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CHAPITRE XII

Encore que l'opinion publique japonaise pèse peu sur la conduite de la politique extérieure de TEmpire, elle existe tout de même à l'état de réserve sentimentale. A ce titre elle mérite im examen rapide.

J'analyserai à part les jugements que les Japonais se forment à notre endroit. Je veux indiquer ici les dispositions que la presse et le public manifestent ouvertement au sujet de nos alliés, la

Russie, l'Angleterre, — et de notre ennemie, l'Allemagne.

Je ne peux tout de même point passer sous silence un article de fond qui a été publié au début de la présente année (7 janvier 1915), par la Gazette du Japojij et puis commenté favorablement par toute la presse nippone. Il a pour titre : « L'extraordinaire nation française. »

. On y lit :

a II nous vient de la longue ligne de fer qui s'étend de la mer des Flandres à l'Alsace, d'inté-

ressants rapports : ils démontrent la supériorité de Partillerie française sur les moyens de soa ennemi. Les lourds canons de siège de Krupp ont été l'occasion de surprises accidentelles. Le canon de campagne du Creusot, le 75, et les hommes qui le manœuvrent, provoquent une surprise constante. Aux dires des experts- d'artillerie, pour savoir ce que ce 75 vaut, il faut l'avoir vu à l'œuvre. C'est à son efficacité qu'il convient d^attribuer l'avance sans défaillance du front de bataille français. Et, aussi bien, depuis qu'ils, ont arrêté leur ennemi sur la Marne, jamais les> Français n'ont reculé. On avance lentement, mais sûrement. Tout l'honneur de ce progrès est à la gloire des armées françaises. Sans doute, la petite armée anglaise joue ici son rôle : elle a la charge d'un front d'une cinquantaine de milles. Son alliée en couvre des centaines et si le» pertes anglaises ont été lourdes, combien plus graves les sacrifices de la France ! Cependant, de ce côté-là, nous ne relevons ni excitation, ni lamentations, ni découragement. La calme résolution de la France, son franc, dédain de la « galerie » auront été un des étonnements de cette guerre. Cette attitude revient pour une part à son commandant en chef, le général JofiFre. On le tenait pour un grand soldat. On s'attendait à retrouver en lui ces qualités typiquement françaises qui se traduisent par des

improvisations et de magnifiques sursauts dans la difficulté. On ne s^attendait pas à une telle manifestation d'endurance. Le général J offre sait quand il faut attaquer et quand il faut temporiser. Lorsqu'on écrira l'histoire de cette guerre l'excellence de son jugement éclatera. Sans doute il a à ses côtés de grands chefs, tels le général Pau, le héros de Mulhouse, et d'autres dont les noms nous sont moins connus. Il s'est récemment débarrassé d'officiers supérieurs parce qu'ils jouaient le vieux jeu. Il les a remplacés par des hommes plus jeunes qui partagent ses idées sur la façon moderne de conduire une guerre. Nous avons dit ce qu'il faut penser de son artillerie. Sa cavalerie, supérieurement commandée, s'est montrée brillante et infatigable. Le corps des aviateurs français a maintes fois provoqué l'admiration. Ce n'est pas seulement le général. J offre, mais le maréchal French qui, à différentes reprises, lui ont rendu hommage. a Le Commandant en Chef des armées françaises hait la réclame. Il lui suffit de faire éclater sa supériorité par ses procédés de stratégie et de tactique, par la maîtrise dont il fait preuve dans le lîhoix des hommes qu'il emploie. Il inspire la confiance. Il communique sa tranquillité d'âme, sa détermination enragée à ceux qu'il commande. Il les conduit à abandonner le goût qu'on leur supposait pour les exploits d'un caractère théâtral.

' « Ce ne sont pas d'ailleurs la flotte et Tarmée françaises toutes seules qui luttent ici pour la liberté, c'est la France entière, une France nouvelle, dont la révélation est une surprise pour le Monde. Le ricanement que l'Allemagne se permettait en face de ce qu'elle appelait la « décadenoe « française » a été une de ses erreiurs capitales. Les quarante millions d'âmes qui composent la France sont décidées à tout sacrifier, leurs ressources et leur sang, pour atteindre leur but. « Ces immolations, « dit un grand journal anglais, ne se produisent « pas en vain. Une France se lève aux yeux de « tous. Elle témoigne d'une fierté d'âme, d'une « foi dans ses destinées plus hautes que toutes (( les gloires de son passé. »

Il serait injuste de dire : a Pour nous rendre ce témoignage d'estime, le Japon attendait que la preuve de notre supériorité fût acquise. » Le Japon est un pays de tradition militaire. Ce n'est ni comme philosophe, ni comme commerçant, mais bien par ses qualités de soldat qu'il s'est imposé lui-même à la considération du Monde moderne. L'admiration, qu'à travers beaucoup de défiances et de rancunes il témoignait hier pour l'Allemagne, était motivée par la connaissance où l'on était ici d'une préparation militaire que les professionnels considéraient comme parfaite. Notre succès démontre qu'il existe une préparation ata-

vique des âmes dont l'efficacité vaut contre les organisations matérielles les mieux réglées. Nous bénéficions de cette découverte.

Les sentiments que la presse japonaise exprime ouvertement ces temps-ci au sujet de son allié anglais, sont empreints d'une cordialité moins pure. Comme ces nuances n'altèrent point la solidité d'un contrat qui joue sous nos yeux avec son plein effet, il n'y a que des avantages à les analyser.

Le Japon croit distinguer deux variétés d'Anglais : les Anglais d'Angleterre et puis ceux qui sont nés en Asie et qui y pratiquent le négoce. A l'endroit des premiers, on professe des sentiments d'admiration et de sincère gratitude. On n'oublie pas que dans le temps où l'Asie était le champ de bataille de l'Éléphant et de la Baleine, la baleine a prêté aux ambitions japonaises un concours efficace. Oui, les rapports sont excellents entre Tokio et Londres. Ils le demeureront toujours si ces Anglais d'Asie, dont je parlais tout à l'heure, et que Ton nomme ici les « Britishers » ne s'appliquent pas à les gâter.

Le fait est que ces « Britishers » n'ont jamais estimé qu'ils avaient de grands devoirs envers leur lointaine métropole. Ils se contentent de recourir à elle avec une confiance qui n'a jamais été mise en échec quand leur hardiesse — les Japonais disent leur égoïsme — vient à blesser

gravement d'autres intérêts. C'est le cas en Chine. L'établissement des « Britishers » y est ancien. L'Angleterre s'y connaît des droits incontestables qui sont liés aux prérogatives que s'attribue le premier occupant. Les « Britishers » lui en supposent d'autres, plus récents, dont le meilleiu* soutien ^t dans l'ardeur et la continuité de leurs convoitises.

Un éminent homme d'État japonais me disait hier :

— L'Angleterre est représentée à Pékin par une diplomatie qui a pour elle l'autorité d'une longue expérience. Je ne lui demande pas d'être japonaise dans le secret de son cœur. J'admettrais qu'elle ne fût qu'anglaise — agressivement anglaise, mais je la trouve plus chinoise que la Chine et cela, c'est trop de zèle.

On entend bien que je ne m'associe pas à la critique, et qu'ici jcne suis qu'un écho.

Cette mauvaise humeur semble partagée par une partie de l'opinion publique. Voici, à titre d'exemple, un article dans lequel le journal Yorozu donne corps à ces irritations :

« L'Angleterre nie que des tendances révolutionnaires se fassent jour aux Indes, en même temps elle prend toutes précautions contre les milieux révolutionnaires. Nous autres. Japonais, nous avons à peser si, dans le cas où une révolu^ tion se produirait aux Indes, nous aurions à mobi-

User pour la battre. Le peuple anglais se sert de cette menace d'une mobilisation japonaise pour tenir les Hindous en respect. Mais nous, nous devons y regarder à deux fois. Malgré l'affirmation anglaise, il n'y a dans le traité anglo- japonais aucune clause qui nous oblige à mobiliser dans le cas où une guerre civile éclaterait aux Indes. C'est entendu : si une troisième Puissance attaque F Inde, nous devons aller au secows. Dans le cas d'une guerre civile, le Japon n'a pas l'obligation d'aider l'Angleterre à opprimer les Hindous* Si les Anglais croient qu'ils peuvent user de nous de cette façon, c'est de leur part une erreur de bon sens et d'égoïsme. Est-ce' que l'Angleterre n'a déjà pas trop abusé du Japon dans le passé? Nous n'avons jamais considéré comme honorable poiur nous que l'on pût dire : « Le ministère des Affaires étrangères du Japon est à Londres, Downing Street. » Cela cause chez nous une impression fâcheuse qu'on ose affirmer : « Le ministre des Affaires du Japon est un agent de sir Edward Grey. » Le Japon est dans le monde une nation indépendante. Il n'a que faire de servir l'Angleterre comme un chien ou comme im cheval.

« Ce que les Hindous réclament aujourd'hui, ce n'est pas l'indépendance, c'est un gouvernement autonome. Les progrès de leur éveil leur donnent le droit à cette autonomie. Les Russes, au temps

de la guerre avec le Japon:, ont donné la Douma à leur peuple. La Pologne, à la faveur de la présente guerre, obtient la promesse de son autonomie. Les Hindous ont envoyé deux cent 'mille hommes à Paide de l'Angleterre en Europe. En échange de ces services ils ont droit à la récompense qu'ils réclament. Si l'Angleterre la leur marchande, elle agira mal. Comme nous sommes en guerre avec les Allemands, nous avons examiné s'il serait à propos d'envoyer ime expédition en Europe. Nous n'avons jamais songé à nous faire les esclaves* de l'Angleterre jusqu'à opprimer les Hindous, contre lesquels nous n'avons pas de griefs. Notre amitié pour l'Inde est ancienne. Nous considérons ces trois cents millions d'Hindous comme nos frères. Notre commerce avec l'Inde augmente d'une année à l'autre. Si jamais nous débarquions une expédition aux Indes, nous commettrions une grande faute politique et nous porterions une grave atteinte à notre prestige. Les Anglais disent que les Allemands font passer des armes aux Hindous. Le désir que les Hindous manifestent de posséder un gouvernement autonome n'a pas son origine dans une instigation allemande. Nous autres.

Japonais, nous devons peser avec le plus grand soin tout ce qui touche à cette question hindoue. » On est d'autant plus à l'aise pour recueillir ces réflexions aigres-douces que l'éventualité envisagée

par certains Japonais ne s'est pas réalisée et que l'Angleterre n'a eu besoin de personne pour faire comprendre à ses sujets hindous qu'il fallait prendre patience et que le temps de guerre n'était pas la minute favorable pour inaugurer de nouvelles mœurs de gouvernement au pays des Radjahs. Il reste que l'article qu'on vient de lire souffle de propos délibéré, non sans quelque perfidie, sur des cendres où dort un feu qu'on n'a point intérêt à voir flamber.

Les sentiments que les Japonais professent à l'endroit de l'Allemagne sont complexes.

Lorsqu'en 1897 le Kaiser a profité de l'assassinat de deux missionnaires allemands pour se faire concéder par la Chine le riche territoire et la baie de Kiao-Tchéou, il a proclamé du même coup son intention de dominer l'Extrême-Orient. Il a été le véritable inventeur du « péril jaune ». Déjà, en 1894, à la suite de la guerre sino- japonaise, il avait travaillé plus que personne à dépouiller les Japonais de leurs conquêtes. En 1908, dans une interview retentissante, publiée par le Daily Télégraphe il a signalé le danger des « succès du Japon ». Il s'était posé en Chine comme le défenseur naturel de cet empire contre les «convoitises insatiables des Nippons». Il ne pardonnait pas à l'Angleterre d'avoir, en 1904, usé de toute son autorité morale pour empêcher

la Russie de déclarer la guerre au Japon (1). Toutes ces manceuvres et d'autres ont laùsé dans l'âme japonaise des cicatrices douloureusee. Elles expliquent, autant que la fidélité à l'alliance anglaise, la décision par laquelle les Nippons se sont rangés du côté des Alliés, à la minute critique où il leur fallut faire un choix. 11 reste que la « Kultur * allemande a marqué le Japon d'une empreinte profonde. Il existe entre le caractère des deux peuples d'évidentes similitudes. Leur façon de comprendre le pouvoir impérial et de se donner à lui comme à une religion, est identique. Enfin, épris qu'ils sont de la force, les Japonais, à la minute même où Us ont pris parti contre l'Allemagne, n'étaient pas assurés de sa défaite. Tout cela leur laisse une inquiétude qui se manifeste par des ménagements dont nous avons le ipectacle et qui ne laissent pas de nous paraître léconcertants. Yokohama est encore plein d'Alle- [uands après que le gouvernement japonais a ^voyé ses navires à Kiao-Tchéou. Ils commercent m toute liberté, leurs banques ne sont pas closes, [^uand elles ont fermé leurs portes, un paravent japonais leur a permis de continuer leur action et leurs affaires. L'autre jour, à l'Hôtel Impérial de Tokio, j'avais pour voisins de table des Allemands '

(1) J.-L. Di Lankssak, Pelil Parisien, 24 février 1917.

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dont l'allure était si provocatrice que j'ai dû porter plainte contre leur façon d'agir. Au cours d'un voyage dans la Mer Intérieure, à travers des régions où l'on ne passe qu'avec des passeports dûment vérifiés, j'ai trouvé d'autres Allemands installés à deux pas d'un arsenal célèbre. Ainsi de suite. Mais quoi I Nous savons que la politique orientale a toujours au moins deux portes à son service : un portail, largement ouvert avec le drapeau au-dessua, et par derrière des dégagements de cuisine.

La vraie nouveauté de la politique extérieure japonaise est le mouvement d'intérêt bien entendu et de réelle sympathie qui la rapproche de la Russie.

On rappelle volontiers cette déclaration du Genero qui vient de disparaître, le marquis Inouyé. Quelques mois avant sa fin, il a dit à l'ambassadeur de Russie :

— Jf'espère que je ne mourrai pas avant d'avoir vu se réaliser la grande pensée de mon maître, le prince Ito, à savoir le rapprochement de votre pays. et du mien.

La guerre est une affaire comme une autre, et, surtout eh Orient, on ne mêle point de vieilles rancunes aux chances qui s'offrent de nouer de bonnes affaires avec un adversaire de la veille.

Un ambassadeur du Japon en Europe, ayant été autorisé à recevoir un journaliste qui désirait l'interroger sur la façon dont le Japon d'aujour-

d'hui met ses ateliers de fabrication d'armes au service de la Russie, vient de déclarer :

— La production des canons et des munitions que nous fabriquons pour la Russie atteint des proportions vraiment «colossales». Tout le Japon, hommes et femmes, y travaille jour et nuit dans un nombre considérable d'établissements d'État et d'établissements privés. Chaque jour des dizaines de vapeurs transportent en vingt-quatre heures des canons et des munitions à Vladivostock. De Vladivostock à Petrograd les trains passent en onze jours. Ces trains se succèdent sur toute l'étendue du Transsibérien. Il y en a toujours de vides à Vladivostock en attente des poids lourds que nous déchargeons dans les docks (1).

On voit venir la minute où la parfaite confiance qui règne entre les deux gouvernements se traduira par le retrait des troupes russes de la Sibérie orientale. Ces troupes sont destinées à faire face aux contingents qUe le Japon entretient dans la Mandchourie centrale et occidentale. On donne à entendre que ces forces pourraient être plus utilement employées en Europe (2).

(1) Interview accordée par M. Hikokichi Oinini; ambassadeur du Japon à Rome, à un représentant du Gîornale tTItalia.

(2) Cette éventualité s'est réalisée au début de Tannée 1917.

On annonce avec faveur la visite que le grandduc Georges Mikhaïlovitch est sur le point de rendre au Japon. Le fondateur et directeur de l'important journal Konkoumin^ M. Tokoutomi, salue cette venue en termes obligeants :

« L'amitié entre la Russie et le Japon, dit-il, est le facteur le plus important de la prospérité en Extrême-Orient. L'Allemagne, quand elle a levé son épée, a cru que le Japon ne laisserait point passer cette occasion de porter im coup à la Russie. Le Japon n'a pas commis cette félonie. Fidèle à sa parole, il aide la Russie par tous les moyens dont il dispose, en dehors de l'envoi de ses troupes sur le théâtre de la guerre. La paix en Extrême-Orient ne peut être consolidée qu'à la condition d'un accord parfait entre la Russie et le Japon au nord, entre l'Angleterre et le Japon au sud. Les relations entre nos deux pays deviennent de plus en plus amicales. Nous accueillerons le grand-duc Georges Mikhaïlovitch avec des sentiments de profond respect et d'enthousiasme (1). » (Tokio, 16 décembre 1915.)

(1) On se souvient que cette visite a été efifectuée le 11 janvier 1916. Le Grand-Duc est arrivé à Kobé sur le cuirassé Eassima. Des troupes japonaises, drapeaux en tète, faisaient la haie et étaient présentes à toutes les stations où s'arrêtait le train. Les événements qui depuis ont bouleversé la vie politique et sociale de la Russie ne font qu'accroître l'intérêt qui s'attache à de telles déclarations. Le Japon y précise ses points de vue avec une franchise qui vaut qu'on la pèse.

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