CHAPITRE XXIV
LA BELLE MANDGHOURIE
Moukden, 18 novembre 1915.
Lorsque, le mois dernier, j'ai rendu visite au baron Kato, cet homme d'État m'a déclaré :
— Après la guerre, nos gens tenaient pour l'annexion de la Mandchourie. Elle nous avait coûté tant de 3ang 1 J'ai résisté à cette concupiscence et, à ce temps-là, cela m'a nui. Aujourd'hui tout le monde se rallie à mon avis. Pourquoi, je vous le demande, souhaiterions-naus annexer la Mandchourie? La Chine paye tous les frais de l'administration du pays (^n prononçant cette phrase-là, l'ancien ministre avait au coin des lèvres un pli d'ironie), et, nous autres, Japonais, nous jouissons en Mandchourie de toua les avantages dont nous pouvions rêver : l'exterritoridîté d'abord. Nous possédons la terre en vertu d'un système de baux, d'une durée de trente ans chacun. Ils peuvent se renouveler trois fois de suite, presque mécani-
quement et sans frais. Les dispositions que nou» avons obtenues sont avantageuses pour tout le monde, puisque la Chine ne peut plus refuser aux autres Puissances les avantages qu'elle nous con-^ cède sur ce point particulier. Il est convenu, toutefois, qu'en Mandchourie elle ne peut prendre le» conseils d'une Puissance étrangère dont la collaboration avec Pékin nous donnerait de l'ombrage*
Lisons entre les lignes. Aujourd'hui, maître incontesté de la Corée, le Japon s'est ménagé, au moins dans la Mandchourie méridionale, ime situation d'héritier privilégié. Et aussi bien, si l'heure des répartitions venait à sonner, qui donc songerait à lui disputer le territoire sur lequel déjà il a posé sa griffe ?
Nous ne permettrons pas que l'Allemagne lui dicte sa loi. Les visées de l'Angleterre sont tournées vers le Yang-Tsé. Nos intérêts indo-chinoi» ne sont pas touchés par ces projets. Seule la Russie aurait quelque chose à dire dans ce débat. Or, it est évident qu'elle ne se fâche pas, mais que, bien plutôt, elle semble sourire au jeu qui se dessine. Si, un jour, la Chine ne pouvait plus défendre sa souveraineté entamée dans la Mandchourie méridionale, la Mandchourie septentrionale tomberait mécaniquement dans les mains de la Russie.
Et il faut reconnaître que la belle Mandchourie vaut les regards d'amour qu'on tourne vers elle.
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J'ai dit les avantages que, déjà, le Japon tire de la Corée, les résultats qu'il est en droit d'espérer de ses initiatives. En Mandchourie on n'est plus placé devant les promesses, mais devant des profits en récolte. Vraiment cette plaine démesurée, que des murailles montagnardes soutiennent des deux côtés, m'a fait penser à une Beauce infinie, aux terres les plus riches du Kansas américain.
Il s'agit de plus de seize millions d'acres que «ouvrent des moissons de blé, de millet, de haricots, de sorgho. Dans les conditions d'une culture superficielle et primitive, la récolte monte, par an, à dix millions de tonnes. Le miel, derrière lequel il faut apercevoir les fleiurs, ruisselle le long du fleuve Amour. Il y a des régions de forêts luxuriantes que le Japonais exploite. L'inventaire minier du pays n'est pas terminé, mais on sait ^ue l'or, dans le nord, le charbon, dans le sud, ont été signalés.
La région méridionale possède un ver à soie de race sauvage qui se plaît sur les feuilles de certains chênes. Il produit le tussor, et en telle quantité que cette exportation se place au troisième rang des richesses de la Mandchourie. En vérité cette terre, qui, sur la carte, semble si éloignée de BOUS, est aujourd'hui à nos portes. Le steamer japonais que les Allemands ont récemment coulé en Méditerranée était tout chargé de haricots
mandchouriens : il les apportait à nos combattants de la tranchée pour étoffer leur soupe I
Les chemins de fer japonais sont ici le point d'appui d'une mise en valeur méthodique de toute la contrée» L'impression est forte lorsque, dans le wagon nippon où l'on est monté à Séoul, on traverse le grand fleuve Yalou-: il n'est pas seulement la limite officielle de la Corée et de la MandchQurie, mais, la frontière qui sépare le Japon, devenu continental, d'avec le Pays Chinois.
Certes, ce formidable pont de fer, dont le centre s'ouvre pour laisser passer les plus grands navires, est imposant par . luiTmême. Lorsque, entre ses piles, on. aperçoit la largeur de la rivière, — il y a moins de quatre ans il fallait encore la traverser en radeaux, voire en traîneaux, sur la glace, — on loue l'activité japonaise, qui, entre sa possession et sa convoitise, a voulu cette jonction commode. Mais ce qui est plus saisissant et plus instructif que tout le reste, c'est la différence radicale du spectacle qui s'offre au voyageur, à distance de quelques centaines de mètres de rails, hardiment jetés sur le vide- Au commencement de ce pont, sur lequel on s'engage avec lenteur, le Japon officiel finit. A l'extrémité par où l'on débouché; la Chine commence. On sort du Royaume de l'Ordre, de la décence, de la retenue, de la propreté vernie, tirée à quatre épingles. On tombe dans la Cour des
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Miracles. Quelques centaines de mètres de ruban de fer et c'en est fini du façonnage de l'homme à une dignité d'allures extérieures qui voudraient être un reflet de la discipline du dedans. On débarque en plein Moyen Age d'Asie, dans l'anarchie, les haillons, les vociférations'^ les bousculades, la mendicité, la vermine. ,
Cette impression première de recul du progrès, * d'inquiétude vague, de hérissement de la peau, se précise, quelques heures plus tard, à Moukden, lorsque, . au milieu de la nuit, il vous faut quitter votre compartiment japonais, où vous avez été si à l'aise, pour entrer dans la crasse et les abjects relents d'un soi-disant « train de luxe » chinois.
J'écris ces lignes dans la salle à manger de la gare terminus que les Japonais ont construite à Moukden. Il est minuit et j'attends la correspondance du train chinois. Au dehors, la pleine lune brille dans un ciel de gelée. Tout à l'heure, je regarderai par la vitre de mon wagon les solitudes qu'elle éclaire. A une douzaine de milles d'ici, dans la direction du sud, nous longerons le champ de bataille qui, de février à mars 1905, fut le théâtre d'une lutte héroïque. Ici, les Russes, ont bordé 87000 morts et les Japonais 67000 dans le lit infini de la plaine. Il y a dix ans de cela. Et ce n'est pas seulement la paix qui, maintenant, règne sur les tombes d'adversaires qui furent pareille-
ment chevaleresques : la vie a repris, plus féconde, plus riche qu'autrefois. Les cicatrices de la terre se sont effacées sous les socles des charrues : les fumées d'usines rayent le ciel, là où des nuages de poudre obscurcirent le jour.
La loyauté avec laquelle ces deux armées s'affrontèrent a permis un plus grand miracle : l'estime, presque l'amitié, en tout cas un mutuel désir de travailler en commim au^ chances de l'histoire, remplacent la rivalité ancienne. Tels sont les fruits de la générosité et de l'honneur.
Hélas 1 à nous autres, quand nous aurons vaincu, ces réparations-là ne nous seront pas possibles.