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CHAPITRE XX

Le meilleur moyen de dissiper Tinquiétude que cause à un gouvernement trop prévenu notre libre esprit français, et d'autre part, de conquérir l'amitié jde M. Tout-le-Monde, c'est de rendre à la îangue française la vogue qu'elle a connue autrefois et puis d'étendre sa puissance de rayonnement. Les moyens d'action sont ici comme ailleurs les écoles, les collèges, les centres de conversation et puis le journal.

Ces jours-ci, à Yokohama, j'ai recueilli à ce sujet une expérience à la fois douce et cruelle. Nous avons là une Alliance française. Elle est solidément encadrée par notre représentation diplomatique et consulaire, les agents de nos grandes compagnies maritimes et autres, nos négociants français, nos amis. On m'avait demandé de rendre témoignage en l'honneur de nos morts et de nos combattants. L'ag>sistance était imposante et émue. Les Japonais n'en étaient point absents. Des Suisses, de langue allemande, avaient tenu à venir

aux côtés des Alliés témoigner du choix définitif qu'ils font en faveur des partisans de la liberté. Et voilà que sous ce cher pavillon de l'Alliance française, afin de me rendre intelligible au plus grand nombre de mes auditeurs, j'ai dû employer alternativement le français et l'anglais.

Hier, à Tokio, des confrères de la presse japonaise m'ont offert un dîner. Ils voulaient me témoigner du plaisir qu'ils éprouvent à voir le journal jouer, tous les jours, un rôle plus important dans le champ des idées et de la politique internationale. Notre conversation, les toasts qui ont été portés, tout cela a dû s'exprimer en anglais. Bien entendu, l'Amérique et sa Presse Associée étaient affectueusement représentées ici. En même temps que ce mouvement d'amitié ajoutait à mon plaisir, il soulignait pour moi l'utilité primordiale qu'il y a à ce que nous autres. Français, nous fassions un décisif effort pour contre-balancer, non pas seulement dans l'intérêt de notre industrie et de notre commerce, mais pour le profit de l'esprit humain, la puissance de cette langue anglaise que parlent, en dehors de ses recrues d'Asie, d'Afrique et d'Océanie, cent millions d'Américains entreprenants et laborieux.

Ce drapeau de la langue et de la culture française est tenu ici haut et ferme par les Frères Maristes. J'ai eu l'honneur d'être leur hôte. J'ai

visité leur école, « PÉtoile du Matin ». J'ai assisté à leurs classes. Je voudrais faire partager à tous la gratitude que nous leur devons. Sous l'impulsion que lui ont donnée son fondateur, M. Heinrich, son directeur d'aujourd'hui, M. Albert Henri, cette école est vraiment devenue un foyer de vie et de sentiments français.

En 1891, r « Étoile du Matin » compte, — Japonais «t Européens réunis, — 96 élèves. 50 suivent les cours du lycée, 46 ceux de l'école primaire. En 1902, on est obligé d'envoyer les élèves européens se grouper dans l'école nouvelle fondée à YokoMma. A Tokio F « Étoile du Matin » se consacre désormais à la seule instruction des élèves japonais. Ils sont 445 en 1905, 816 en 1908.

Aujourd'hui, en additionnant les élèves du coiu'S primaire à ceux du lycée, on atteint tout près d'un milli^ de jeunes gens. Beaucoup sont pensionnaires. En 1911, il a fallu bousculer les bâtiments anciens, élargir la ruche. A cette occasion, des personnages haut placés, les <( Anciens », les amis de l'École, les parents des élèves, ont voulu préciser leur gratitude. Ils se sont cotisés. Ils ont offert à l'École une somme considérable. Elle a permis d'acheter un terrain d'une étendue suffisante potur séparer désormais l'école primaire du lycée. Quand on a fêté le jubUé de M. Emile Heck qui, depuis vingt-cinq ans, professe à la fois dans l'École et à

l'Université impériale, où il a la charge d'un cours de langues et de littérature françaises, les autorités sont officiellement intervenues pour marquer l'estime qu'elles accordent à un si digne effort. Des musiques militaires ont joué la Marseillaise et le Kimigayo.

En effet, ces maîtres reli^eux, si respectueux de la confiance qu'on leur accorde, ne cachent point leurs sentiments. J'ai trouvé leurs rangs décimés : c'est qu'en grand nombre ils ont quitté le Japon pour venir remplir en France les obligations de leur devoir militaire. Ils comptent déjà des blessés et des morts dans leur petite phalange dont le recrutement — pour les raisons que l'on sait — est devenu difficile en France.

Il faut noter que ces élèves sont confiés à 1' « Étoile du Matin » par les meilleures familles du Japon. Beaucoup d'entre eux sont des fils de fonctionnaires en place. Il est convenu que l'on les instruit sans chercher à les influencer au point de vue religieux. Bien entendu, ces Frères Maristes qui servent ici si loyalement la France et le Japon sont persuadés que la morale chrétienne enferme en soi une séduction supérieure à laquelle des âmes, affinées par notre culture, ne résisteront pas toujours. Mais c'est là un espoir. Il reste discret, il ne recourt à aucune habileté humaine pour hâter l'heiure de son éclosion. A 1' « Étoile du

Matin » on prie pour TEmpereur. Des professeurs japonais donnent un enseignement moral qui ne contrarie en rien ce qu'il y a d'essentiel dans les sentiments qu'un Japonais, tout à fait loyal, doit éprouver poiur son Souverain. Nombre d'élèves préfèrent la cultiure anglaise à l'acquisition de la langue française. On la leur donne sans observation.

Je ne puis tout de même pas résister au désir d'emprunter ici quelques pages aux publications par lesquelles 1' « Étoile du Matin » encourage ceux de ses élèves qui lui font le plus d'honneur. Je ne vois pas de meilleur moyen de faire comprendre chez nous, à ceux qui en doutent encore, qu'il n'y a pas d'abîme infranchissable entre la pensée d'un Japonais d'aujourd'hui et la nôtre.

Ces lignes ont été écrites par un jeune élève des Frères Maristes, S. Kudo, élève de Quatrième B, à qui l'on avait proposé ce sujet de composition :' c L'amoiu» fraternel. »

c J'ai un frère et une sœur. Voyez-vous les doigts de ma main? Gomme eux, nous sommes unis tous les trois ; comme eux aussi nous sommes de tailles différentes. L'un est petit, l'autre est grand. C2u'importe? Nous sommes inséparables. Mon frère est plus âgé que moi. Lorsque le père n'est pas là c'est lui qui, près de nous, le remplace. Sans doute il n'a pas la même expérience. Aussi nous donne-t-il des conseils plutôt que des ordres. Nous suivons ses conseils, sachant qu'il veut notre bien et^qi^'il nous

aime. Il est notre grand frère, il est notre petit père. Moi, je suis plus grand que ma sœur. A mon tour je veille sur elle. Lorsqu'en apprenant ses leçons ou en faisant ses devoirs, elle rencontre une chose qu'elle ne comprend pas, elle m'appelle pour l'aider. Elle me demande ce qu'elle ne sait pas et je lui répète ce que j*ai appris à l'école. Ce que l'un de nous sait, il est heureux de le faire savoir à tous les autres. Ce qu'il reçoit, il veut le partager avec les autres. Il n'est content que lorsque les autres ont part à sa joie. L'un d'entre nous commet-il une faute? Les autres la lui font comprendre doucement. Nous ne nous querellons jamais, car nous aurions honte de parler ou d'agir comme si nous ne nous aimions pas. Nous avons même père, même mère : ayons toujours même cœur. »

La peinture de la campagne et de la montagne, Pamour, si . japonais, des fleurs, des bêtes, des oiseaux, des insectes, du « poisson rouge qui a Pair de s'ennuyer tout seul dans son bassin », s'expriment en français dans les essais de ces écoliers avec un charme savoureux, voire poétique. Telle cette impression de voyage contée par un camarade du jeune Kudo, le jeune Sugita :

« J'ai voyagé, il y a trois ans, dans le pays d'Omi et je suis arrivé dans une petite ville près du lac Biwa. Là j'ai demandé l'hospitalité à un pêcheur dont la cabane se trouvait au bord du lac. Lorsque j'allais me coucher, le pêcheur m'a apporté une flûte et il m'a dit : « Ce petit instrument que vous voyez là a son histoire,, un peu triste. » Ensuite il me raconta ce qui suit : c Autrefois il y avaiten cet endroit une hutte où vivaient ensemble un pêcheur et son fils. L'enfant, tout j^une encore, perdit sa mère. Alors le père réleva. Quand le pêcheur allait aiu travail, son petit garçon

Testait seiil à la maison. Il se distrayait en jouant de la flûte. Un jour l'enfant accompagna son père jusqu'au bord du lac et il attendit son retour. La nuit tombait, mais le pêcheur ne revenait pas. L'oragd avait éclaté. L'enfant se mit à prier Dieu de protéger son père et de le lui rendre sain et sauf. Il attendit encore un peu de temps, mais le pêcheur ne revint plus. Quelques jours plus tard des passants entendirent le son clair d'une flûte et virent l'enfant debout sur un rocher. Il pensait à son père et regardait la belle lune. C'était lui qui jouait de la flûte pour consoler son père mort. Bientôt il aUa rejoindre au ciel celui qu'il aimait tant, i Et, me dit le pêcheur, il m'a laissé ce souvenir. 9

D'autre part, je reçois la visite d'un jeune agrégé des lettres de chez nous, M. J. Cotte, chargé de cours à l'Université impériale. Il me donne à lire le brouillon d'une lettre qu'il adresse aux Affaires Étrangères à Paris. Elle débute par ces paroles modestes :

« Permettez-moi, Monsieur le Ministre, d'appeler • votre bienveillante attention sur xme jeune organisation de propagande et d'enseignement approfondis de la langue française, fondée à Tokio, le 22 janvier 1913, et qui, maintenant, sous le nom d' « Athénée Français : »^ commence à contribuer, quelque peu, à l'expansion de notre langue, de notre littérature et' de nos idées nationales. Les statistiques annexées à cette lettre vous permettront d'apprécier tout ce que la naissance et

les premiers pas de V « Athénée » ont eu de difficile. »

En octobre 1913, V « Athénée » ne compte, en effet, que 8 élèves. Ils sont 20 en 1914, 62 en 1915. Depuis, leur nombre a monté à 94. Le cours compteparmi ses élèves les plus fidèles des médecins, des diplomates, des officiers de terre et de mer, dont un général, des professeurs de l'Université impériale et même des professeurs de français. Parallèlement à Técole, et de concert avec elle, fonctionne upe bibliothèque de cinq cents volumes. Les étudiants les peuvent emporter chez eux. L' « Athénée » a même ouvert un club. Pendant les réunions, les membres s'engagent à ne parler que le français. Cette nouveauté permettra à des hommes queleurs professions, leurs affaires ou leurs sympathies attirent vers la France, de venir se perfectionner dans notre langue et dans la connaissance de notre esprit.

Il va de soi qu'un tel effort peut difficilement sesuffire à soi-même. Il serait peut-être possible, en élevant le prix de l'écolage, en réduisant les frai» au minimum, de faire de 1' a Athénée » une sorte d'école de luxe, une organisation de cours mondains, à l'usage exclusif des classes les plus riches. Mais ce serait étouffer dès le berceau les chances de vie d'un centre d'études qui veut accueillir-

toutes les ardeurs, toutes les sympathies prêtes à se tourner vers la France.

De fait, dans la pauvreté où il vit, V a Athénée Français » ne possède pas même un toit à soi. Il a accepté avec gratitude Thospitalité que lui accorde, à peu de frais, la « Tokio Young Men's Christian Association ». Il vit donc au jour le jour. Il est à la merci de la bienveillance ou même des commodités d'un secrétaire, qui, à Theure qu'il est, témoigne d'une cordiale amitié. Il doit accepter un voisinage dont il est bien naturel qu'il souffre : les convenances de la a Christian Association » l'obligent à travailler dans le contact immédiat d'un professeur allemand qui, dans les mêmes locaux, donne un cours de conversation tudesque.

Qu'en coûterait-il pour installer ici la France chez elle?

Un loyer de quatre mille francs.

« Il y a certainement au Japon, dit M. Cotte, depuis la victoire de la Marne, un vif renouveau d'admiration et d'amitié pour la France. Mais si l'enthousiasme japonais est laissé à lui-même il ne durera guère! Ne devons-nous pas profiter de cette minute psychologique pour l'accueillir? L'Allemagne, bien qu'elle soit aujourd'hui en guerre avec le Japon, fait tout ce qu'elle peut pour maintenir ici son influence intellectuelle. Sitôt la paix conclue, elle redoublera ses efforts. Ne serait-il

pas opportun de profiter du moment où nos rivaux sont paralysés pour nous efforcer de reconquérir notre ancienne place au Japon comme dans le reste du monde ?»

Jamais je n'ai plus éprouvé qu'en écoutant M. Cotte formuler avec tant de mesure ce vœu modeste, le regret de n'être point un de ces milliardaires américains qui n'ont qu'à tirer un carnet de chèques de leurs poches pour apporter la vie aux initiatives qui leur semblent intéressantes.

Et, de même, souhaite-t-on donner une immédiate réalisation au projet si pratique de M. Mo et, consul de France à Yokohama. Il voudrait, — dans la façon d'une annexe à la Chambre de Commerce française, en formation dans cette ville, — installer dès aujourd'hui,; dans les locaux de son consulat, une salle d'échantillons, de catalogues, de prospectus, de prix courants, de tableaux» réclame, d'articles et de produits français, assurés de trouver au Japon un écoulement facile. Tous les fabricants de spécialités pharmaceutiques, d'es» sences, de lunetterie, d'instruments d'optique et de précision, d'accessoires d'autos, n'ont pas besoin d'attendre pour se faire connaître et pour remplacer leurs concurrents germaniques que, la guerre terminée, ait permis à nos industries de reprendre leurs cours normaux.

Enfin il convient que tous ces efforts soient sou-

LA CULTURE FRANÇAISE AU JAPON ISl

tenus, au Japon même, par la création de quelques périodiques français qui les révèlent à nos amis d'abord, aux indifférents ensuite, et qui fassent ici la France vivante, par une manifestation de confiance en soi que rien ne peut remplacer.

Cette nécessité est un des principaux sujets des entretiens que j'ai Thonnéur d'avoir presque journellement avec notre ambassadeur, M. Regnault. Il n'a cessé de réclamer à la Direction des Affaires Politiques et Commerciales l'établissement d'un service télégraphique français. Il s'agit de lutter contre l'influence des informations allemandes. Elles continuent à être répandues au Japon à profusion. M. Regnault désire renforcer ce moyen d'action par la création d'un journal français à Tokio.

Il constate, en effet, que depuis quelques années les AUemands ont eu le champ libre. Autrefois, la mission catholique éditait une revue de quinzaine : les Mélanges japonais. On y publiait des études intéressantes sur le Japon; on y résumait ces articles en langue japonaise. Cette revue, qui était fort appréciée, a disparu. Il serait impossible de Ik faire revivre. Devant ce vide, les Japonais, qui ont appris notre langue, n'ont plus à leur portée le moyen d'en conserver la pratique par la lecture Ce fait se lie à la diminution croissante des chaires de Français dans les écoles et dans les universités

locales. Tout cela aboutit à restreindre, de plus ea plus, l'usage de notre langue.

Il existe, par contre, au Japon de nombreuses revues anglaises, sans parler des journaux quotidiens, publiés en langue anglaise, tel cet extraordinaire Japan Advertiser qui parait quotidiennement sur douze pages, et dont le directeur, un Américain très entreprenant et très intelligent, M. Fleicher, a fait un instrument politique et commercial de premier ordre.

L'Allemagne a créé im journal allemand hebdomadaire : la Deutsche Japan Post. Cette feuille^ appuyée à TAgence télégraphique allemande la Deutsche Japan Serçke^ a pris, sous une sorte de direction officielle, un développement important. Avant la guerre, les revues anglaises, dominées par rinfluence méthodiste, apparaissaient surtout comme des organes de propagande religieuse.

Elles ne témoignaient à l'endroit de la France d'aucune hostilité déclarée : elles semblaient l'ignorer. Au contraire, la feuille allemande était un organe de combat. Tout imprégnée de l'esprit d'impérialisme, elle ne manquait point une occasion de dénigrer la France et démontrait notre déchéance dans tous les domaines. M. Regnault a obtenu que l'autorité japonaise mit fin à ce jeu. La Deutsche Japan Post et le Deutsche Japan Ser» vice ont été suspendus. Mais, sitôt la paix signée»

ils reparaîtront. Ils renouvelleront leurs attaques et, si nous ne les empêchons pas de poursuivre ieur œuvre, ils retrouveront leurs lecteurs.

M. Regnault, qui lutte avec tant de vaillance et de succès contre ces louches manœuvres et qui fait estimer ici, par sa droiture, son tact, sa finesse, les qualités les plus précieuses de l'esprit français, ne veut pas attendre pour agir que l'ennemi allemand ait repris pied dans la place. A défaut d'un journal, il rêve au moins d'une revue. Elle rallierait nos amis et irait à la conquête de sympathies nouvelles. Notre ambassadeur constate, en effet, qu'il a eu une réponse favorable à tous les efforts qu'il rêvait de produire et qu'on lui a donné les moyens de faire passer du vœu à l'acte.

C'est ainsi que la représentation cinématographique qu'il a offerte . au Théâtre Impérial de Tokio, à l'élite de la société japonaise, a été une façon de victoire gagnée sur l'opinion publique. Les Altesses Impériales, le Corps Diplomatique, toutes les notabilités civiles et militaires, les membres de la Société Franco- Japonaise étaient venus là pour rendre honneur aux soldats de la République française. On a acclamé le Président Poincaré décorant de sa main les héros et les drapeaux des régiments victorieux. Et, lorsque à la fin de la représentation, nos troupes ont défilé devant le Généralissime Joffre, la Garde impé-

riale japonaise a joué notre Marche Lorraine. Il faut que la France renonce à cette attitude de vaincue où elle s'était immobilisée après la défaite de 1871. Si elle a été un instant supplantée sur le champ des activités du monde c'est parce qu'elle* même, prise d'une pudeur peut-être explicable, en tout cas maladroite, elle a renoncé à la lutte.

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