‹ L'heure du Japon:Chapitre 25 sur 85 · LE JAPON LA VOULAIT · texte numérisé non relu

LE JAPON LA VOULAIT

Il y a eu cette année une heure d'enthousiasme où le Japon s'est demandé s'il n'allait pas entrer dans la guerre européenne aux côtés des Alliés. Puis le gouvernement japonais a fait paraître la volonté de limiter ses concours à une montée de garde en Extrême-Orient. L'histoire de ces variations ne peut pas encore être écrite. Il y a sans doute à ces difficultés des motifs d'ordre diplomatique. Il y en a qui sont de bonne compagnie. Il y en a qui sont de prudence. Il serait tout à fait vain de penser que le Japon reviendra sur la résolution qu'il a prise. Il serait peut-être imprudent d'affirmer qu'une surprise de la guerre ne pourrait pas modifier sa décision. Comment deviner ce que lui-même il ignore ?

Je n'ai pas espéré obtenir sur une question si délicate la vérité totale de diplomates qui ont suivi avec l'intérêt qu'on imagine l'évolution de ce projet. J'aime mieux me renseigner auprès des

Japonais eux-mêmes, mettre en scène leurs passions, leurs élans, leurs contradictions, en laissant à chacun, homme ou parti, la responsabilité de ses opinions et de sa polémique.

Je l'ai noté déjà : l'Empereur, expression vivante de la tradition de son peuple, donne ses avis avec la plus grande réserve, toujours en accord avec ce mystérieux et invisible aréopage qu'on nomme les « Genero ^. De là l'importance des plus légères allusions que le Souverain esquisse dans les occasions constitutionnelles, lorsque, par exemple, il vient ouvrir la Diète de son Parlement par un discours du Trône.

C'a été le cas à la fin de l'année 1914, à la minute où l'Europe s'est demandé si, oui ou non, le Japon interviendrait dans ses conflits.

Le lendemain de cette cérémonie, un des jour* naux les plus importants du Japon, qui est l'organe de la bureaucratie, le Yamato Shimbun, s'est exprimé en ces termes :

« Hier, Sa Majesté a dit : « L'Alliance... »

Et encore : a Nos forces expéditionnaires... » Elle a employé aussi les mots: « Dans le péril présent... » Elle a ajouté : « La guerre n'est pas encore ter- « minée. » Elle compte, a-t-EUe dit, textuellement : « sur la loyauté de ses sujets pour atteindre le a but final. 9

Et le Yamato conclut :

u Cette conflagration de l'Europe est pour le Japon une occasion comme on n'en trouve pas une en mille ans, un carrefour de sécurité ou de péril, de gloire ou d'opprobre. Comment la nation ne serait-elle pas prête à répondre à l'appe) de l'EmpeKur? > (8 décembre 1914.)

On comprend et l'on veut comprendre que l'action navale dans le Pacifique, la prise de Tsin-Tao n'ont pas « terminé » la guerre. Pour atteindre le but final, il faut aller rejoindre les Alliés et abattre l'ennemi commun. C'est du moins la tbèse que les membres de la Diète, des directeurs de journaux, soutiennent dans une série de meetings. Il y a plus de trois mille personnes réunies au théâtre Hongoza pour acclamer les orateurs. Le succès n'est pas moindre à Kobé, te 11 février. Les oraurs abordent les questions par les côtés qui protquent l'inquiétude et la passion populaires. Ces unions se terminent par des acclamations en lonneur de l'Empereur à qui l'on croit répondre. Les oppositions vigoureuses se formeront plus rd. Les gens qui veulent échapper à toute congion d'enthousiasme se contentent de poser des lestions de bon sens.

Le principe fondamental sur lequel l'armée est nstruite, c'est, déclarent-ils, la protection du tys. Peut-on invoquer ici cette clause de la proction? Sans doute Tsin-Tao est pris. Mais la

situation où se trouve la Chine permet-elle d'employer notre armée si loin du Japon? Des rébellions pourraient se produire aux Indes. Enfin •aucune armée n'est constamment parfaite et au point de perfection de sa préparation. Est-on sûr •que l'armée japonaise trouvera en Europe im terrain aussi favorable à ses prouesses que le fut l'Asie? Ne faut-il pas craindre que les armées japonaises soient reléguées par les Alliés au rang des Hindous, des Musulmans, etc.? {Nichi-Nichij novembre 1914.)

Là-dessus toute la presse entre en polémique. On remarque qu'un journal 'affilié au parti du €omte Okuma, le Hochi^ observe :

cr L'idée de l'expédition n'est pas réalisable au -point de vue des intérêts japonais, à moins que ne se précisent certaines conditions qui justifieraient une entreprise si surprenante. » .

Pendant des mois, la presse discute dans les hebdomadaires et dans les revues les avantages et les inconvénients de ce projet. Il séduit le Japon au moins autant qu'il lui déplaît.

Les partisans de Tenvoi de troupes résument leurs thèses en chapitres :

« Nous amènerons plus promptement la soumis*' sion de l'Allemagne et nous accomplirons la parole impériale. Nous empêcherons que l'Allemagne se venge sur nous par la suite. Nous nous attirerons

les sympathies de FEurope. Nous obtiendrons peut-être une alliance qui assurera notre complète sécurité et la paix du monde. Nous affirmerons les positions que nous avons conquises. Nous obtiendrons le règlement de la question de Chine. Nous aurons servi la cause de Thumanité. Les neutres nous seront reconnaissants d'avoir abrégé les difficultés commerciales et économiques dont ils souffrent. Nous obligerons les Blancs à modifier leurs procédés à Tégard des Jaunes. » ( YamatOy Yorozu, Seki, Reçue diplomatique^ Chuo- Koron.)

Certes, le Japon moderne se vante d'allier beau* coup de sagesse positive à l'ancien esprit chevaleresque des samouraï. Et ce ne sont assurément, ni la précision, ni l'appétit qui manquent dans ces menus où chacun précise les conditions qu'il conviendra d'exiger tout d'abord de la Quadruple Entente avant que d'embarquer un seul soldat pour l'Europe, Du moins une préoccupation commune revient-elle sous toutes les plumes. Elle témoigne d'un souci de dignité qui inspire le respect.

a Si l'Angleterre et ses alliés, » dit notamment, dans un de ses éditoriaux, la Revue Chuo-Kororiy « abolissent dans leurs possessions le traitement spécial qu'ils ont jusqu'ici réservé à nos compatriotes, la morale humaine aura fait im progrès immense. Pour atteindre un tel résultat, notre Japon, de son

côté et en retour, pourrait faire un sacrifice immense. La question de race sera en. effet le plus périlleux des problèmes de demain. Si, pour le résoudre, on peut profiter des circonstances actuelles, on aura écarté du champ des conflits un des dangers les plus redoutables qui menacent le Monde. »

L'Allemagne, si maladroite au milieu de ses habiletés et .de ses prodigalités d'argent, a été surprise quand elle a vu que le Japon lui rompait en visière. Elle le croyait lié à elle par les bénéfices qu'il a tirés de sa « Kultiu* ». Elle a la mémoire trop courte. N'est-ce pas le Kaiser qui a « proclamé devant le monde le péril jaune^ inauguré ce mouvement inhumain qui a été, pour le Japon, une cause de grands désavantages et de profondes humiliations ». (Rei^ue diplomatique.) Ce sont là des fautes qui se paient, sur la terre et sur la mer. Les puissances qui, dans l'avenir, désireront nouer avec le Japon des rapports d'amitié durables agiront sagement en tenant compte de ces justes sus- .ceptibilités.

Le fait est qu'il y a une part importante d'affection pour la France dans le mouvement qui a occupé l'attention des Japonais, du mois de novembre 1914 à la fin de mars 1915, et que l'on nomme ici « la question des volontaires ».

J'ai sous les yeux un article du Jiji qui coQite les

origines de cet élan (12 septembre 1914). Des Japonais éminents, dont on donne les noms, membres du Parlement, officiers de T armée, personnalités de marque, ont formé un comité afin d'étudier les moyens de coopérer militairement en Europe avec ' les Alliés. Ils ont ouvert une permanence dans un des principaux hôtels de Tokio. Ils poussent leur propagande. L'esprit de cette initiative est précisé dans de nombreuses entrevues :

— Il s'agit d'exprimer aux Alliés la sympathie du Japon. Cette sympathie a un cariactère national. Pour réussir, l'appui du gouvernement est nécessaire. On veut recruter les volontaires dans le premier et dans le second ban des réservistes. D'autre part, le gouvernement seul peut fournir des armes et des transports.

Il est question d'embarquer vingt-quatre bataillons d'infanterie, vingt-quatre compagnies d'artillerie, une centaine de canons. On a calculé le chiffre de tonnes, le nombre de millions de guerre qui seront dépensés dans l'occasion, le nombre de jours qui séparent ces volontaires de la ligne de feu.

Il y a parmi les dirigeants de l'armée des officiers supérieurs qui ne sont pas hostiles à l'entreprise. Le général Shiba, chef du bureau militaire, déclare :

— L'envoi dépend de l'ordre de l'Empereur. A

mon point de vue personnel, je ne vois pas d'obstacle au projet.

Naturellement, ime telle décision a des adversaires, mais la note dominante est l'approbation. Un meeting tenu à Seiyoken a un grand succès. Même enthousiasme populaire au meeting de Kabukiza. Ici et là, les thèmes des discours sont sensiblement les mêmes :

— La prise de Tsin-Tao n'a pas terminé la guerre du Japon avec l'Allemagne. C'est une « chance dorée » qui nous est offerte de révéler nos supériorités militaires. L'esprit dont s'inspire cette collaboration est le même qui anima Laf ayette, Byron, Garibaldi.

Les promoteurs de l'entreprise se croient sûrs du succès. Brusquement, un torrent d'eau glacée tombe sur leurs enthousiasmes. Une dépêche est envoyée de Petrograd. Par qui? Le Nichi-Nichi la reproduit. Elle dit :

a On exprime ici des doutes quant aux avantages que présenterait l'envoi d'une troupe de volontaires japonais sur le terrain de la guerre européeime..^JPlongés dans les armées régulières, ces volontaires seraient comme une note discordante. La guerre balkanique a démontré l'insuccès de ces tentatives. Ce n'est pas le bon moyen de mettre la valeur japonaise en évidence devant le monde.» (22 janvier 1915.)

Au début de mars, les promoteurs du mouvement publient un rapport. Leur déception y perce. La police les a officiellement avisés iju'ila devaient renoncer à leur propagande. £lle est considérée comme dangereuse pour la paix et pour l'ordre public. Naturellement, on désire des explications. On va trouver le ministre de l'Intérieur, puis le comte Okuma.

Le Président du Conseil répond :

— Vous avez demandé des réservistes et des armes? Les autorités militaires refusent leiu> concours. Dans le tempe de guerre où nous sommes, elles ne veulent pas affaiblir leurs ressources en hommes. Pour les armes, les surplus dont on disposait ont été vendus aux Alliés. Il y a donc impossibilité.

f,^ Il ne reste plus aux promoteurs qu'à informer l ï "* ^..^^®^ volontaires qui déjà se sont enrôlés, de l'in- *J*'i«^*9"''°^^ **® *^'" t*°tative. Ces Japonais sont trop X^'' v -s^iBCipliûés pour rappeler qu'ils ont cru obéir à une à 'ê' s4^ ndication de l'Empereur. On précise seulement, — /'ti\y> <''*' '^ détail, certes, est fait pour nous toucher, — fÇ^A^'i'*® ^^ ''^'^ ^^^ engagements, le déteiil du projet, 't>Î "^^.^^.eront communiqués au gouvernement français. Et ^'est tout.

est-ce donc qui s'est passé? Ou qui ne s'est passé?

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