‹ L'heure du Japon:Chapitre 6 sur 85 · II · texte numérisé non relu

II

i8 L'HEURE DU JAPON

un nez détaché de la bouche, des yeux qui remuent, cherchent et fixent.

On a la sensation d'une magnificence, d'une débauche sans nom, d'un coup d'œil jeté dans une autre création où, à l'écart de nous, la nature se divertit aux ricochets infinis de la monstruosité et de la beauté.

Au-dessus de l'Ile Fleurie sommeille un volcan éteint. Nous voulons le gravir ; « Celui qui n'est pas monté sur la montagne, dit un proverbe d'Orient, ne connaît pas la beauté de l'étendue. » Par une piste taillée dans la lave, esquissée dans le sable, ce sommet est aujourd'hui accessible. Je relève sur la route la silhouette des batteries américaines qui commandent la rade. Les quartiers des officiers et des soldats s'échelonnent au-dessus. Et, justement, un de ces soldats yankees rampe dans la brousse. Ce n'est pas une manœuvre : il est seul. Et pourtant, avec quelles précautions il se dissimule 1 On sent que son fusil est chargé.

— Monsieur, me dit mon guide haouaïen, ce soldat traque une mangouste. On a introduit les mangoustes dans l'Ile pour qu'elles tuent les rats. Mais maintenant, les mangoustes ont fait alliance avec les rats, et, de compagnie, ils travaillent à détruire nos couvées de poulets.

Le soldat rampe toujours, le doigt sur la détente de son winchester, mais sa manœuvre guerrière

ne nous attriste plus. Nous faisons comme les gens d'Honolulu : nous recommençons de sourire.

Un dernier détour brusque aux flancs du cône de lave, et, à présent, au-dessus de la ville, au-dessus de l'île, au-dessus de la rade, au-dessus du Pacifique, ce sont les émotions du sommet.

Non, non, au cours des enchantements de cette journée, nous ne vous avons pas oubliés une minute, chers Soldats de la tranchée de chez nous. Toute cette grâce de vie, toute cette joie, on les recueille pour vous les tendre en hommage et pour vous dire avec un sourire d'espoir :

— Le monde est beau.

Non, non, devant ce soleil qui, déjà, descend sur le Pacifique et va porter sa clarté de l'autre côté de la Terre, nous ne vous oublions pas, chers Morts du Champ d'Honneur. Vous savez pourquoi nos yeux pleins de larmes sourient ici à la paix dans la lumière.

Page 1