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CHAPITRE XXII NUANCES sino-japonaisï:s

Le recueillement d'une traversée nocturne du détroit de Tsou-Sima, du port japonais de Shimonasaki, au port coréen de Fusan, m'est nécessaire pour me détacher, dans la mesure où l'impartialité le commande, du charme dont m'a enveloppé cette terre nipponne et des mirages dont m'ont bercé les paysages vraiment paradisiaques de la Mer Intérieure (1). J'ai, certes, reconnu avec une entière loyauté les difficultés de vie qu'imposent au Japon 3on aridité fleurie et, d'autre part, l'accroissement annuel de sa population. L'heure est venue de prêter l'oreille, avec une cordialité égale, aux témoignages que demain je recueillerai sur le continent chinois.

Je vais fouler pour la première fois le sol de l'Empire du Milieu ; mais la connaissance que j'ai de ses habitants n'est point nouvelle.

(1) Je renvoie le lecteur désireux de voyageT^âu travers de ces beautés naturelles, dont le charme est unique, au livre de cet autre grand ami du Japon, M. Brieux. {Au Japon, chez Delagrave.)

i72 L'HEURE DU JAPON

Depuis la fin du dix - huitième siècle jusqu'en 1880, c'est-à-dire pendant près de cent ans, le pavillon des armateurs normands et bretons dont je descends, a flotté, autant dire de façon ininterrompue, dans les ports chinois. Nos trois-mâts les visitaient fidèlement dans leurs «ourses autour du monde. J'entends encore résonner dans ma mémoire d'enfant les récits de nos capitaines. Il y a cinquante ans, à la table de mon grand-père, ils nous contaient les merveilleuses aventures de leurs cabotages le long des côtes de la mer Jaune et de la mer Bleue. Deux impressions nettes se dégagent de ces belles histoires : la première a trait à la probité commerciale dont faisaient preuve les négociants, les banquiers chinois qui, de pères en fils, entretenaient avec les nôtres des relations d'affaires. En ces jours lointains où les câbles télégraphiques ne nouaient pas entre tous les ports du monde leurs réseaux sans rupture, les affaires se traitaient sur parole. Nous n'avons point gardé le souvenir d'un seul manque de foi qui nous ait laissés à découvert.

Un de ces correspondants chinois écrivit un jour à mon grand-père :

a Comptez sur la fidélité que nous apportons à tenir nos engagements. Cette loyauté nous procure chaque jour d'appréciables bénéfices. Ce serait une

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maladresse de nous discréditer pour forcer malhonnêtement un profit unique. »

Mais si le terrien chinois s'est révélé à nous supérieuremept probe, nous n'avons pas eu à nou» louer, en ces temps-là, de ses compatriotes de la mer. Jusque vers 1870, les eaux jaunes et bleue» étaient infestées de pirates. Sans trêve, ils guettaient l'occasion de monter à l'abordage des^ navires. Parfois, ils s'en emparaient après des massacres affreux. Donc nos trois-mâts, porteurs de canons et de fusils, étaient armés comme dea bâtiments de guerre. J'ai encore, fraîche dans la mémoire, l'aventure d'un de ces chers voiliers : il dut son salut à la décision de son capitaine et à la vaillance de son équipage. Il se nommait la Caroline. Il s'engageait dans le Pacifique avec unecargaison vivante de six cents coolies chinois. Il les transportait à San-Francisco. Presque au sortir de la rivière de Canton, il fut assailli par des pirates. Ces corsaires s'étaient accordés avec les coolies que nous tenions enfermés dans l'entrepont du navire. Les six cents jaunes avaient promis de se mettre en rébellion au moment précis où leurs complice» monteraient à l'abordage. Les quarante hommes bretons et normands, qui formaient l'équipage de la Caroline^ firent tête. Ils sortirent victorieux des mers de Chine avec des grappes de pirates et de rebelles pendus dans leurs vergues. Ce fait d'arme»^

s'est passé vers 1867. Il a «donné naissance à une chanson de marins que, pendant une quarantaine d'années, on a fredonnée au pied des mâts de tous les voiliers français. Il me manquait un couplet de cette complainte. J'ai eu la surprise de le recueillir, pendant mon séjour au Japon, chez un marin, devenu hôtelier, qui n'avait pas oublié ces temps héroïques.

Ces souvenirs qu'un homme d'âge moyen peut apporter dajis ses bagages, au moment même où un luxueux ipaquebot japonais le débarque sur le quai. coréen de Fusan, témoignent évidemment de la rapidité aivec laquelle ce Monde Jaune a évolué au cours d'un demi'Siède.

II. fallait is'attendre à ce que le conflit dont l'Europe est^nflamjnée rallumât, dans ce Monde Jaianelà, entre le Jjapon et la Chine, les querelles qui, en 1892, OQt débuté avec la guerre sino- japonaise. A Tokio, on a mis sous mes yeux des collections de périodiques anglais publiés en 1914 à Shang-HaX et ailleurs. Les «• Britishers (1) » y déplorent avec im mélange assez savoureux de naïveté et d'égoïsme l'entrée du Japon, au;^ côtés des Alliés, dans la guerre européenne. Ces doléances peuvent se résumer en deux lignes :

— Comment Londres peut-il croire que les

(1) Voir plus haut le sens que Ton donne à ce mot en Extrême-Orient» p. 73.

Japonais lui apportent un concours désintéressé?

Le jour où les Japonais ont rompu en visière aux Allemands qui les croyaient attachés à eux, sinon par un texte d'alliance, du moins par les bienfaits 4e la « Kultur », ils ont pensé que la guerre qui détournait de TExtrême-Orient l'attention de toutes les Puissances européennes leur offrait une occasion uniquement favorable de jouer leur propre jeu. Dès la première minute, les Alliés ont déclaré qu'à la conclusion de la paix ils admettront autour du tapis vert ceux-là seuls qui auront pris part à la bataille. Les Japonais ont donc décidé d'y entrer dans l'esprit et au pied de la lettre des accord» successif s (1) signés en 1902, 1905 et 1911. Cette résolution les a conduits" au siège de Tsingtao, la forteresse de la baie de Kiao-Tchéou, sur laquelle les Allemands appuyaient la concession qu'ils se sont découpée dans la province de Ghan- Toung. Quand la ville a été réduite, non seulement par une attaque combinée dès flottes anglo- japonaises^ mais par un débarquement des armées nipponnes, les Japonais ont décidé de se substituer aux Allemands vaincus, dans tous les droits et privilèges que la Chine, certes à contre-cœur, avait cédés à ces ennemis.

Cette initiative et la façon dont elle s'est accom-

(1) Voir d-dessus p. 96.

plie, a souleva les susceptibilités de la Chine. Pouvait-elle justement espérer que les Japonais reprendraient bénévolement le large après avoir dépossédé les Allemands? Pouvait -elle conjecturer, sans im optimisme excessif, que les sujets du Mikado se considéreraient comme suffisamment payés de leur effort par la joie chevaleresque de restituer aux anciens propriétaires de ce territoire ime concession arrachée par la force? Ce n'est pas seulement en Extrême-Orient que des actes d'un désintéressement si radical sont, autant dire, inconnus. Le Japon ne déclarait pas qu'il était résolu à se substituer définitivement aux vaincus de Tsingtao, mais il affirmait l'intention d'attendre l'heure des universels règlements de comptes pour mettre ses services sur la table et pour demander de quelle monnaie on entendait les rémunérer.

La Chine a cru qu'elle agirait habilement en n'attendant pas cette lointaine liquidation. Elle a essayé de rentrer dans ses droits de souveraineté. Elle a déclaré au Japon qu'elle ne maintiendrait pas plus longtemps l'existence de cette zone de guerre qu'elle-même avait délimitée, entre la concession allemande et son. territoire, afin de permettre aux Japonais de donner l'assaut à Tsing-tao, du côté de la terre, tout en protégeant, du même coup, la neutralité chinoise. En effaçant

cette zone, le gouvernement de Pékin supprimait du même coup la ligne où finissait l'intacte souveraineté chinoise et le point où commençait l'ancienne concession allemande, actuellement occupée par les Japonais.

Le Japon a eu beau jeu de répondre que si les Allemands sont momentanément expulsés de Tsing-tao, la guerre n'est pas finie. Ha fait remarquer que les Puissances Centrales ne sont pas écrasées. Ne peut-on toujours craindre quelque retour offensif? Enfin, en montrant tant de hâte à rentrer en possession d'une concession précédemment aliénée, la Chine ne manquait-elle pas d'égards envers les occupants de Tsing-tao ?

A la même minute, les élections japonaises étaient proches. Le comte Okuma et son ministre des Affaires Étrangères, M. Kato, ne se sentaient point trop solides. Ils le savaient d'expérience : ils étaient sûrs de se concilier, chez eux, les sympathies populaires, en traitant la Chine sans ménagement. Ils ont donc informé leurs Alliés que la Chine ne voulait pas attendre les règlements généraux de la paix pour liquider les difficultés qui pendent entre elle et le Gouvernement du Mikado. Ils ont fait connaître que pour se conformer à ce désir, ils chargeaient leur ministre à Pékin, M. Hioki, de remettre au président Yuan-shi-Kai la liste de leurs propres desiderata.

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