des Croisades se fassent quelque illusion sur les causes profondes de la guerre, et les pensées intimes des combattants. J'aperçois le soulèvement d'une race opprimée, qui veut résolument s'affranchir, et c'est bien assez pour justifier un élan du cœur, que, cependant, le péril du lendemain commande de modérer.

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Mais, quelle que soit la réserve nécessaire, je pense bien qu'aujourd'hui nul ne songe plus à ce statu qiio balkanique, dont si longtemps, et jusqu'à ces derniers jours, la diplomatie entretint la fiction, semblable à la peau de chagrin de Balzac. Qui pourrait sérieusement croire à la résignation d'armées victorieuses, gonflées d'un juste enthousiasme, et acceptant, pour tirer d'embarras les chancelleries d'Europe, de s'arrêter au moment même où elles vont emporter le prix de leur effort gigantesque P Qui oserait le leur conseiller ? C'est un courage que je ne souhaite pas à mon pays.

Donc, il faut se placer résolument en face de cette vérité. L'heure du partage de la Turquie d'Europe est venue, et c'est une heure redoutable. Qu'allons-nous faire ? Avant le conflit, la diplomatie française a essayé, pour le prévenir, de réunir les puissances en une action commune, dont le désintéressement de chacune d'elles était la condition nécessaire. C'était peut-être son devoir, et ce sera certainement son mérite, quel que soit l'avenir, de l'avoir tenté. Aujourd'hui, je ne vois plus ce qu'elle pourrait gagner à continuer le même effort. Je vois trop bien ce qu'elle pourrait y perdre.

On répète chaque jour que le secret du lendemain est à Vienne. Le secret immédiat, peutêtre ; non celui dont dépend notre destinée. Celui-là, c'est, comme toujours, à Berlin qu'il faut le chercher. Or, je le dirai très nettement, ce qui minquiète, bien plus que la complication balkanique elle-même, c'est l'empressement avec lequel l'Allemagne encourage nos initiatives, c'est la satisfaction qu'elle en témoigne, l'assurance qu'elle nous prodigue de son accord avec nous, et, cependant, la réserA^e énigmatique où elle s'enferme.

Que se cache-t-il sous cet empressement et sous cette réserve ? L'Allemagne subit, sur le chemin de Constantinople, un double et cruel échec, échec politique par l'écrase ment de son vassal, échec militaire parla défaite de son élève. Quelle revanche prépare-t-elle ? Comment supposer qu'elle accepte sans arrière-pensée, quelque désinvolture que la presse germanique montre dans l'abandon des vaincus, cette rude déconvenue ') Quelles négociations secrètes s'ébauchent à \ienne, peut-être sous son inspiration ? Il n'y a pas si longtemps qu'avant d'entrer en guerre,

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le roi Ferdinand y faisait, comme à Bucarest, une visite amicale.

De tout ce qui peut se tramer ainsi, je ne sais rien. Je ne crois pas que d'autres soient beaucoup mieux informés. Mais ce que je sais, c'est qu'à vouloir nous avancer trop loin sur ces chemins européens, semés de pièges cachés, nous risquons de nous y trouver un beau jour abandonnés par des compagnons de route associés hors de nous, et, dès lors, isolés ou, ce qui serait pire, rivés à l'Allemagne.

Le devoir de la France n'est pas de se faire, en Europe, le courtier de la paix. C'est de veiller avant tout, et je dis même exclusivement, a son intérêt propre.

Quel intérêt a-t-elle donc, dans les Balkans et a Constantinople ? On dit, on écrit qu'elle n'en a pas, n'ayant pas en Orient de convoitise territoriale. Mais l'intérêt d'une nation n'est pas seulement dans l'accroissement de ses possessions ; il est encore, il est surtout dans le maintien de son iniluence, dans la sauvegarde de son honneur, dans le prévoyant souci de sa sécurité.

A ce triple point de vue. la France, a dans les Balkans, un intérêt très simple, très précis, et qui domine tous les autres, parce qu'il est lié

LA VICTOIRE DES ROYAUMES BALlvA.MQUES IQ

à l'intérêt général de toute sa politique. C'est l'accord persistant et fidèle avec la Russie. Je sais que, même parmi mes amis, tout le monde ne pense pas comme moi. J'ai lu, dans les dernières livraisons du Correspondant, deux articles anonymes, très étudiés, très documentés, dont l'auteur est évidemment très au courant de la question orientale, et qui sont un véritable réquisitoire contre l'alliance russe.

On peut, là-dessus, discuter, théoriquement, à perte de vue. Pratiquement, en l'état actuel de l'Europe, dans la situation présente de la France, je ne comprends même pas que la question puisse se poser.

Je n'ignore aucune des difficultés que les rivalités européennes peuvent susciter, et qui, si elles n'étaient surmontées, risqueraient de briser cet accord nécessaire. Il y en a une qui prime toutes les autres, sur ce terrain d'Orient. C'est le maintien simultané de l'entente avec l'Angleterre et de l'alliance avec la Russie. Pourtant, il faut en trouver la formule pratique. C'est une question de vie ou de mort pour nous, bien autrement importante que le concert européen ; et je me permets d'ajouter que c'en est une aussi pour rAngleterre. La guerre d'Orient a pu troubler la situation générale des puissances :

elle ne l'a pas modifiée profondément. Les positions sont aujourd'hui ce qu'elles étaient hier. La Triple- Alliance est debout ; ce n'est pas, pour la Triple-Entente, le moment de desserrer ses liens.

^L Poincaré a fait là-dessus, à Nantes, des déclarations très nettes, très importantes, auxquelles j'ai applaudi de tout mon cœur. Il faut les répéter : « Nous restons étroitement attachés à la Russie, notre alliée, et à l'Angleterre, notre amie. Nous leur restons attachés par des liens entrelacés et indestructibles : le sentiment, l'intérêt et la probité politique. »

Ce sont de belles paroles, qui grandissent, qui fortifient le pays, au nom duquel elles sont dites. Elles expriment à l'heure actuelle, et telle que je la conçois, toute notre politique extérieure. Que M. Poincaré les mette en pratique avec sa courageuse fermeté, avec son ingénieuse habileté ! Gela vaudra mieux désormais, à mon avis, que de dépenser tant de peine à la poursuite d'un accord avec tout le monde, apparent et provisoire, et d'une action commune de toutes les puissances, illusoire et caduque.

L'enjeu de la guerre de Thrace, c'est, aufond, la prépondérance germanique en Orient. Elle a reçu, par l'écrasement de l'armée turque, un coup formidable. Le rôle de notre diplomatie n'est pas de relever, pour l'Allemagne ou pour ses alliés, la forteresse que le canon du Creusot a renversée. On le comprend certainement au quai d'Orsay. L'échec qu'y ont rencontré, assuret-on, les dernières suggestions du cabinet de Berlin en est l'heureux témoignage. Il est impossible qu'on ne le comprenne pas aussi à Londres, comme à Pétersbourg. C'est à orienter dans cette vue, la Triple-Entente, que doit, à mes yeux, s'efforcer toute notre action.

Il est vrai, cette politique ne va pas sans conséquences. La Turquie d'Europe ne disparaîtra pas de la carte sans que ses débris ne soient âprement disputés. La puissance balkanique, issue de la victoire, ne s'établira pas dans la péninsule, sans heurter d'autres ambitions. La Russie, dans ce conflit probable, sera peut-êlre entraînée, plutôt que conduite, à des résolutions extrêmes. L'Allemagne, alors, nécessairement, prendra parti. Il faut regarder bravement cet avenir, avec la pleine conscience des devoirs qu'il peut nous imposer. M. Poincaré a dit encore à Nantes : « La France est incapable d'incons-

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