II
Ces revendications portent sur les points suivants :
Comme prix de son intervention, le Japon demande à la Chine de souscrire d'avance aux accords qui interviendront entre lui et Berlin, relativement à tous les droits, intérêts et concessions, possédés par l'Allemagne. En foi de quoi, la Chine s'engagerait : à n'aliéner, à ne céder à bail, sous aucun prétexte, ni ladite province de Chan- Toung, ni aucune portion de cette province (y compris les îles qui se trouvent en vue des côtes). De nouveaux marchés seront ouverts dans la province de Chan-Toung. Le Japon obtiendra le droit de construire un chemin de fer. Il reliera le port de Tche-Fou à la voie ferrée Shang-Haî-Tien-Tsin- Pékin.
En ce qui concerne la Mandchourie du Sud et la Mongolie intérieure orientale, la Chine prolongera pour une période de quatre-vingt-dix-neuf ans les baux de Port- Arthur, ceux de Dalny, de la ligne du Sud-Mandchourien, du chemin de fer coréen qui relie Antoung à Moukden. Dans ces territoires les Japonais acquerront le droit de résidence. Ils pourront posséder des immeubles. Dans les mêmes régions, la Chine ne pourra accorder à une tierce Puissance aucime concession militaire. Elle ne poiura solliciter d'aucune Puissance quelconque des avances de fonds destinées à la construction
NUANCES SINO-JÀPONÀISES 179
d'une voie ferrée. Elle ne pourra lancer aucun emprunt gagé sur le produit de taxes ou de droits, sans avoir obtenu au préalable le consentement du Japon. La Chine ne pourra, pas davantage, engager à son service des conseillers politiques, financiers ou militaires, sans avoir obtenu T agrément du Japon. Enfin l'administration et la direction du chemin de fer Kirin-Chang-Chun seront transférées au Gouvernement Japonais.
En ce qui concerne les prodigieuses richesses minières dont le centre de Hankeou, les arsenaux, les hauts fourneaux de Hanyang, sur le Yang-Tsé, assurent la transformation, on érige ce principe 2 dans l'avenir, au moment opportun, la « Hanyeping Company » sera placée sous un contrôle sinojaponais. De plus, en raison de la nécessité où l'on est de protéger les intérêts des capitalistes japonais, le Gouvernement Chinois réservera à ladite Compagnie l'exploitation des mines situées dans le voisinage.
Je n'examine pas ici la question de savoir si les Alliés ont estimé que la démarche que le ministre du Japon à Pékin, M. Hoki, venait de tenter auprès du président Yuan-Shi-Kai (janvier 1915) témoignait d'une impatience qui choisissait mal son heure. Si cette impression première s'est précisée, elle a tout de suite été dominée par un malaise encore plus vif. En effet, à la lecture des protes-
tations de la presse chinoise- d'abord, puis à travers les plaintes officieuses du gouvernement de Pékin, on a découvert ceci : en réalité le baron Kato, ministre des Affaires Étrangères du cabinet Oknma, présentait à la Chine une deuxième liste de revendications, celles-là secrètes et encore plus troublantes. Sans doute s'est-on demandé pour quelles raisons cet homme d'État celait sa seconde démarche à son alliée l'Angleterre d'abord, et puis aux alliés de son alliée. Lorsqu'on a été mis en présence du texte de ces exigences cachées, on a cessé de s'étonner. M. Kato n'a pas voulu mettre ses amis d'Europe au courant de son arrière-pensée, parce que, — il en convient lui-même in petto^ — elle porte une atteinte directe à la « souveraineté » tant de fois proclamée de la Chine.
Voici, en effet, les concessions cruelles que, d'une voix qui monte à l'intimidation, le ministre des Affaires Étrangères du comte Okuma compte arracher à la faiblesse du président Yuan-Shi-Kai :
Le Japon veut contraindre le Gouvernement central Chinois à engager des Japonais influents aux titres de conseillers politiques, financiers et militaires, (Groupe V, Article P"*.) Il entend obtenir du Gouvernement Chinois la reconnaissance des droits de propriété concédés aux Japonais pour la construction d'hôpitaux, de temples, d'écoles dans l'intérieur de la Chine, (Art. IL) Dans des localités
OÙ de tels arrangements seraient nécessaires, la police devra être placée sous une administration sino- japonaise. Des Japonais seront employés comme officiers de police, (Art, III.) La Chine devra s'adresser au Japon,pour la fourniture d'une certaine quantité d'armes. Elle établira des arsenaux sous une direction sino-japonaise. A cet effet, il sera fait appel à des spécialistes japonais et le matériel sera commandé au Japon. (Art. IV.) Le Japon se verra concéder le droit de construire : 1« xm chemin de fer reliant Out-Chang à la ligne Kiukiang-Nantchang, 2« des chemins de fer entre Nangtchang et Hangtchéou et Nantchang et Tchaotchéou. (Art. V.)
En raison des relations qui existent entre la province maritime chinoise du Foukien et l'île de Formose, aujourd'hui japonaise, le Gouvernement du Mikado devra être fréquemment consulté.
Quand? Chaque fois que la Chine songera à faire appel à des capitaux étrangers pour réaliser des constructions de voies ferrées, pour creuser des ports, pour établir des arsenaux, fonder des établissements de mines dans lesdites régions. (Art. VI.) Enfin, le Gouvernement Chinois devra reconnaître aux Japonais le droit de propagande religieuse en Chine ; dans l'espèce une propagande bouddhiste. (Art. VIL)
Pour juger une telle initiative sans trop d'effroi,
il convient sans doute de se souvenir que nous ne sommes pas seulement ici en Orient, mais en Extrême-Orient. La Chine témoigne de l'indignation bien naturelle ^ue lui cause une telle sommation : on peut affirmer qu'elle ne la prend pas tout à fait au tragique. Elle en conclut ceci : la contre-partie qui lui présente un marché si inacceptable, se propose, d'autre part, de lui arracher, à la faveur de concessions prétendues, le plus de laine qu'elle pourra, le long de son échine.
Le changement qui vient de se produire à la direction des Affaires Étrangères de Pékin et qui remplace M. Soun-Pao-Chi par S. Exe. M. Lou Tseng-tsiang, autrefois Président du Conseil, récemment revenu d'une mission en Europe, est un appoint favorable au triomphe du bon sens. Renseigné comme il l'est sur la situation européenne, M. Lou se rend compte que les AUiés ne se trouvent pas momentanément en état d'intervenir entre la Chine et le Japon avec leur autorité coutumière. Il refusera de prêter l'oreille aux colères de cette partie de l'opinion qui clame :
— Acceptons tout, plutôt qu'un tel déshonneur I Nous sommes quatre cents millions de Chinois» Nous connaissons notre force latente. Dans le passé nous avons annihilé les Mandchous ; ils se croyaient nos conquérants définitifs I Nous absor*
berons de la même manière ces Japonais qui, aujourd'hui, veulent cueillir à nos dépens une victoire trop facile.
M. Lou a le courage de s'élever au-dessus de sa propre souffrance. Il étudie dans quelle mesure la Russie, l'Angleterre et la France sont ou ne sont pas lésées par les prétentions ouvertement avouées du Gouvernement Japonais. Cet examen lui dictera sa réponse au moins dans les grandes lignes. Il lui enseignera quelle résistance il peut, jusqu'au bout, opposer à son adversaire, quelles concessions il doit accepter. M. Lou le constate : depuis son échec de 1905, la Russie impériale s'est entendue avec le Japon au sujet du partage des influences en Mandchourie. Elle a conclu avec le Gouvernement du Mikado des engagements dont les termes ne sont pas connus à la lettre ; ils vont sûrement supprimer toute occasion de conflit. Le Ministre chinois en conclut que les concessions demandées par les Japonais dans cette région n'empiètent pas sur les avantages antérieurement réservés aux Russes. Petrograd en serait quitte, au besoin, pour réclamer, dans la zone d'influence russe, des satisfactions équivalentes. M. Lou a le sentiment qu'en Mandchourie et en Mongolie orientale le Japon est devenu le soldat avancé de la Russie.
D'autre part, on ne peut pas compter que l'An-
gleterre se mettra en travers de ces initiatives. Elle n'a, dans la Chine du Nord, que des intérêts secondaires. Mais toute alliée qu'elle est du Japon, M. Lou le sent bien : elle doit considérer avec un mécontentement vif les nouveautés que les Nippons voudraient créer à leur profit dans le bassin du Yang-Tsé. L'élément britannique a toujours considéré ces territoires comme un domaine réservé à son influence. Et aussi bien, qu'arrivera-t-il si les Japonais réussissent à metjbre la main siu* les principales usines de fer appartenant à la « Hanyaping Company », s'ils s'établissent fortement à Hankéou, s'ils obtiennent la concession de plusieurs lignes de chemins de fer au Kouang-Tsi et au Foukien? Ils deviendront des adversaires pour le développement de l'influence anglaise. Déjà, la navigation du Yang-Tsé est entre leurs mains. Ils font échec aux diverses lignes anglaises, chinoises et allemandes qui en concurrence desservent le fleuve.
En ce qui concerne la France, les demandes japonaises ne lui portent pas un grave ombrage. Les intérêts français sont sur la frontière du Tonkin dans le Sud. Par avance la France a renoncé à s'entremettre dans les démêlés qui viendraient à s'élever en Mandchourie entre Russes et Japonais. Tant que lés exigences du gouvernement du Mikado ne seront pas en contradiction avec les
déclarations échangées entre Paris et Tokib au sujet du maintien du statu quo en Extrême-Orient, la Chine ne peut pas compter que la France lui apportera un appui efficace.
Ayant ainsi froidement analysé les réserves que l'Angleterre, la Russie et la France peuvent opposer aux propositions avouées par M. Kato, M. Lou se décide. S'obstiner dans la résistance au delà de la bienveillante approbation de protestataires, qui n'appuieront pas ses refus, serait pour la Chine une erreur peut-être irréparable. Pour le reste il estime que, dans la voie des prétentions excessives, le Japon sera obligé de s'arrêter de soi-même. Certes les bénéfices industriels et commerciaux que lui procure la guerre sont importants, ils ne lui permettront dans aucun cas de mettre en valeur par lui-même les concessions qu'il feint de réclamer comme un dû. Sa principale banque en Chine, la « Yokohama Specie Bank », est, eneff et, pour une bonne part, constituée par des capitaux anglais.
Dans ces sentiments, le Ministère des Affaires Étrangères chinois rejette en bloc les clauses du Chapitre V. Il ne laissera pas dépouiller la Chine de sa souveraineté. Pour les autres propositions, il les discute, une à une ; il présente des contreprojets.
Et tout cela, concessions, résistances, aboutit
vers le 25 avrU à un second projet d'arrangement. M. Hioki remet au Gouvernement Chinois une note retouchée. Elle comporte des modifications importantes. Elles concernent la Mongolie intérieure orientale. De même les demandes relatives à Taffaire d'Hanyaping sont remaniées conformément aux desiderata chinois. En ce qui touche à la promesse de ne point aliéner les côtes, on se contentera de la formule proposée par Pékin. Le président Yuan-Shi-Kai le déclarera spontanément : il veut mettre le littoral à l'abri de toute "entreprise étrangère. Les propositions relatives aux conseillers, à la propriété des terrains sur lesquels on élèverait des écoles et des hôpitaux, seront atténuées. De même en ce qui concerne les demandes qui visent la province du Foukien. Pour les concessions de chemin de fer qui viendraient à être accordées dans le sud du Yangtse, on respectera les engagements déjà pris avec les Puissances tierces. Les questions relatives à la propagande religieuse sont réservées pour des négociations ultérieures, c'est-à-dire renvoyées aux calendes chinoises ; celles qui ont trait à des organisations policières en pleine Chine, sont purement et simplement retirées.
En présentant ce projet modifié, le Gouvernement Japonais déclare au Gouvernement Chinois : si, à la Conférence de la Paix, le Gouvernement
NUANCES SINO-JÂPONÂISES iSl
du Mikado reçoit en rémunération de ses services la disposition de Kiao-Tcheou, il en fera restitution à la Chine. Cette bonne volonté sefa récompensée de la façon suivante : la baie de Kiao-Tcheou sera ouverte, comme port de commerce ; une concession japonaise y sera établie dans un endroit désigné par le Gouvernement du Mikado; une concession internationale poiurra être accordée aux autres Puissances ; le Gouvernement Japonais et le Gouvernement Chinois se mettront d'accord sur l'attribution des monuments et des propriétés qui faisaient partie du domaine allemand.
Ces dernières propositions prennent la figure d'un ultimatum. Une tentative risquée par Pékin pour atténuer in extremis ce que ces conditions ont de rigoureux échoue contre les instructions définitives dont M. Hioki est porteur. Dans la nuit du 8 au 9 mai 1915, le Gouvernement Chinois décide de répondre à l'ultimatum japonais par une acceptation pure et simple.
Les choses en sont là. Il ne serait pas impossible qu'après ces sacrifices, qualifiés par le plus fort de « concessions mutuelles », un équilibre à peu près stable s'étabUsse entre la Chine et le Japon. II conservera aux deux parties les allures du bon voisinage, — • au moins jusqu'à la fin de la guerre.