CHAPITRE XXIII
Séoul, novembre 1915.
Des amis japonais, avec qui je suis en confiance, m'ont dit :
— Ouvrez bien les yeux quand vous traverserez la Corée et la Mandchourie. C'est une merveilleuse préface à la leçon que vous allez recevoir en Chine. Nous avons la fierté de penser que si vous observez en toute liberté d'esprit les résultats de notre intervention en Corée et de notre présence en Mandchourie, vous conviendrez que, sur ce versant oriental de l'Asie, nous sommés les instruments naturels des progrès, qui, tout d'abord, nous ont permis de devenir ce que nous sommes, et qui, à travers nous, fourniront à d'autres Jaunes une chance plus rapide d'évolution.
Tout le monde se fait complice du désir, dirai- je, a patriotique » où l'on est de me donner une occasion de voir, dans son meilleur aspect, la Corée
devenue un prolongement de l'Empire Japonais.
Et, aussi bien, le hasard m'amène à Séoul, le jour même où toutes les autorités de la nouvelle colonie se sont donné rendez- vous dans la capitale pour célébrer, en même temps que le couronnement de l'Empereur, le cinquième anniversaire de l'installation des Nippons dans leur nouvelle conquête. En l'abgence du Gouverneur militaire, qui s'est rendu à Kioto, le Gouverneur civil me fait les honneurs de cette réunion. Un équipage officiel est mis à ma disposition pour visiter la ville, ses nouveaux monuments, ses palais en ruines.
Le port coréen de Fusan est un beau portique par lequel on passe du Japon de la mer au Japon continental. Toutes les commodités des transports modernes ont ici été combinées pour donner d'abord aux voyageurs le sentiment d'une organisation parfaite : un paquebot de premier ordre et d'une propreté attrayante vient se ranger le long d'un quai d'accès facile. Il suffit de le traverser pour monter dans le train qui, en dix heures de temps, vous monte jusqu'à Séoul. Les voitures sont propres et spacieuses. Il y a un wagon-restaurant dont la cuisine est acceptable. Par les baies largement ouvertes de ces confortables voitures on aperçoit, jusqu'à la nuit, le déroulement d'un paysage qui est en singulier contraste avec cette terre du Japon que l'on vient de quitter.
La beauté du Japon, c'est l'arbre, soigné comme une fleur, partout groupé comme un artifice de décoration. Qu'il s'agisse d'une rizière ou de plants de thé, toute la campagne japonaise est travaillée à la main comme nos cultures maraîchères des environs de Paris. On ne sort pas des proportions et des minuties d'un incomparable potager dont les alignements font penser aux pages d'écriture d'un écolier très appliqué et très propre.
En Corée, l'horizon se dessine en lignes de plaines, de vallées, de fleuves, de montagnes, si largement esquissées, que l'on a la sensation d'un continent modelé à l'image de l'Océan lui-même. Ici, là, dans le voisinage des agglomérations humaines, quelques petits rideaux de peupliers font sourire un Français : on ferme les yeux pour se souvenir des paysages de notre Loire. Mais la règle, en dehors des espaces labourés et de la montagne clairsemée de végétations rabougries, c'est la disparition totale de l'arbre.
Ces plaines, ces vallées, qu'illumine aujourd'hui un brillant soleil de novembre, vont être, pendant des mois, livrées aux vents glacés. L'habitant de ces contrées, qui n'a pas su ouvrir pour se défendre contre le froid les mines de charbon qu'il possédait, pourtant, à portée de la main, a, pendant des siècles et des siècles, arraché, pour se chauffer, la souche d^s arbres après le tronc. Il a fait un désert
d'une terre généreuse. Les médiocres masures qui abritent le Coréen ont des sous-sols à plafond de pierre. lia, pendant tout l'hiver, on allume de grands feux, afin de se chauffer à travers ces plafonds-parquets. Et les Japonais, si courageux à endurer le froid comme toutes les autres rigueurs, disent :
— C'est la passion de l'opium qui a engourdi le Chinois; c'est la passion de la chaleur qui a endormi le Coréen.
Ce mot de « masure », dont je viens de me servir, est encore trop prétentieux pour peindre les agglomérations de sales huttes que sont ici les villages. Quel contraste avec les jolies maisons de campagne du paysan nippon I L'habitude que les Coréens ont de déambuler, vêtus de longs manteaux de cotonnade blanche, aggrave cette impression de saleté. Les femmes ont beau laver, du matin au soir, ces blancheurs sont toujours souillées de terre, de suie et de graisse. Par contre, à distance, lorsque ces gens défilent, hauts de taille, si dignes d'allure, si imposants par leur simplicité, le spectacle est d'un attrayant pittoresque. Les taches de rose et de violet des costumes portés par les enfants, par les nouvelles mariées, par les femmes encore jeunes, promènent dans ce décor aride des évocations de fleurs. L'extraordinaire petit chapeau noir, à la fois pareil à nos chapeaux dits de
a haute forme » et à des chapeaux de clowns, dont se coiffent ces hommes vêtus de blanc, charme les yeux après qu'il a diverti. Et lorsque, au soir tombant, le long d'un fleuve aux belles eaux, encore (pleines de lumière, on voit glisser, à califourchon sur son bœuf, un de ces paysans coréens, vêtu de blanc, coiffé du petit chapeau noir, on a vraiment la sensation que l'on vient d'entrer dans la vie d'une autre planète que la Terre.
A Séoul le contraste entre ce que la conquête a créé et ce qu'elle a effacé est plus vif encore. De la gare à l'hôtel, bâti par la Compagnie Impériale des Chemins de fer Japonais, on suit, en automobile, une belle voie, bien éclairée, dont s'enorgueillirait une ville de l'Ouest américain. L'hôtel a un restaurant, un bar, des chambres avec des bains, des ascenseurs, de l'électricité ruisselante. Lorsque le lendemain les autorités japonaises me font visiter la ville coréenne, ses maisons miteuses, ses ruelles défoncées, ses canaux fétides, elles ont au coin des lèvres un sourire de satisfaction légitime.
Les Japonais ont le droit de dire qu'ils ont apporté ici le progrès et les chances de l'évolution I
Ce sont eux qui ont replanté ces millions et ces millions d'arbres qui sortent de terre, et qui vont rendre à la Corée ses chances de fertilité, ici, là, compromises. Ce sont eux qui, en bâtissant ces belles voies, en drainant l'eau, ont arrêté les épi-
démies. Ce sont eux qui ont apporté la lumière, l'hygiène, bâti ces écoles, rendu obligatoire l'instruction et, naturellement, la langue japonaise, pour ces petits Coréens enveloppés de chemises si sales, et pour ces petites Coréennes habillées d'un rose si tendre. Ce sont eux qui ont doublé la production des pêcheries. Ce sont eux qui ont donné un nouvel élan à l'exploitation minière.
Ce sont eux encore qui, dans l'ordre moral, ont rendu confiance aux travailleinrs de toutes catégories : agriculteinrs, marchands, commerçants, qu'im impitoyable régime de caste avait réduits au désespoir, puis à l'indifférence et à la totale oisiveté. Le Coréen d'aujoiurd'hui est sûr qu'il ne sera pas dépouiUé des produits de son champ, de l'œuvre d'art qu'il a créée, de l'argent qu'il a gagné dans son échoppe. Il a le bénéfice de lois qui lui donnent droit à la justice. Et si, à certaines minutes, il lui arrive de regretter qu'on l'arrache par ordre et surveillance de police à la torpeur et à la saleté où il s'enlisait, c'est que, déjà, il a oublié les misères de son passé.
Cela dit, quand je suis allé rendre une visite solitaire aux palais qui furent la demeinre des rois de Corée, quand j'ai vu ce qu'en ont fait la dévastation de la guerre, le vide, une volonté, inavouée mais visible, de laisser tomber ces ruines en ruine, je n'ai pu me défendife de la mélancolie que l'on