CHAPITRE XVI
LE COMTE OKUMA
Les rapports de cordiale confiance que j'ai noués avec le comte Okuma, au cours de mon séjour à Tokio, demeureront parmi les souvenirs les plus précieux que j'emporterai du Japon.
Le. comte Okuma (1) est né dans la partie méridionale de l'Empire, la plus pénétrée, peut-être, par les croisements de race chinoise^ Je me garderai de dire que le grand vieillard, qui domine presque tous ses contemporains et^ses compatriotes par l'élévation de sa taille et aussi par la générosité de sa pensée, m'est apparu comme un hybride, en qui les qualités des deux nations jaunes se fondraient de façon iieureuse. Un étranger n'a pas qualité pour préciser ces nuances ; tout au plus, peut-il les indiquer en passant.
Le fait est que le comte Okuma se révèle aux Japonais eux-mêmes sous la figure de lem* Cicéron. Il a tous les pouvoirs et toutes les séductions de
(1) Aujourd'hui Marquis.
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rorateur. Il aime à s'élever sur ces hauteurs d'où Ton aperçoit l'Histoire à vol d'oiseau. Il possède une connaissance profonde de toutes les grandes aven^ tures qui, à travers le déroulement des siècles, — et tant de convulsions, — ont donné à l'Europe les apparences qu'elle avait avant la guerre. En philosophie, cet homme d'État se révèle un stoîque. Il fut, il y a quelques années, la victime d'un attentat politique; Un illuminé lui jeta une bombe. Elle le blessa si grièvement que l'on dut l'amputer d'une jantibe. Il s'est opposé à ce que son meurtrier fût condanmé à mort. Il a déclaré :
— Eh quoi? On m'a enlevé une jambe?... I!
m'en reste une 1... C'est bien assez pour ce que j'ai à faire.
L'assassin n'a pu accepter tant de générosité du fait d'un adversaire... Il s'est suicidé.
Le Président du Conseil me fait l'honneur de me recevoir pour la première fois à la minute même où le Japon signe à Londres l'engagement de refuser à l'Allemagne toute paix séparée (29 octobre 1915). Il me découvre sa pensée avec une attrayante loyauté.
— Dans cette guerre, dit-il, la France, champion de la civilisation, l'Angleterre, la Russie, le Japon, voient dans les Allemands des ennemis de l'humanité, du progrès et de la liberté. C'est la lutte du militarisme contre le pacifisme. En no-
vembre dernier, on a parlé chez nous et chez vous d'une participation militaire du Japon aux opérations d'Europe. Pour cela il aurait fallu vous envoyer quatre cent mille soldats, en sacrifier au minimum deux cent mille, et puis les remplacer par deux cent mille autres. Nous n'avions pas à notre disposition les transports nécessaires pour effectuer une opération de cette envergure. Il nous aurait fallu mobiliser une flotte d'une jauge globale de deux millions de tonnes. Or, en additionnant toutes les ressources de nos transports commerciaux, nous aboutissons bien juste à un million de tonnes. En face de ces chiffres, l'Angleterre et la Russie ont compris l'impossibilité de l'opération. '
« Ceci n'a rien à voir avec la vivacité de nos sympathies. Nous souhaiterions apporter à la France, au moins notre collaboration financière, et, peut-être, ainsi, hâter la fin de la guerre. Le Japon, vous le savez, n'est pas une grande puissance financière. Il dispose pourtant à cette heure de notables ressources. Je vous conseille de parler de cette question avec notre financier national, le baron Shibusawa. 11 vous dira que nous venons de couvrir deux fois un emprunt d'État de trente millions de yen (1). Gela rendra probablement dif-
(1) Le yen, au cours d'octobre 1915, vaut 2 fr. 58.
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ficile l'émission d'un grand emprunt. Mais pour prouver à la France notre sympathie, nous serions heureux de lui donner un concours, même modeste.
« L'impossibilité où nous sommes d'envoyer des troupes en Occident ne nous empêche pas d'offrir à nos alliés notre appui naval et militaire. Nos arsenaux sont mobilisés comme en temps de guerre. Nous assumons, d'autre part, le rôle de sentinelle en Extrême-Orient. Nous empêchons vos ennemis de soulever les peuplades musulmanes et belliqueuses qui pourraient tenter de mettre vos embarras à profit. Nous veillons encore pour que le Transsibérien, qui nous sert à ravitailler les Russes, ne soit pas entamé.
({ Au moment du départ de M. Delcassé, nous travaillions, d'accord avec le quai d'Orsay, à étendre à l'Indo-Chine l'application de la convention franco- japonaise. Ce serait là un acte à l'avantage des deux pays. Il serait utile que ces négociations fussent activement poussées.
« Quant aux principes qui guident toute l'action japonaise, je les définis en deux lignes : pendant que nos alliés se battent, nous ne permettons pas qu'on les attaque par derrière. »
De toutes les courtoisies dont le comte Okuma m'a favorisé, la plus précieuse est l'honneur qu'il me fait de ni'inviter, dans sa maison d'été, au déjeuner officiel où il réunit les ambassadeurs de
France, d'Angleterre, de Chine et quelques ministres étrangers, récemment accrédités à Tokio.
Je me hâte de dire que le stoïcisme du comte Okuma est une rigueur qu'il réserve pour soimême. Il met de la coquetterie à traiter ses hôtes en épicurien délicat. Gettec maison d'été où il nous reçoit est pleine d'inestimables trésors. On est enveloppé par des paravents qui ont été peints il y a huit cents ans. Si l'on regarde par la fenêtre, on entrevoit des jardins qui sont un décor de rêve. Les serres d'orchidées, les cultures de chrysanthèmes du comte Okuma sont célèbres au Japon où la fleur est, après le souverain, la seule puissance qui n'ait pas un athée.
Dans l'entretien particulier dont le comte Okuma m'honore après le repas, il revient sponta-^ nément sur les raisons qui l'ont empêché de donner une suite au projet esquissé d'une intervention mili* taire des Japonais en Europe. Si je note le fait, c'est qu'apparemment cette* insistance témoigne, chez le Président du Conseil, d'un désir évident de dissiper jusqu'à l'ombre d'un malentendu :
— Nous étions placés, me dit-il, en face d'un projet extraordinaire, tel que le monde n'en a jamais vu. Pendant la guerre de Crimée, ~ elle a duré trois ans, — on a transporté cent mille hommes en tout. Pendant la guerre de Chine, — elle a duré deux ans et demi, — - on n'a pas remué plus de vingt'
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€inq à trente mille hommes. Que sont ces chiffres en regard de l'effort qu'il nous aurait fallu consentir pour vous aider, sur vos fronts européens, à combattre le débordement des Allemands?
Et, avec un sourire où perce un peu de coquetterie, le comte Okuma conclut :
— Comme notis sommes loin de l'Allemagne du Grand Frédéric... De l'Allemagne de Voltaire !
Je suis informé de l'intérêt passionné que le comte Okuma prend aux questions d'instruction et d'éducation. Il a fondé et continue de contrôler le collège de Waséda, qui est une façon d'université privée. Je me souviens, d^autre part, qu'il y a quelques années il a fait à un universitaire français très distingué, M. Belessort, une réponse caractéristique.
Notre compatriote lui avait demandé ;
— Pourquoi orientez- vous toute votre jeunesse du côté des universités allemandes?
Le comte Okuma avait riposté :
— Les jeunes gens que nous envoyons en Allemagne y deviennent des chimistes, des médecins, des savants techniques, sans plus. Ils conservent intacte la mentalité japonaise qu'ils avaient emportée de chez nous. Ceux qui vont étudier en France ne s'instruisent pas seulement dans des technicités particulières ; leur esprit se modifie. Il se transforme au contact du vôtre. On nous rap-
porte de chez vous un esprit critique. Il s'en prend à tout, institutions, traditions, politique. Or, à une minute où nous faisons une évolution si rapide, cette indépendance des jugements particuliers n'est pas sans inconvénient.
Je profite de ce que le comte Okuma vient de citer le nom de Voltaire et de ce qu'il se déclare avec une parfaite sincérité l'ennemi des fruits modernes que l'on récolte dans le champ de la « Kultur », pour lui demander s'il n'a pas perdu quelque chose de ses préventions . contre nos Universités et nos Écoles.
Il sourit encore une fois et il répond :
— Les préférences personnelles de mon esprit vont à la civilisation latine. Je crois qu'il est utile que les jeunes générations japonaises qui arrivent à la pensée et à l'action aillent en plus grand nombre que jamais communier avec vous, dans un idéal qui aboutit aux espérances de la paix pour le monde, c'est-à-dire aux chances d'un progrès supérieur pour l'Humanité générale. Je sais que vous avez été invité par notre « Club de la Noblesse » à traiter prochainement ce sujet de la culture française, sous les auspices de la Société franco- japonaise. Mon ministre des Affaires étrangères assistera à cette réunion. Vous le convaincrez, j'en suis sûr, et moi, sans doute, au traver» de lui. •