II
HOOYER WàB !
Collection i
un point choisi du champ de bataille européen, appuyer nos efforts? Quels sont, au vrai, à cette date de l'automne 1915, au début de la deuxième année de la guerre, les sentiments du Japon à l'endroit des deux groupements de Puissances européennes en conflit?
Je me renseignerai là-dessus auprès des Japonais de toutes classes, auprès des Européens, qui, depuis des années, les coudoient dans les phases de leur évolution, et aussi à la clarté des lois per^ pétuelles de l'Histoire.
Je sens déjà fortement que je m'étais trompé, avec beaucoup d'autres Européens, sur la profondeur de ce changement à vue, qui, dans le dernier quart du dix-neuvième siècle, a fait du peuple le plus épris de sa tradition, une nation et un État en apparence habillé à la mode de notre civilisation occidentale.
Sous ce vernis, qui n'a point la solidité des laques d'autrefois, le Japonais d'aujourd'hui demeure bien plus qu'il ne le dit et que peut-être il ne le croit lui-même, le fils de ses pères. Il continue de se développer, presque sans modifications, dans le sens de ses défauts et de ses vertus ataviques. C'est de cette tradition qu'il prend conseil afin d'orienter son action. Pour le meilleur et pour le pire, il est resté aussi différent de nous qu'à l'époque, encore récente, où il vivait dans un isolement sans fissure.
L'Ame DES NIPPONS 85
Cette évidence frappe avec une clarté particulièrement vive quand on sort d'un assez long contact avec les États-Unis. Là, des hommes, venus de tous les pays d'Europe, — voire d'Asie, — entrent en débarquant dans le moule d'une tradition déjà solide. Elle les façonne vraiment. Elle repétrit leurs cerveaux et leurs cœurs. Ils deviennent des Américains.
Les Japonais ont reçu du dehors une culture, une science, une industrie, im vêtement, toutes les pièces d'une armure fabriquée à d'autres tailles. Ils y sont entrés avec leur énigmatique sourire, puisque c'est seulement au prix de cette concession que l'on peut soutenir aujourd'hui les chances de la lutte pour la vie. Mais tout cet appareil est pesant à leurs membres délicats. Ils s'en débarrassent dès qu'ils le peuvent, de la même façon qu'ils accrochent leurs redingotes après la rentrée du bureau, pour souper à la japonaise, les jambes repliées sous soi, sur une natte.
Le soir de mon débarquement à Yokohama, j e suis monté sur la hauteur sacrée qui porte les temples pour entrer en contact avec l'âme de la ville.
A la fin du jour, avec ses toits tout gris, ses fumées de steamers, ses verdures sombres aux flancs de la colline, Yokohama m'a fait songer bien moins à une cité d'Extrême-Orient, pour la première fois entrevue, qu'à tel port anonyme de
notre chère Bretagne. Tout près de moi, devanlt un autel très pareil aux nôtres, trois prêtres bouddhistes psalmodiaient la prière du soir. Un peui^ plus haut, s'élevait la chapelle shinto où ce peuple^ s'agenouille devant le souvenir des ancêtres défunts. A droite et à gauche se dressaient le» monuments dédiés aux mftnes des soldats japonais qw moururent dans les dernières grandes guerres.
La nuit montait de la rade. Elle sortait de»
arbres où chantaient les cigales. Elle obligeait les^ habitants de la colline sainte à allumer des lanternes, afin d'éclairer les mouvements de la vie dm soir, toutes ces attitudes de la coutume qui sont* la grâce et le mystère de ce peuple.
Oui, en plein jour, dans leurs redingotes, dans^ leurs uniformes à l'européenne, derrière leurslunettes d'or, ils m'apparaissent très différents de mti, ces Japonais de la guerre, de la politique^ et du commerce. Mais comme je les sens frères* de mon âme, en cet endroit de recueillement^ devant les morts, à cette minute où nous descendons ensemble dans les ténèbres, dans cette incertitude de tout où la foi et l'espérance éclairent de leurs feux intermittents la séculaire veillée que l'homme de tous les temps et de tous les pays prolonge, assis dans l'ombre, tourné vers le souvenir de ceux qui ne sont plus.