CHAPITRE XVII
AVÈNEMENT d'EMPEREUR
Je constate, après beaucoup de lectures, que, nous autres Européens, nous nous formons une idée assez vague du peuple japonais, de sa vie sociale, religieuse et politique. La circonstance si exceptionnelle d'un couronnement d'Empereur est pour nous tous une occasion précieuse d'apprendre, sans fatigue et par l'image, ce que nous sommes très excusables d'ignorer.
Les Japonais eux-mêmes n'ont aucune connaissance vraiment scientifique de leur histoire. L'origine de la succession au trône remonte à la déesse Amatérasu-o-Mikami, ancêtre des Empereurs du Japon. Encore aujourd'hui, on trouve le nom de cette personne divine mentionné en tête de l'annuaire, que nous appellerons, si vous le voulez, le « Tout- Japon ». A sa première page il mentionne la liste complète des défunts empereurs. A la suite, défilent les noms des notoires Japonais d'aujourd'hui, avec les numéros de leiffs abonnements téléphoniques.
D'une conférence à laquelle je viens d'assister, il ressort que cette Déesse du Ciel qui envoya son petit- fils prendre possession de la terre japonaise,
pourrait bien symboliser une immigration de race malaise qui vint de Polynésie, de ces terres à fruits et à fleurs, vraiment paradisiaques, dont Honolulu est un heureux échantillon. Bien entendu, le très savant Japonais, formé dans des universités étrangères, qui au fond de sa pensée nous laisse entrevoir cette possibilité, ne la précise point. Au moment même où, pour la première fois, on va célébrer en face des. représentants des Puissanjces étrangères l'avènement au trône, de S. M. l'Empereur,, la Tradition japonaise nipponne s'interroge avec angoisse. Elle se demande si elle découvrira sa foi, telle quelle, aux Européens qu'il lui faut convier à ces cérémonies, ou si elle leur présentera toute cette solennité à travers le voile d'explications symboliques. On n'ose pas entrer dans cette voie de l'interprétation. La religion de l'Empereur, considéré comme D^eu et fils de Dieu, est le fondement de la famille, de la société et de la morale japonaise. On se dit, sans doute fort sagement, que si l'on n'avoue pas devant des-étrangers ce dogme fondamental, on s'expose à ce que, dans les années qui vont venir, une jeunesse impatiente de vérité réclame son droit à la critique historique intégrale.
Voici donc en quels termes le protocole japonais annonce aux invités de S^ M. 1? Empereur les rites de la cérémonie solennelle de l'avènement au trône. Je cite ce texte sans y changer un iota, car Ton devine que les termes en ont été pesés avec de laborieux scrupules :
« La cérémonie de l'Intronisation des Empereurs du Japon, dont l'origine remonte à 2 575 ans, ae célébra pour la première fois au Palais de Kashiwabara, dans le Yamato, lors de l'avènement de l'Empereur Jimmu. Elle fut célébrée depuis par tous les Empereurs qui Lui succédèrent.
« L'origine de la succession au Trône du Japon remonte à la Déesse Amatérasu-0-Mikami, Ancêtre des Enipereurs du Japon, qui adressa à Son petit- fils Ninigi-no-Mikoto le discours suivant : « Le Toyoashiwara-no-Mizuhonokuni (ancien nom « du Japon) est la terre où Mes descendants de- « vront occuper souverainement le trône, dont la « grandeur et la puissance seront éternelles. » En même temps. Elle lui remit trois Tré3ors Sacrés : le Miroir-Sacré (Yatano-Kagami), le Sabre-Sacré (Ame-no-Murakumo-no-Tsurugi)^et le Joyau-Sacré (Yasakani-no-Magatama). « Ces Trésors, lui dit- « Elle, sont les Signes de la Dignité Souveraine ; « Tu les transmettras à tes descendants. Toi et tes
\ ' CoLLEçrioi.î
« descendants, vous considérerez ce Miroir comme- « s'il était Ma propre personne. » Depuis lors la Dynastie Impériale n'a jamais cessé d'exister, les^ Empereurs se succédèrent régulièrement et sansinterruption et ainsi arriva le Règne de l'Empereur Actuel. »
J'ai fait, ces jours-ci, une expérience qui m'a tout d'abord dérouté, /'ai demandé à plusieurs Japonais de bonne culture et qui parlent l'anglais couramment, de m'épeler le nom du souverain vers lequel se tourne à cette heure l'adoration de tout un peuple. Je ne dis pas que mes interlocuteurs ont été incapables de me fournir le renseignement orthographique que je sollicitais : aucun des trois ne connaissait le nom du souverain.
Au Japon, l'Empereur est simplement l'Empereur, comme Dieu est Dieu. Ce n'est pas une personnalité, encore moins un individu : c'est une « permanence ». Le défunt Mikado, qui a donné un exemple d'intelligence audacieuse en ouvrant à la civilisation européenne les portes de son royaume, s'appelait Mutsu Hito. Si, au Japon, vous prononcez ce nom-là, personne ne saura de qui vous parlez. En accédant au trône, Mutsu Hito avait pris l'étiquette de Meiji, qui n'est qu'une désignation chronologique de la période pendant laquelle il a régné.
De même, le souverain d'aujourd'hui, dont le nom est Yoshi Hito, sera-t-il inscrit un jour sur la liste des fils de la Déesse du Soleil sous la rubrique 4e Taisho. En 1900, il a épousé Sadako, quatrième iille du prince Kyiomichilaka. Il a trois fils. L'héritier vient d'entrer dans sa quatorzième année. Ainsi la succession des fils du Soleil est assurée. Et, -comme le disait hier le ministre des finances, le iaron Shibusawa : « La Maison Impériale continue d'apparaître au Japon ainsi que la source d'où découlent la justice, la vertu et la bienveillance. »
Effectivement, Yoshi Hito est monté sur le trône le 30 juin 1912. Il a reçu ce jour-là ses ministres, ses secrétaires d'État. Il a proclamé son règne et une « nouvelle ère de grande vertu ». Mais la déclaration n'en pouvait pas encore rayonner officiellement hors de l'enceinte du palais. L'étiquette exigeait que le deuil du Mikado défunt fût porté pendant une année, et cela nous a conduits jusqu'en 1913. Les rites du couronnement commandent, d'autre part, que cette cérémonie soit •célébrée entre l'automne et l'hiver. On veut que la moisson du riz sacré, fraîchement recueillie, puisse 4tre offerte, par le nouveau souverain, à 1' « esprit de ses Ancêtres ». Les préparatifs du couronnement étaient commencés quand, au mois d'avril 1914, la mort de l'Impératrice douairière est survenue. Il semble que cette princesse ait été, tout de bon.
une personne accomplie. Les regrets qu'elle a laissés dépassent les convenances et Fofficiel. On ne trouve pas aujourd'hui dans le public et dans la presse de meilleurs termes pour saluer F Impératrice de demain que de dire : « Elle a pris la suite des pensées et des œuvres de l'Impératrice d'hier. »
Ce nouveau deuil a reculé les fêtes de douze mois. Enfin la date du 19 novembre 1915 a été fixée, et, depuis lors, tout ce qu'il y à de traditionnel dans l'esprit japonais, d'amour pour les rites qui soudent le présent au passé, les vivant» aux morts, se tourne vers une cérémonie dont on n'a pas eu le spectacle depuis^plus de quarante ans.
Les fêtes, dont chaque détail est réglé jusqu'à la minutie, commencent aujourd'hui 6 novembre^ au matin, par une cérémonie à laquelle, bien entendu, nul étranger n'assiste. Elle a pour cadre les lieuï les plus secrets du palais. Elle marqué toutes ces fêtes de l'intronisation de leur véritable caractère qui est le culte des ancêtres. Le Japon d'aujourd'hui se dispose à adorer le Japon du passé. Les traditionalistes japonais admettent que, à l'origine de ces invocations, il faut voir la crainte ^de l'homme primitif pour les esprits des morts. On veut apaiser par les offrandes du boire, du manger et du vêtement, l'âme de ceux qui sont partis pour un monde mystérieux mais tout proche du nôtre^
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Il s'agit ici d'un acte plus précis que le sentiment de piété filiale qui ramène les survivants, en tous pays du monde, vers les tombes de leurs défunts. On est en face d'un culte national, ce Shintolsme qui prétend n'avoir rien emprunté à la Chine ni au Bouddhisme, et qui se considère comme un fait d'essence purement japonaise. Les manifestations de cette piété apparaissent ici dans des actes quotidiens. C'est d'abord,' dans chaque maison, la prière devant l'autel familial. Il y a des occasions où ce culte dépasse l'adoration du père et de la mère disparus et remonte à tous les ancêtres de la famille. C'est alors le chef de ladite famille qui est l'officiant. A des intervalles plus espacés ce cercle de générations s'élargit et ce sont tous les aïeux d'un clan que le clan vénère. Le jour de l'intronisation, l'Empereur, Tête de la Nation, Grand Prêtre aussi bien que Souverain, adore les ancêtres vivants de la Nation entière. Il couronne ainsi cette pyramide qui a sa base dans chaque famille particulière et s'achève dans la personne de l'Empereur, Père de la Nation. '
Le premier acte extérieur de la «érémonie est, ce matin, vers 6 heures, le transfert, à la gare de Tokio, de la Châsse sacrée qui, dans le palais impérial, occupe le centre du Saint des Saints. La relique,' suivie par le Souverain (l'Impératrice, dont l'état de grossesse est avancé, ne pourra malheu-
reusement point assister aux fêtes), part pour Kioto. Nous allons la suivre.
C'est le feu Mikado qui a voulu que Kioto fût désormais le théâtre de ces consécrations. Il avait été impressionné par le fait que les Tzars de Russie quittent Petrograd pour se faire sacrer dans l'ancien centre religieux à Moscou. Il a décidé que pareil honneur serait rendu à la vieille capitale, aujourd'hui désertée, à qui ces retours de solennité rapportent, pour un instant, le lustre d'autrefois.
L'attitude de la foule en face de cette Châsse balancée comme un palanquin sur les épaules de trente-six porteurs, et escortée par des cavaliers de 1 a garde impériale, par des prêtres montés, est celle d'une population pieuse et campagnarde au passage du Saint Sacrement. Et, en effet, pour ce peuple, la Châsse est plus qu'un trésor historique : elle est l' a habitation » même des esprits des morts. C'est devant elle que chaque matin l'Empereur fait sa prière à ses pères. Il les informe de tous les événements qui se produisent dans la Famille Impériale et dans la nation. Lorsque l'amiral Togo remporta sur la flotte russe une victoire qui dépassait toutes les espérances du Japon, le vieil Empereur envoya à la flotte un rescrit où il disait :
« Nous sommes heureux que, du fait de votre loyauté et de votre bravoure, nous ayons été
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capables de répondre aux demandes que nous adressent les esprits de nos Ancêtres. »
Dn rapporte qu'en entendant ces paroles de leur chef, des larmes coulèrent sur les joues des marins japonais. Ils avaient vraiment le sentiment que, par cette victoire, ils accomplissaient la destinée spirituelle de leur Nation.
De Tokio à Kioto courent trois cent vingt milles. Par les fenêtres du wagon nous apercevons les villages mobilisés pour cette fête. Les soldats font la haie, les autorités se montrent en bicornes à plumes blanches et en uniformes dorés. Les gens du pays ont revêtu leurs plus beaux vêtements, les enfants des écoles défilent, comme chez nous, en rang, deux par deux. Et, sans doute, tout cela est encadré par des sociétés de gymnastique.
La préoccupation d'entourer d'une exacte pureté toutes ces cérémonies mystiques est si vive que Ton a bâti à Kioto un pavillon spécial pour abriter la Châsse. De même, toutes les cérémonies dont le peuple et les étrangers auront le spectacle, se dérouleront dans des décors construits pour l'occasion exceptionnelle de l'intronisation. Ils ne dureront pas plus que la nécessité sainte qui les a fait surgir.
Le luxe de ces précautions pieuses égale en raffinement ce que les scrupules de la plus exacte antisepsie ont pu inspirer à nos chirurgiens. C'est
ainsi que Ton verra des dignitaires développer sous les pas de l'Empereur, au moment même où il se rend au Saint des Saints, un tapis que nul pied humain n'a jamais foulé. Il a été tissé par des mains tout à fait pures. Ces rites expliquent, pour le dire en passant, l'extraordinaire propreté de l'habitation japonaise et l'obligation où l'on est astreint de n'y jamais pénétrer avec des chaussures qui ont touché le sol souillé des rues : ces maisons sont des temples, le temple des Ancêtres défunts. On veut y entretenir la netteté d'un sanctuaire.
Il convient, d'autre part, d'indiquer l'importance qui s'attache à ce que la Châsse, où sont enfermés le Miroir, le Sabre et le Collier sacrés,, soit mise à l'abri de tout contact impur. Ces précieux objets ne sont pas seulement de& attributs de la Royauté : ils sont l'essence de la Royauté ellemême. Un usurpateur qui viendrait à s'en emparer, dépouillerait l'Empereur de sa divinité et de son pouvoir. Il serait le souverain authentique tant qu'un larcin, même sacrilège, lui conférerait la vertu impériale.
Le premier acte de l'Empereur va être le mouvement de déférence par lequel il annoncera à ses Ancêtres son accession au trône. A cet effets le rite l'habille d'un kimono aussi blanc que la soutane d'un pape. Il tient; dans sa main im sceptre de bois blanc. Il se lave d'abord les mains en pré-
sence des princes du sang et des grands de la cour, puis il se place devant la Châsse. Six plateaux chargés de nourriture sont offerts aux mânes des ancêtres. Cependant, les gongs gémissent et des chœurs chantent une musique archaïque. La révérence de l'Empereur et sa prière devant les Trois Trésors closent cette partie matinale du rite.
Au cours de l'après-midi, l'Empereur adresse au Monde dés Vivants la déclaration qu'il a d'abord présentée au Monde des Esprits.
Poiu* signifier solennellement cette prise de possession du. pouvoir, Sa Majesté a revêtu une robe « couleur du soleil levant ». Il apparaît debout sur l'estrade du pavillon spécial qui a été élevé pour cette fête de l'après-midi. Dans sa main il tient une tablette.
A cette minute, les Trois Trésors Sacrés sont déposés sur des tables à côté de son trône. Audessus de sa tête s'élève un dôme octogonal qui porte à son sommet un grand phénix. Trois gradins d'estrade descendent devant lui. Deux sont couverts de brocart rouge, le troisième de brocart vert. Tous les symboles de la mythologie japonaise l'entourent : le « Cerisier », 1' « Oranger », la a Bannière » sur laquelle est brodée la figure représentant la Lune, la Bannière du Soleil, la Bannière représentant le Corbeau Sacré qui vint au secours de l'Empereur Jimmu, la Bannière représentant le
Milan sacré qui vint se placer put l'arc du premier Empereur. Des bannières en brocart, sur lesquelles est brodée la fleur impériale du chrysanthème, une autre bannière sur laquelle apparaissent les caractères qui signifient c Banzai 1 », c'est-à-dire « Longue vie à l'Empereur I »
Pour les fonctionnaires formant la commission de la cérémonie solennelle de l'avènement qui entourent l'Empereur, ils semblent détachés des vieilles estampes japonaises. En effet, le costume européen est aujourd'hui banni : civils et militaires se pressentent dans les glorieuses livrées de leurs aïeux. Le costume civil est complété par une étrange coiffure, une calotte surmontée d'une bande d'étoffe noire qui retombe en arrière. Le costume militaire ajoute à cet ornement une sorte de visière : il comporte en outre une cuirasse et un carquois . dans lequel les flèches sont disposées en forme d'éventail. Le vêtement de dessus est de couleur noire pour les civils et les militaires des grades les plus élevés. Le rouge habille les fonctionnaires de grade moyen, le bleu est réservé aux grades inférieurs.
Une profonde révérence de tous les assistants a salué l'apparition de l'Empereur. Il remue les lèvres. Il daigne parler. Il lit le rescrit impérial par lequel, du haut de son trône, il déclare solennellement qu'il s'efforcera, selon la volonté de la Déesse Ancêtre, d'augmenter encore le bonheur de
ses sujets. Avec leur concours il maintiendra la paix dans le pays. Il le rendra de plus en plus prospère. Pas une allusion, même fugitive, aux événements qui sont en train de changer la figure de la planète.
Le Premier Ministre, le comte Okuma, s'avance alors. Incommodé qu'il est par sa jambe de bois, il est venu plusieiu'S fois répéter son rôle. Avec son stoïcisme coutumier il domine la souffrance que lui impose sa blessure. Il est aujoiu*d'hui plus que jamais le représentant des sujets de Sa Majesté. II lui adresse des paroles de félicitatiôn. Il l'assure que les Japonais d'aujourd'hui seront aussi fidèles, aussi dévoués à leur Empereur que les Japonais d'autrefois le furent à ses augustes prédécesseurs. Puis il descend les marches de l'estrade par l'escalier du Sud, il va se placer devant les bannières qui portent le caractère « Banzai ». Trois fois, de toutes ses forces, il crie :
— Banzai I
Et cette acclamation est, chaque fois, répétée par toute l'assistance.
C'est bien le Japon des songes, de la guerre, de Fart, des dieux, qui vient de revivre, tandis que, au loin, dominant la plainte des gongs, les acclamations de la foule éclatent — et que, en signe de respect, les locomotives, — nouveaux témoins de ces grandeurs, — déchirent l'air de leurs sifflements.