‹ L'heure du Japon:Chapitre 30 sur 85 · II · texte numérisé non relu

II

sans doute volontaire, avec la netteté du reste.

Voici plusieurs mois que le baron Kato est descendu du pouvoir. La minute est favorable pour lui demander un éclaircissement.

Lorsque dans le monde politique de Tokio on vient à prononcer le nom de ce diplomate, les gens informés déclarent :

— Le baron Kato est un homme de demain.

Ce très grand Japonais est un type d'indépendant. Il est indépendant par sa fortune, par ses goûts, par une haute culture historique et littéraire. Elle lui permet de juger de la politique étrangère du point de vue japonais aussi bien que du point de vue européen. Mes amis d'Angleterre m'ont donné pour lui des introductions précieuses.

Les Japonais, qui ont conservé un goût oriental pour les politesses préparatoires et charmantes dont s'enveloppe tout entretien, reprochent volontiers au baron Kato d'aborder d'emblée le sujet dont il veut parler et de clore la conversation quand il a formulé ce qu'il avait dans l'esprit. Le fait est que la réception de ce diplomate ressemble tout à fait à l'accueil d'un homme d'État anglais. Le décor de sa demeure fait penser, d'autre part, à la bibliothèque de M. Bonar Law. En revanche, tous les objets d'art sont d? origine française. Voici, sur le mur, le Napoléon de Meissonier, sur une console un bronze équestre de Louis XIV.

J'imite la franchise de mon interlocuteur. Je lui dis tout de go qu'en France les gens bien informés lui attribuent l'échec d'un projet dont la presse et la rue avaient, chez nous, parlé avec faveur.

Il me répond sans contrainte :

— Le premier devoir d'un homme d'État est de considérer d'abord et exclusivement les engagements et les intérêts de son pays. Nous avons une alliance avec l'Angleterre. Avons-nous souscrit aux obligations qu'elle comporte?

Avec sa calme chaleur, M. Kato répond luimême à la question qu'il pose :

— En Europe, dit-il, on sait mal l'importance des services qu'en Extrême-Orient notre flotte a rendus à la cause des Alliés. Quand l'heure de l'Histoire aura sonné, on connaîtra quelle à été sur ce terrain l'efficacité de notre action (1). Le grand

(1) Cette coopération du Japon a débuté par un envoi de 30 000 hommes dirigé contre la concession allemande du Ghan-tong. Les trois premières escadres de la Marine japonaise» aâdées de quelques unités de la flotte britannique, ont bombardé du large la ville et la baie de Kiao-Tchéou. La forteresse s'est rendue le 7 novembre 1914. D'autre part, les Japonais se sont attaqués aux possessions que les Allemands avaient acquises en Polynésie. Du 6 au 15 octobre ils ont occupé Jaluit, les Mariannes, les Marshall et le groupd dés Garolines. Les flottes anglo-japonaises ont concouru à chassejr du Pacifique et de l'Océan Indien les navires ennemis qui les parcouraient encore. Les escadres japonaises n'ont jamais cessé d'assurer la police des mers dans les parages d'Extrême-Orient. Quand la campagne sousmarine allemande est devenue plus intense, l'Amirauté

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effort naval qui a été imposé à l'Angleterre lui laissait, de ce côté-ci du Monde, des moyens limités. Certainement elle nous sait gré de la façon dont nous avons donné. Nos navires de guerre étaient présents tout à la fois dans les eaux de Wladivostock, dans les eaux chiliennes et dans la mer océanienne. C'est nous qui avons convoyé les^ transports qui apportaient en Europe les troupes, australiennes. Peut-être on aurait souhaité que nous fussions représentés dans Faction navale qui a été poussée aux Dardanelles. Mais nous avions, toute fraîche dans la mémoire, l'expérience der l'attaque de Tsin-Tao. Nous avions constaté ce Jouf-là qu'un bombardement effectué de la mer contre une ville ou une côte ne produit pas de résultats décisifs si une action militaire en terra ferme ne l'accompagne pas.

Britannique a demandé au ministère de la Marine japonais un concours plus étendu. Des sphères d'action respectives^ ont été délimitées d'un accord commun. A la fin de 1916^ une escadre japonaise, sous la direction du contre-amiral Oguri, a reçu la mission de patrouiller du nord au sud de rOcéan Indien; une autre, conduite par le vice-amiral Yamaji, devait croiser dans l'Atlantique. En février 1917^ le contre-amiral Satô s'est porté dans la Méditerranée avecune flotte de croiseurs et de contre-torpilleurs, afin de protéger les transports alliés contre les attaques de sousmarins. Un de ces navires japonais, le croiseur Sakaki, a été torpillé en Méditerranée le 12 juin 1917. (Voir à ce sujet un article de M. Cl. Lemoine, le Correspondant, 25 février 1918.)

Ce sont des raisons toutes pareilles et de froid ion sens qui ont déterminé le baron Kato à se mettre en travers du courant d'opinion japonais <iui, un instant, s'est manifesté en faveur d'une -coopération militaire sur le terrain européen avec les Alliés.

— Je ne vous rappelle que pour mémoire, me dit le baron Kato, les difficultés d'exécution matérielle qui nous empêchent de transporter cinq cent mille hommes en Europe, de les ravitailler, de les renforcer, de les nourrir à la japonaise. A supposer qu'il nous soit possible d'expliquer à notre peuple que ses fils doivent être envoyés si loin de leurs foyers, en dérogation de la loi qui dit que la conscription a pour but d'assurer la défense même du pays, reste la question d'argent. Il est inadmissible que nous nous mettions en route sans assumer rigoureusement les frais de l'expédition. Notre dignité nationale ne nous permet pas d'accepter que les Alliés paient d'une façon quelconque cette contribution de notre sang. J'ai donc donné mon avis là- dessus, dès la première minute, et avec une franchise entière. Depuis je n'ai pas varié.

Des Japonais qui sont très mêlés aux milieux politiques et diplomatiques de Tokio m'ont dit :

— Si l'an dernier les trois Alliés avaient apporté au ministère Okuma une demande ferme et associée, s'ils avaient précisé les conditions, non point

d'argent, mais de qualité matérielle et morale, qui auraient répondu avec exactitude aux aspirations bien connues du Japon, la question d'une collaboration militaire avec les Alliés aurait pu aboutir. Peut-être en ce cas le ministère Okuma et M. Kato lui-même auraient-ils trouvé les couleurs dont ils avaient besoin pour présenter au peuple japonais l'opportunité d'un tel sacrifice.

A ma question directe, le baron Kato répond avec mesure :

— A supposer que l'initiative d'une telle proposition appartînt tout d'abord à la Puissance alliée du Japon, c'était certainementle devoir d'un ministre des Affaires Étrangères d'user des relations d'amitié qu'il entretenait avec les dirigeants de la politique anglaise pour éviter qu'on lui posât officiellement ime question à laquelle il ne croyait pas que l'intérêt de son pays lui permettait de répondre d'une façon satisfaisante.

Si j'essaie de traduire ces nuances en langue vulgaire, si je joins les informations recueillies ici à celles que j'ai apportées de Londres, je conclus :

Lorsque le Foreign Office, peut-être pressenti par nous, a demandé au ministère Okuma à quel prix le Japon mettait sa collaboration efficace en Europe, on lui a répondu :

— A un prix de sentiment et de dignité.

Puisque vos alliés et vous-même vous nous jugez

dignes de venir mêler notre sang au vôtre sur les champs de bataille de l'Europe, vous ne nous opposerez plus^ désormais, ce préjugé de la race jaune qui nous blesse si fort. Vous savez que votre Dominion du Canada et votre Colonie Australienne nous l'opposent comme une infranchissable barrière. Vous obtiendrez d'eux qu'ils renoncent à cette injuste exclusion. Après cela les États-Unis seront conduits à un mouvement de résipiscence et ils se verront contraints de vous imiter. Mais quoi ? Vous nous dites que le Canada et l'Australie sont libres de fermer leurs portes comme il leur plaît? Vous ajoutez que la minute où ils vous assistent si librement, si généreusement, serait mal choisie pour chercher à peser sur l'indépendance de leurs décisions ? Nous sommes de votre avis. Mai» après cela il vous faut partager le nôtre. Aucun. Parlement, vous le comprenez, ne consentirait à soutenir im cabinet qui viendrait lui dire : « Donnez-nous cinq cent mille soldats. On les trouve bons pour se faire tuer sur le champ de bataille pendant la guerre, on ne les trouve pas bons pour collaborer sur le champ de la paix aux heures du travail. »

Cette impeccable argumentation laisse au Japon le beau rôle. S'il n'est pas venu à notre aide, c'est que nous n'avons pas voulu de lui aux seules conditions que sa dignité pouvait accepter. Ajouteraije qu'un peu de malice se mêle à tout cela? On

ne courait aucun risque à témoigner de l'enthousiasme pour une intervention armée qui, pour des raisons trop connues, ne devait pas aboutir à un embarquement.

Restait à pressentir le baron Kato sur ce projet d'un envoi de volontaires dont l'idée a été pendant quelques semaines si populaire au Japon.

— Ce n'est là, me déclare M. Kato, qu'un expédient de valeur sentimentale. Il n'est intéressant ni pour vous, ni pour nous. Quelques milliers d'hommes ne vous apporteraient pas un appui en proportion avec l'effort de l'envoi. Et, d'autre part, nous pouvions craindre que cette initiative ne tournât pas à l'honneur du Japon. Sur un si lointain champ de bataille, ses soldats n'apparaîtraient pas dans des conditions favorables.

M. Kato traite ce projet d' « expédient sentimental )>. Je demande la permission d'ajouter qu'il est, par surcroit, un « expédient diplomatique ». On ne peut pas offrir à une certaine opinion européenne l'importante expédition qu'elle souhaite ? On lui en laisse espérer une petite. Cela donne aux initiateurs du projet une satisfaction d'apparence qui les tient en haleine. Le jour où, pour les sages raisons que M. Kato indique, il faut renoncer même à cette venue, la déception est moins vive. Les Machiavels de tous les temps ont indiqué que, dans l'application, avec un peu

de savoir-faire, cette sage méthode donne des résultats constamment satisfaisants.

Au moment où nous nous séparons, le baron Kato tient à constater que les rapports de la Russie et du Japon gagnent tous les jours en sincérité et en cordialité.

— A supposer, me dit-il, qu'au moment de la guerre les Russes aient eu une seconde d'appréhension, ils sont, à l'heure qu'il est, pleinement rassurés. Us en sont sûrs : leurs embarras ne nous offriront pas d'occasion dont nous serions tentés de profiter. Quant à la France, elle ne saura jamais assez en quelle admiration nous la tenons. Elle donne au monde l'éclatant spectacle des vertus qu'à travers notre histoire nous honorons pardessus tout.

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