CHAPITRE XXI
J^ai reçu ce matin une visite qui m' apparaît comme la récompense de la bonne volonté que je , déploie à comprendre, à aimer ce qui m'entoure. Elle s'est présentée sous les traits du président de la Société Franco- Japonaise, M* Fourouitsi.
M. Fourouitsi est licencié es scienceSé II a été autrefois classé troisième à la sortie de nôtre École Centrale. Il m' apparaît comme la vivante expression de ce type précieux entre tous, et qu'il faudrait multiplier à Pinfini : le Japonais francisé.
M. Fourouitsi m'annonce que la Société Franco- Japonaise se dispose à fêter à la fois le retour à Tokio du baron Ishii qui a quitté son ambassade de Paris pour venir occuper ici le mimstère des Affaires étrangères et, d'autre part, le passage dé r « hôte cordial » que je suis. Le banquet sera donné au Club des Nobles, c'est-à-dire au Club du Sénat. Il sera précédé d'une conférence dont M. Fourouitsi me charge. Il me demande de parler des événements d'aujourd'hui, d'évoquer devant
<}ette assemblée choisie les souvenirs qui nous sont «hers en commun, les inclinations qui sont pareilles dans les deux peuples, surtout de relever les traits de caractère qui, à travers des différences visibles, nous rapprochent.
Je vais rendre à M. Fourouitsi sa gracieuse visite dans sa maison. Je constate avec joie que sa parfaite culture française ne Fa point porté à changer le plus petit détail au décor de sa vie japonaise. Il convient ici de laisser ses chaussures à la porte pour ne point souiller les nattes immaculées. L'accès de la maison est défendu par un écran ancien et rare. Il la protège contre l'invasion des Mauvais Esprits.
Sous ses cheveux qui grisonnent, M. Fourouitsi, vêtu à la mode de ses pères, continue de parler «n perfection cette langue française qu'il a apprise au Quartier Latin dans le temps de sa jeunesse. Il pense en français. Il est capable d'indiquer avec un demi-sourire une nuance qui donne à réfléchir.
Gomme je lui demande s'il est resté en relation avec beaucoup de ses camarades de jeunesse, il me dit :
— C'est chose grave que d'essayer après tant de jours de renouer avec les compagnons du passé. J'ai tenté l'expérience, il y a quelques années, dans un voyage que j'ai fait en Europe. J'avais écrit à un ami qui m'avait été particulièrement cher
pour lui annoncer ma visite. Il ne m'a pas répondu. Je me suis demandé si c'était moi ou si c'était lui qui étais mort.
Bien entendu je vais saluer le baron Ishii, qui nous apporte des nouvelles toutes fraîches de France. Il me fait l'honneur de me demander de lui exposer en toute franchise les impressions que j'ai reçues de son pays. Il désire que je continue ces bonnes relations avec M. Matsui qui va le remplacer à Paris et qui nous a donné l'autre jour, au ministère des Affaires Étrangères, une galante réception d'adieu.
C'est un fait que les Japonais, facilement enclins^ au soupçon, éprouvent à l'ordinaire une légère défiance pour ceux des leurs qu'un séjour un peu prolongé en Europe a nécessairement façonnés à nos manières de voir. Cette fois-ci on a passé pardessus ces hésitations pour appeler à la direction des Affaires Extérieures un diplomate qui n'est pas seulement un ami de la France mais un Parisien véritable.
De tous les souvenirs que je vais emporter du Japon, cette soirée du Club des Nobles sera le plus, précieux. Quel qu'ait été l'éclat des fêtes du couronnement, je n'y ai frôlé que le Japon d'autrefois, une tradition qui s'était absorbée en soimême, qui nous avait fermé, à nous autres étrangers, sa pensée et son cœur. Ici, c'est le Japon de
l'avenir que je touche. Sa vue, pleine de promesses, est pourtant accompagnée d'une nuance de mélancolie.
Les hommes d'État, les anciens ministres, les hommes politiques en activité, les généraux, les âns^oiers, les grands industriels, les professeurs d'Université, qui nous honorent, ce soir, de leur présence, ont tous dés cheveux gris ou des cheveux blancs. L'homme de trente à quarante ans est absent. Ce n'est pas chez nous, ce n'est pas en «France, qu'il est allé étudier la science, le droit, l'histoire, les arts industriels. Les fils de ces amis .fidèles ont pris contact avec l'Europe en Allemagne, en AngleterrCj avec les » Universités américaines. Il faudra que leiu*s petits-<fil& nous reviennent. C'est là îCe que Je veux leur dire ce soir et aussi bien, en regardant mon auditoire, je ne suis pas victime d'une . illusion : la connaissance de notreilangue, de notre esprit, que ces hommes supérieurs ont voulu acquérir, ajoute quelques traits communs à l'expression de leurs masques. Ce n'est pas in^puném^it que, de la jeunesse jusqu'à l'heuf e des cheveux gris, on aime à penser et à parler: en français. Il en reste sur la face une expression plus spirituelle et plus humaine.
Dès les premiers mots j 'ai la sensation délicieuse de sentir ique je suis compris non seulement dans l'essentiel mais ,dans les . nuances de. mon allocution.
« Vous ne serez pas surpris, Messieurs, que ma première parole^ soit un mot de remerciement. Votre cher Président, M. Fourouitsi, me donne ce aoir la plus agréable de» récompenses. Dans les conversations que j'ai eues avec lui il a senti combien le Japon m'avait séduit. IL veut m' offrir l'occasion de rendre devant vous, en l'honneur de la France, un témoignage d'amour passionné.
«Au cours de la réception dont.il m'honorait hier, votre Président du Conseil, M. le comte Okuma, m'a dit : « Aujourd'hui ce ne sont pas seulement « les deux races que le Rhin sépare qui se battent ; a ce. sont deux civilisations. La France est le cham- « pion delà civilisation latine. Les Anglo-Saxons, «les Slaves, le Japon se rangent k ses côtés. On <c aperçoit, dans l'Allemand^ :l?ennemi de l'huma- « nité, duj progrès, .de la. liberté. Au contraire, a notre sdliance est la lutte organisée des amis de <c la paix centime le militarisme. »
« Messieurs, vous n'avez pas attendu que l'affreuise expérience de cette guerre éclairât les fonds de la ciidture française.ét de la culture allemande pour faire votre choËE. .Vous êtes venus à nous dès votre jeunesse. Dans cette occasion comme dans lairtes les .autres, vous avez, agi avec une exacte connaissancei des raisons qui vous déterminaient. En amour^ comme en amitié, comme dans le choix d'une culture, on est dirigé par
le désir de trouver dans autrui les qualités dont soi-même on est le moins naturellement doué.
L'on cherche à conquérir des vertus complémentaires. On témoigne ainsi du désir où est Thomme de se rapprocher, autant qu'il le peut, de l'absolu.
« Je dirai tout à l'heure quels heureux effets la jeunesse japonaise peut retirer d'une sérieuse étude de la langue et de la pensée françaises. Permettezmoi de noter d'abord les sentiments fondamentaux qui rapprochent nos deux nations, nos deux caractères, nos deux esprits.
a Le jour même de mon arrivée au Japon je suis monté sur cette colline qui domine Yokohama. Elle est couronnée par les monuments que vous avez élevés au souvenir des soldats japonais qui sont tombés dans vos guerres nationales. A l'ombre de ces monuments, je me suis senti bien à l'aise pour songer à tous ces jeunes Français qui sont en train d'accomplir le même devoir et qui ont le même destin. Je l'ai profondément iienti, quand les enfants de vos écoles disent : « Le plus ardent de nos désirs a est de mourir pour notre Empereur sacré » et quand nous-mêmes nous chantons sous nos drapeaux : « Mourir pour la Patrie est le sort le plus «beau», nous affirmons la même vérité, nous faisons appel au même idéal, dans des termes identiques, nous exprimons notre amour, notre fierté pour un Bacrifice qui emplit tout l'espace de la terre au ciel.
« Oui, Messieurs, le premier, le plus fort des liens qui nous unissent, vous, les Japonais, nous, les Français, les uns aux autres, c'est bien cette passion pour le don de soi. Chez vous comme chez nous, il est la base de l'honneur. D'autres peuples ont été jusqu'ici des commerçants plus adroits que vous et que nous. Ils ont triomphé à vos dépens et aux nôtres. Nous sommes décidés d'apprendre à l'école de nos adversaires ce qui, dans leurs méthodes, est digne d'imitation. Mais, tout de même, nous sommes fiers de le constater : l'esprit de vos Samouraï, que nous autres, Français, nous nommons 1' « esprit chevaleresque », nous a plus doués pour l'immolation de nous-mêmes que pour le profit, pour la gloire que pour l'argent. Cette disposition est entre vous et nous un premier motif d'attachement. En effet, il ne peut exister d'amitiés durables entre deux parties qui n'entendent point la même dignité quand elles prononcent ce mot « l'honneur ».
« Mais il y a entre vous et nous un autre penchant qui est merveilleusement propre à rapprocher nos esprits aussi bien que nos cœurs. La langue française possède un mot charmant, ■— nous le prononçons à toute heure, il est comme le miroir des qualités de notre esprit : les « nuances ». Ce mot-là, est-il nécessaire de le dire, ne se traduit pas en allemand. Les langues anglo-saxonnes nous II. 11
l'empruntent. J'ignore comment vous le traduisez en japonais. Ce que je sais c'est que^tout, chez vous, depuis votre art, c'est-à-dire votre idéal de beauté^ jusqu'à votre politesse, c'est-à-dire votre idéal de morale sociale, tout lest « nuance ». Si on me demandait : « Qu'esttce que le Japon? » Je répondrais : (( C'est d'abord, et avant tout, le Pays des « Nuances ».
« Ce n'est pas par hasard. Messieurs, que nous nous rencontrons ici dans le goût de la délicatesse, comme nous nous réunissons d'autre part dans le culte de la valeur chevaleresque. Ces similitudes tiennent à une raison profonde. Je vous demanderai la permission' de les exposer, en distinguant devant vous en deujti classes bien différentes les nations qui vivent de l'idée de race et les nations qiii vivent de l'idée de patrie.
« Les Français ne sont pas une ra^e. Toutes les invasions qui ont inondé l'Asie et puis TEurope ont passé par la France. Celles qui n'étaient que des courants de violence et de barbarie nous ont traversés comme un typhon. Elles ont poussé jusqu'en Espagne. Souvent elles ont franchi le détroit de Gibraltar pour se jperdre dans les sables de l'Afrique. Au contraire, tous les éléments qui étaient susceptibles d'acquérir une civilisation supérieure se sont arrêtés sur le sol de la France avec le sentiment qu'ils avaient découvert un paradis.
Ce milieu admirable, qu'est, en effet, la France, les a façonnés, fondus. Avec tous ces métaux, si divers il a forgé un amalgame de qualité et de résistance uniques : le peuple français.
a C'est votre histoire, Messieurs, que je viens de . raconter là. Pas plus que nous, vous n'êtes xme race pure. Vos savants disent avpc précision de quels éléitienta divers vous êtes composés. Mais ces éléments-là se sont fondus, comme chez nous, dans cet autre creuset d'une vertu admirable qu'est cette terre insulaire du Japon. ,De cette fusion est né le peuple que je salue ici comme un cousin*
« 11 y a en effet une différence profonde entre les peuples qui se grisent de l'idéal, de l'égoïsme violent, brutal, de la race soi-disant pure, et ceux qui, comme vous, comme nous^ vivent de l'idéal de la patrie. A l'heure qu'il est, l'Allemagne est le type de cet orgueil insensé, presque animal, qui ne connaît, que les appétits de son instinct, qui s'estime affranchi de toute loi, et, dans des œuvres infâmes, s'imagine accomplir on ne ^sai.t quelle besogne sacrée quand elle détruit ce qu'elle méprise et qu'elle considère inférieur à soi.
(( L'Allemagne, je le sais. Messieurs, a dans ce pays des admirateurs de sa force matérielle et de ses méthodes d'organisation. Sans doute, disent-ils, les moyens que l'on emploie pour arriver à ces fins sont abominables et ce n'est pas par de tels
procédés que nous autres. Japonais, au cours de nos guerres, nous avons conquis l'estime des civilisations étrangères. Mais, enfin, la force est la force 1 Elle s'impose, malgré tout. La supériorité de l'organisation est le signe de qualités devant lesquelles il faut que l'on s'incline.
« Est-ce sûr? L'objet de cette réunion est de nous demander en commun si, à la minute où votre jeunesse devait faire un choix entre les avantages de la culture allemande et les fruits de la culture française, vous avez eu raison de vous résoudre comme vous vous êtes décidés.
« Messieurs, la phrase allemande est un parfait miroir de l'esprit allemand. Elle le reflète avec toutes ses qualités, tous ses défauts : l'application et la pesanteur. Cette phrase est un long raisonnement. Elle marque tous les mouvements de la pensée du sceau de sa lenteur. La phrase allemande est le véritable moule de l'armée allemande, de la tactique allemande. A quoi ont-elles abouti? A cette combinaison unique, longuement, sournoisement élaborée : violer pour sa commodité une parole donnée, — attaquer un ennemi chevaleresque sur un terrain où l'on avait juré qu'on ne le rencontrerait jamais, — surprendre cet ennemi par cette trahison, contre toutes les règles du jeu, afin de l'écraser par la seule supériorité que l'on se connaisse sur lui : le poids.
« Cette lâche combinaison a échoué. Les Français, qui attendaient leur adversaire sur la frontière de TEst, se sont retournés en pleine trahison, en pleine bataille. Et c'a été la victoire de la Marne, triomphe de l'esprit français autant que du courage français. Contre cette double* force, la lourde combinaison allemande s'est brisée sans espoir de fie retourner pour reprendre l'avantage. Afin d'échapper à la destruction, les Allemands, stupéfaits, n'ont trouvé d'autre moyen que de s'enfoncer dans la terre. Ils y demeureront enfouis jusqu'au moment où, de ces tranchées, nous ferons leurs tombes.
« Élevons les yeux maintenant vers les batailles de l'air. Elles nous présentent les mêmes opposition» : d'un côté le pesant, le formidable Zeppelin, image pittoresque de la phrase et du génie allemands. Il aboutit à la faillite que vous connaissez. Il donne à rire aux femmes, aux petits enfants eux-mêmes, tandis que, péniblement, ce monstre laisse tomber quelques bombes sur des écoles et sur des hôpitaux.
« En face, c'est l'aéroplane, fils du génie français, ailé, libre comme un oiseau. Êtes-vous montés sur ses ailes? Je l'ai fait. Il suffit d'avoir vu manœuvrer cet instrument dans l'air pour comprendre que les Allemands n'étaient point disposés naturellement à gouverner, dans la rapidité périlleuse
d'une reconnaissance, ce cheval ailé, si sensible. Un courant d'air vous attaque et vous répondez à la secousse par un mouvement de volant, mais déjà, vous avez trop précisé votre riposte. Il faut la corriger elle-même bien vite et, parfois, atténuer ' ce geste par un ' troisième, par un quatrième, le tout si vite que ce n'est pas ici, à vrai dire, le cerveau qui guide l'aviateur, c'est la moelle qui commande sa résolution. Eii de pareils moments, l'Allemand raisonne. Il raisonne comme sa phrase lente, il pense, il sent moins vite que l'instrument par lequel il est porté. L'aéroplane est trop frémissant pour lui.
« Messieurs, ces hommes pesants ont contribué à répandre dans le monde le mensonge que nous étions gens légers parce que jamais nous ne renonçons à la gaieté, parce qu'à travers toutes les épreuves, nous conservons du goût pour l'ironie qui plaisante, parce qu'avec nos douleurs nous faisons des couplets de chansons. Mais les mêmes gens m'avaient dit de vous : « Les Japonais n'ont « pas de sensibilité. Vous verrez ! IlSv rient jus- « qu'au milieu de leur deuil. » Je m'en doutais déjà : un peuple qui a créé les chefs-d'œuvre d'art que vous avez prodigués est doué tout au contraire d'une sensibilité aiguë. Quand j'ai vu votre tendresse pour tout ce qui est petit et qui souffre, les enfants, les fleurs, les animaux eux-
mêmes, j'ai souri à mon tour. Je l'ai compris : votre gaieté dans la douleur a la même racine que notre chanson dans la peine. Seuls des grossiers peuvent s'y tromper. En effet, la contrainte que nous et vous nous nous imposons à ce moment-là est une suprême politesse, c'est-à-dire un suprême courage.
« Il y a, > Messieurs^ entre l'esprit français et sa culture, l'esprit allemand et sa méthode cette différence profonde : l'esprit allemand s'enfonce, se perd dans l'analyse, dans l'infini détail. Il conduit à la poussière toute vérité qu'il touche. Il se complaît dans les minuties de cette dissection. L'esprit français est un esprit de synthèse. Il reprend toute cette poussière-là, il la raniûiCj il est un esprit d'idées générales, un souf&e de résurrection. Or, autant que j'ai pu me rendre compte des dispositions de votre génie particulier, si, à une minute donnée, vous rêvez d'ajouter à votre culture japonaise une autre culture, il est moins profitable pour vous d'aller vous mettre à l'école du génie allemand qui vous propose de descendre en sa compagnie dans l'obscurité dé la carrière, que de répondre à l'appel de l'esprit français qui vous invite à monter avec lui sur la montagne.
a L'amour des idées générales et l'esprit de synthèse ne sont pas plus une marque de légèreté que l'esprit chevaleresque et l'amour de la gloire
ne sont des velléités nécessairement payées par un défaut de ténacité. •
a Je viens de lire avec joie que, fidèles comme vous Têtes, à vos engagements d'honneur qui, pour vous, ne sont pas des chiffons de papier, vous avez décidé de vous engager avec les Alliés dans la commune promesse de ne point signer une paix séparée avec les ennemis du Genre Humain. Qui donc a rendu une telle déclaration nécessaire? Dans la demi-clarté commençaient à circuler des rumeurs de paix. Qui les faisait courir? Les brigands qui ont rêvé de surprendre un passant inoffensif pour le voler, ceux qui ont manqué leur coup, ceux qui aperçoivent le châtiment tous les jours plus proche. Ce sont les Allemands qui ont besoin de la paix et qui en parlent. Ce ne sont pas ces jeunes soldats qui chez nous ont hâte de quitter l'école pour aller remplacer leurs frères. Ce ne sont pas ces femmes françaises que, — vous qui avez habité la France, qui êtes entrés dans nos familles, — vous avez connues mères admirables. Pas une parole de découragement ne se répand dans les lettres que les frères, les fils et les maris reçoivent dans la tranchée. Il n'y est question que de la victoire. Ce ne sont pas davantage nos ouvriers de France qui demandent la paix. Quelques mois avant la guerre ils croyaient que le Monde était devenu plus humain, plus fraternel. Leur décep-
tion ne les a pas aigris. Je leur ai entendu dire : <c Les Allemands sont des esclaves. Ils sont incan pables d'acquérir par eux-mêmes la liberté et « la dignité humaines. Nous irons les leur porter « comme nos pères ont fait. Nous ne poserons nos « fusils que le jour où nous aurons tué le kaise- « risme. »
a Messieurs, vous reconnaissez ici des sentiments qui sont ceux de votre peuple en temps de guerre comme en temps de paix. Ces jours d'universelle angoisse passeront, une aurore se lèvera derrière ces fumées de canons. Voulez-vous que nous montions ensemble sur votre Fujiyama et que, de ces hauteurs, nous envoyions à vos lointains amis de la France le sourire du Japon? Cette aurore de paix fraternelle que le monde attend doit être pour le Japon et pour la France l'occasion d'une amitié plus étroite, de pénétrations plus nombreuses. Jetez les yeux sur la carte. Nous, là-bas, dans les mers de l'Ouest, vous, ici, au bord du Pacifique, nous formons comme les deux bras d'une parenthèse qui enferme les chances de civilisation promises à plus de la moitié du Globe Terrestre. »
Cette belle fête de cordialité, à laquelle M. l'Ambassadeur de France a été convié afin de lui donner son caractère véritable, a été, comme je l'ai dit, suivie d'un banquet. J'étais assis aux côtés du
baron Ishii que M. Fourouitsi avait chargé du toast.
Le ministre des Affaires Étrangères a commencé par ces mots qui nous sont allés au cœur :
— Avant ma dernière ambassade, j'aimais la France comme elle mérite d'être aimée. Depuis que j'ai vu comment elle agit dans les épreuves qu'elle traverse avec tant de grandeur, je l'admire.
Cette formule exprimait bicin les sentiments de l'assemblée. L'heure sonne où la confiance que la Fraïice a dans sa victoire et dans les suites heureuses de cette victoire, l'oblige à sortir de la demiclarté où depuis des années eUe se tenait en Extrême-Orient. Préparons-nous dès aujourd'hui à récolter dans l'amitié de tous, les bénéfices matériels de nos supériorités morales.