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CHAPITRE VII

« Le climat du Japon », dit M. Basile Chamberlain, professeur émérite à l'Université de Tokio, *« réserve d'amers désappointements aux visiteurs mal renseignés. Il est beaucoup plus humide que celui de l'Angleterre. D'autre part, il connaît des jours d'une lumineuse clarté, dont l'Angleterre n'a îpas d'idée. »

La Providence aime à mettre le remède à côté du mal. Elle a prévu que cette humidité serait pQur :le8 habitants du Japon une cause de rhumatismes fâcheux. Elle a donc multiplié en ce pays des sources -thermales qui sont Fontaines de Jouvence. Les ^plomates européens que guettent les fatigues des -fêtes du Couronnement ne l'ignorent pas. Ils profitent de ces dernières belles journées d'automne ^our s'éparpiller dans les stations d'eaux de la montagne. Allons les chercher où ils sont.

Au plus près. Sur le conseil de toutes les compé- "tences. Je décide de me rendre à Miyanoshita, où je trouverai des eaux brûlantes. De là, par le lac

poétique d'Hakone et par la montagne, j'irai rejoindre Atami, où jaillit un bienfaisant geyser* Cette plage d' Atami est la Riviera du Japon.

L'occasion est excellente pour faire bonne connaissance avec la campagne japonaise. Elle a les proportions délicates et menues de tout ce qui, en ce pays, est production naturelle ou artificielle. C'est-à-dire qu'en miniature elle est un grand potager. Les arbres qui encadrent- ces bandes verdoyantes n'ont rien de l'agreste vigueur de chez nous. Tous les ans, on leur fait une toilette qui les éclaircit et les rabougrit. Les haies sont conduites comme dans un jardin à la française. Les chaumines des campagnards apparaissent presque aussi rapprochées que les habitations de chez nous dans une banlieue de grande ville. Les rues des bourgs sont bordées d'échoppes pittoresques. Pas de demeures d'oisifs. L'impression est d'une fourmilière. Le travail a les mouvements réglés, presque mécaniques de l'instinct. Sur le seuil des maisonnettes, le long des chemins, le peuple bariolé des enfants est presque aussi dense que les touffes de riz qui étoffent ces petits champs, si ordonnés, si géométriques.

Au-dessus de ces jardinets très verts, se déploie une zone de végétation quasi tropicale. Elle sépare ici ce Japon des Basses-Terres du Japon des Hauts. La hache a dû s'attaquer vigoureusement aux

bambous pour percer les coulées par lesquelles on se hisde à flanc de mont. Brusquement^ cet assaut s'arrête et voici le désert des sommets.

Désert d'hommes, désert d'animaux. Point de moutons ni de chèvres, pas de cloches promenées par des vaches hardies ; pas même d'oiseaux. Une courte brousse qui, avec ses feuilles luisantes, ses tiges cannelées, semble un bambou nain, couvre uniformément tontes ces croupes de montagnes japonaises. Elle descend au fond des vallées. Ces petites feuilles tournent et s'affolent sous les rafales de la pluie. Au soleil, elles répandent des ombres légères. Elles masquent d'une apparence de verdoiement l'aridité terrible.

Cependant cette solitude est peuplée de morts et de dieux.

Dans un pli de terrain, voici trois tombes de pierre, toutes veloutées de mousse. Elles se dressent comme d'énormes cryptogames. Il y a plus de sept cents ans qu'elles sont là, debout, dans la solitude. Elles rappellent au passant qu'en 1193, les deux frères Juro et Guro ont tué ici le meurtrier de leur père. Ils ont succombé l'un dans l'attaque, l'autre dans les supplices. La maîtresse de l'un d'eux, la jeune Tora, a mérité d'être associée à cette gloire funéraire. Tous trois, en effet, ils ont accompli cet acte méritoire entre tous les mouvements de la piété : ils ont vengé leur mort.

A côté de cette survivance du vieux culte de Shinto qui, dans chaque maison nipponne, entretient l'autel des disparus, voici la religion importée de Chine, le Bouddhisme, dont les formes de dévotion et d'art se développent, sans l'étouffer, au travers des dévotions ataviques du Japonais. Dans ces montagnes vides, chaque pas de notre ascension est marqué par l'échelonnement de ces images sacrées. De ce chemin des sommets elles font, on ne sait quelle route vers le ciel. Je ne parle pas seulement des trente-cinq Bosatsu, groupés sur une pierre d'adésite, ni de la colossale figure, taillée en plein roc, par un ermite célèbre, de Jizo, patron des voyageurs. Je songe à toutes ces figures, à peine plus hautes que la brousse même, qui surgissent au détour de la piste, — à tous ces saints de pierre, devant lesquels, dans un vase en bambou^ trempe une branche fraîche, apportée par quelque pèlerin ou renouvelée par un passant pieux.

On m'avait promis, sur les eaux du lac d'Hakone, la réverbération de ce mont Fusiyama qui, dans la bonne moitié des peintures japonaises, profile sa silhouette conique de volcan couronné de neige. On m'avait dit :

— Vous atteindrez un petit col dont le nom signifie « la Passe des Six Provinces ». Ouvrez les yeux à ce moment-là. Six royaumes vont s'étendre à vos pieds.

Hélas I une terrible pluie d^équinoxe nous enve* loppe dès le début de cette montée, une pluie qui fait un torrent avec chacun des sentiers quMl nous faut gravir. Entre le ciel implacablement gris et la petite brousse luisante, fouettée par la pluie, pendant des heures et des heures, je n'ai d'autre spec* tacle que l'effort de mes compagnons de route, les huit porteurs de nos deux chaises, et leur compagnon, le vieil homme qui les suit, avec nos l^^g^ges, en équilibre sur son épaule, suspendus aux deux extrémités d'un bambou. .

Ils sont, cds petits Japonais, les proches parents de cette brousse naine et de ces dieux de pierre ; les frères aussi de ceux qui, à l'étonnement de l'Europe, ont vaincu et sont morts sur la terre d'Asie. Leurs mouvements rythmés et rituels, leur chant d'effort viennent des lointains aïeux. Bien, ni dans leurs costumes, ni dans leurs manières, n'indique que depuis tantôt un demisiècle, le Japon a ouvert ses portes sur un monde nouveau. Dans les montées presque perpendiculaires, dans leà descentes que la boue fait plus impraticables encore, ils glissent, s'affaissent, soùs le poids de nos chaises. Ils tombent dans des attitudes de douleur. Cependant, pas une plainte, pas un juron ne sort de leurs lèvres. Sept heures durant, ils luttent contre la pluie. Leur bonne humeur, leur gaieté même croissent, semble- t-il.

avec les fatigues et avec les difficultés du chemia. Au milieu du jour, ils se sont refaits avec un peu de riz. Ils ont bu une tasse de thé. La sueur de leurs dos n'arrivait plus à faire évaporer la pluie. Pourtant, lorsque après tant d'efforts, après de suprêmes glissades, à la nuit pleine, nous arrivons enfin en vue d'Atami, ils nous demandent la permission de déposer un instant nos chaises. Ils entrent dans l'écume d'un torrent. Dans ces ténèbres, ils lavent leurs chemises, leurs pauvres culottes de cotonnade. Ils les renfilent à peine tordues, toutes glacées. Leur honneur professionnel, le respect des maîtres qu'ils servent pour un jour, ne leur permettent pas d'entrer dans la petite ville avec des pieds boueux, avec les souillures de terre dont tant de chutes ont maculé leurs vêtements.

J'avais pris ce chemin des Hauts pour jouir d'une vue admirable et pour savourer des joies pittoresques. J'en rapporte d'utiles leçons de choses.

Oui, il y a un Japon des Basses-Terres où, sur des plates-bandes, coule et s'étale le limon descendu de ces montagnes. Qui verrait seulement le verdoiement des jardins créés sur ces étroits espaces par un travail intense, dirait :

— Sans doute, ces Japonais ont des enfants sans nombre. Mais ils disposent pour les nourrir

d^une terre qui n'a point d'égale en puissance de fécondité.

Gravissez la montagne d'où glissent ces chances de vie. Aussitôt vous comprenez pourquoi ce peuple d'agriculteurs est avant tout un peuple de soldats et de marins. Elle est inéluctable, la loi de vie qui l'oblige à aller chercher au delà de la mer d'autres terres pour ses ensemencements.

Oui, il y a un Japon scolaire, parlementaire, protocolaire, qui porte toutes les livrées de nos civilisations occidentales. Il essaie à se mouvoir, à parler, sinon à penser comme nous. Mais il y a aussi le Japon perpétuel de ces porteurs de chaises : le Japon des cinquante millions de Japonais qui ont été dressés à tout supporter en riant, qui, dans les montées rudes, chantent la chanson des aïeux, un Japon héroïque qui n'a guère besoin d'argent pour vivre, qui ne demande pas un lit pour dormir, et qui, tout de même, a droit à l'existence.

Oui, il y a le Japon d'allures positivistes, qui ricane, qui triche, qui n'espère rien au delà de ce que ses mains peuvent toucher aujourd'hui. Mais il y a l'autre : celui des grands devoirs héréditaires, celui des dieux, des pèlerins, celui que j'ai salué dans la montagne, celui où la tradition apparaît comme une plante précieuse que l'on soigne encore plus pieusement que le riz.

Duquel de ces deux mondes parle-t-on, chez nous, quand on dit, tantôt avec dédain, tantôt avec admiration, tantôt avec défiance, tantôt avec élan :

— Le Japon...

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