LE CHAMP CLOS DES LÉGATIONS
cérémonies, ils leur imposent de fâcheux coudoiements. Mais à Pékin, dans le Quartier des Légations, ce contact est la condition même, diurne et nocturne, de la vie. Chacun arbore son drapeau au-dessus de «a porte cochère et le fait garder par des soldats armés. Comme les rues ne sont pas bien larges; on est obligé de prendre des précautions entre ministres de l'Entente Cordiale et des Puissances Centrales, pour ne pas se ren-^ contrer sur le trottoir, nez à nez. '
Le matin, le spectacle est particulièrement pittoresque. C'est l'heure où d'innombrables petits enfants, roulés dans des voitures blanches, ou conduits par les mains de nurses très stylées, vont prendre le soleil. Bieù eiitendu, ces agneaux et ces brebis ne faisaieûti naguère, qu'un seul troupeau. Aujourd'hui, on ne se connaît plus. On se croise avec une indifférence plus grave encore que l'hostilité. Cette nécessité où l'on est de s'ignorer les uns les autres, gagne jusqu'aux bêtes de service. La grande distraction des ministres, des attachés de légation, de leurs femmes, de leurs filles, de leurs entourages, est à Pékin, le trot et la galopade, sur des poneys du pays, dont les yeux sont intelligents, l'encolure un peu courte et qui passent pour infatigables. Le matin, des équipes de ces poneys, chaudement enveloppés daris leurs couvertures, parcourent les rues ide la ville diploT
matique, à Fheure où les ce babies » se promènent. Les palefreniers qui les tiennent en main savent qu'mi poney a beau être chinois, il n'a pas le droit, s'il appartient au ministre d'Allemagne, de faire sa promenade hygiénique aux côtés du poney de M. le ministre de France.
J'ajoute que les meurtrières qui flanquent les portes monumentales des légations ne servent pas seulement à passer des canons de fusils. On prétend que des yeux vigilants sont toujours braqués derrière ces embrasures. On guette la sortie de l'adversaire qui demeure en face. Si sa voiture sort, on veut savoir où elle va. Au ministère des Affaires Étrangères ou vers le palais du Président? Toute audience déclanche aussitôt une, deux, trois autres audiences. Tous les coups sont parés, toutes les feintes sont permises.
Dans ces conditions c'est, pour un étranger de passage, une redoutable épreuve que d'être invité à fréquenter le club où, tous les soirs, le corps diplomatique se groupe. La guerre n'a rien changé aux usages. Les Allemands, les Autrichiens, les Turcs sont ici coude à coude avec les Français, les Anglais, les Russes et les Italiens. Les neutres. Espagnols, Hollandais, Scandinaves, qui ont conservé la liberté d'aller d'un groupe à l'autre, ne servent pas entre eux de liaison. Ils aggravent plutôt les difficultés auxquelles à tout mouvement