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CHAPITRE III

l'île fleurie

J'ai dit la magie des aurores et la beauté des couchers du soleil sur cette Mer Pacifique qui nous berce de ses longues houles. Mais entre ces gloires du matin et ses embrasements du soir, les journées s'écoulent lentes. Il y a fatigue du vide ; fatigue de cet horizon circulaire que nous traînons avec nous ; fatigue de l'agitation sans but de ces lames qui nous combattent ou qui nous poussent. Dans le cerveau engourdi, la pensée oscille comme un liquide lourd. Le passager s'habitue aux grondements de l'hélice, au déferlement ininterrompu du flot le long des flancs du navire, à la complexité des balancements. Au fond de ses moelles, il nourrit le dé^ir du ferme sol terrien qui soutiendra ses pas.

La nuit qui monte apporte aux hommes, las du travail, un premier feu chéri : et c'est l'Étoile dn Berger. De même, le grand vide du Pacifique offre aux navigateurs une terre première et bénie ; et c'est la perle de l'archipel Hawaï, Honolulu, l'Ile Fleurie.

Il y a longtemps que sur la carte nous épions cette petite place fixe. Au milieu des routes de paquebots, des remous de courants, figurés par des lignes circulaires, cette île semble un moyeu de roue. Ce matin, elle nous est apparue.

De la rade, on ne devine pas d'abord les joies qu'elle prépare. Le décor montagnard qu'elle plante sur la mer est pittoresque, mais banal. On a déjà vu ailleurs ce promontoire qui évoque la silhouette d'un lion couché. On prévoyait ces dentelures de petites baies, ces profils de cratères. Au pied de la muraille de roc, les verdures, la ville elle-même se tassent, insignifiantes. *

On se dit :

— Ce sera donc une déception : la nudité du rocher après la monotonie de l'Océan.

Débarquons seulement, et, oubliant pour un jour tout ce qui nous oppresse, laissons la joie de vivre refleurir dans nos cœurs.

Les sirènes qui charmèrent l'ingénieux Ulysse modulent ici un hymne de lumière. Irrésistiblement, par les yeux, ce chant de clarté entre dans la pensée et dans le cœur. Il y a une chanson du bleu, des bleus : notre Méditerranée la fredonne. Ici, cette musique éclate avec toutes les ressources d'une symphonie. Azur, turquoise, outremer, bleu céruléen, lignes bleues, rompues de bleu par d'autres taches bleues, par des touches de courants

d'un bleu sombre, par des reflets bleus, sur le miroir volcanique du roc, de cette mer et de ce ciel bleus.

Après la visite presque quotidienne de courtes averses, ces murailles de laves se fleurissent de violets et de lilas, cependant qu'un arc-en-ciel démesuré lie la mer, la terre et la voûte bleue.

Entre la belle image de la rade et la poésie des jardins, la ville moderne s'interpose. Elle est active et prospère. En quinze années, les États-Unis l'ont bâtie à la place où les « hula-hula », les sveltes ballerines de la reine Liliuokalam dansaient, deminues, sous les guirlandes de fleurs.

Aujourd'hui, sur les quais, le long des merveilleuses avenues, les timbres des tramways électriques résonnent sans arrêt. Des rues de San- Francisco ont été transportées par l'air, avec leurs «buildings, » leurs hôtels, leurs boutiques cosmopolites. Il y a une façon de Capitole pour le Gouverneur, un drainage excellent, une Université, du trafic, un bureau de poste monumental où trois continents, l'Amérique, l'Asie, l'Océanie, versent, les uns par-dessus les autres, les écroulements de leurs sacs de lettres. Il y a pour les automobiles innombrables des boulevards, polis comme des glaces et qui s'arrêtent court dans le sable. Il y a un port où je compte huit steamers et un croiseur allemands prisonniers sur parole. 11 y a, là-haut sur

la montagne, un poste de télégraphie sans fil. Nous avons causé avec lui. Il jetterait l'alarme sur la mer si ces navires germaniques commettaient l'imprudence de se parjurer.

Je hèle un vieux cocher, un fils d'Irlandais, qui est né dans la ville. Au lent roulement de son « américaine », il va nous conduire à travers la Cité des Jardins.

Pour nous autres, habitants des terres tempérées, une fleur, c'est une joie de saison, — une joie courte, entre une longue attente et de longs regrets. Ici, la fleur est le don perpétuel d'un printemps de douze mois. Elle n'apparaît prisonnière, ni de la plate-bande, ni de la corbeille : c'est l'arbre qui la porte. Il crée des fleurs comme chez nous il fait des feuilles. Dans ce concert, il laisse aux pelouses le soin d'apporter l'accompagnement de la verdure. Il veut que son feuillage même soit rutilant, que les porches, les haies de clôture, mêlent tous les éclats du rouge, du bleu et de l'or, que les violets du Bougain ville et les pourpres du Ponciana servent de toile de fond au feu d'artifice des hibiscus.

Dans cette folie de fleurs, entre les éventails des palmiers et les cocotiers, de longues petites maisons sans étages sourient. Ce sont les « bungalows ». Un essaim de serviteurs malais, chinois, japonais, philippins, en sortent. Des enfants et des oiseaux en débordent.

Je demande à mon cocher :

— Qui habite ces nids de fleurs?

— Des mécaniciens, des employés...

J'ai la vision des cités ouvrières de chez nous, de maisons tristes, dans des faubourgs, de toutes ces pauvretés que l'étroitesse de la vie ajoute à la médiocrité du décor.

Ici, personne ne voudrait faire une tache dans l'éclat radieux des choses. Une discipline universellement obéie répond à cette beauté universellement répandue. Nous venons de passer devant la villa de la Reine : les jardins de ces humbles égalent les jardins royaux en éclat, en luxuriance, en raffinement d'entretien.

Je demande encore :

— Et les habitants de ces « bungalows », d'où viennent-ils?

— De partout... Et personne n'y prend garde.

Ici, il n'y a pas de querelle. La guerre, on la laisse où elle est I... Nous formons une grande famille.

Voilà ce qu'il me dit, le vieux cocher irlandais qui, à tout détour d'avenue, descend de son siège pour nous cueillir dans les haies des fleurs nouvelles. Et je sens qu'il a raison : les hommes ne peuvent vivre ainsi, les yeux ravis, sans que beaucoup de nuit sorte de leurs âmes.

On m'a dit à San-Francîsco :

— Les fleurs d'Honolulu vont vous charmer.

Mais soulevez aussi le manteau de la mer. Donnez un coup d'œil à ce qui vit dans le jardin des algues. Allez voir l'aquarium.

J'en sors, et ce ne sont pas seulement mes yeux qui clignent : mon cerveau est comme ébloui.

Déjà, dans les marais inexplorés qui séparent le Nil Bleu de ses affluents, j'ai ressenti du vertige devant la découverte de fleurs inconnues et merveilleuses. Je me suis dit :

« Pour qui donc cette beauté que nul regard ne contemple? »

Combien l'homme — et surtout l'homme contemporain — a de peine à comprendre qu'il n'est pas le but unique de la création I Comme les orchidées du marais africain, ces indescriptibles poissons de la mer haouaîenne, s'épanouissent pour les fins personnelles de leur guerre et de leurs amours, dans des formes, dans des couleurs qui nous laissent déconcertés 1 Toutes les fantaisies, toutes les folies, tous les paradoxes, toutes les palettes se jouent ici dans une variété si infinie de dessins, de colorations et de reflets, qu'on dirait les enfantements de la Mer, un jour d'ivresse où elle a confondu le songe et le cauchemar.

Voici des poissons bleus qui ont des plumes, des poissons rouges qui font flotter des jabots de dentelles blanches ; des poissons-oiseaux, des poissonsfleurs, des poissons qui ont des profils d'homme,

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