CHAPITRE XXVII
La nouvelle qui, ces temps-ci, défraie les conversations des deux groupes de diplomates accrédités à Pékin, est l'initiative que le Japon a prise d'arrêter le président Yuan-Shi-Kai sur la route triomphale de son couronnement. Elle dépasse l'oppo- Bition que le gouvernement du Mikado pourrait diriger contre une personne particulière, dont, pour ses propres intérêts, il redouterait l'énergie et les vues. Elle s'étend à toute velléité du même caractère. Évidemment le Japon désire voir son puissant voisin s'affaiblir dans les convulsions qui accompagnent nécessairement l'établissement d'un régime démocratique. Cela ne veut pas dire que, dans des préoccupations analogues, il ne serait pas prêt à encourager la restauration de la dynastie mandchoue.
Cette résolution s'est déclanchée dans les derniers jours d'octobre. J'ai été le témoin de l'émotion qu'elle a causée à Tokio, dans le corps diplo-
matique européen. Le baron Ishii, ancien ambassadeur du Japon.à Paris, ministre des Affaires Étrantgères dans le cabinet Okùma, a prié les ambassadeurs accrédités auprès de son i Souverain de venir conférer avec lui. Au cours de ces entrevues, il les a successivement et individuellernent informés que le Japon venait d'envoyer une note à la Chînei On avertissait amicalement le président Yuan-Shi- Kai que lé projet d'une restauration ihonarcbique auquel il donnait tous ses soins ne semblait pas une entreprise opportune. On témoignait de Finquiétude qu'une telle transformation vînt à provoquer dans l'empire chinois, — particulièrement dans le Sud, — des désordres graves. On faisait valoir que la minute où les nations européennes sont tout à fait distraites de leur politique asiatique et des intérêts qu'elles y développent, n'est pas favorable pour risquer une expérience grosse d'inconnu.
Les diplomates avaient accueilli cette communication imprévue selon leurs tempéraments et leur degré d'intimité avec le Gouvernement Japonais, dans des formes de surprise polie qui leur ont fait hausser les sourcils, plus ou moins haut. On s'est tourné vers l'Angleterre, l'alliée du Japon. On lui a posé du regard cette question muette :
— Vous étiez dans la confidence?
Et, sans attendre une de ces réponses qui sont
embarrassantes quand un diplomate doit se prononcer par un « non » ou par un « oui», on a conclu :
— Le Gouvernement Japonais aurait peut-être pu nous informer de sa décision avant qu'elle fût accomplie.
Ce regret de n'avoir pas été informé n'était pas le fait d'une 'susceptibilité exagérée. En effet, le cabinet Okuma ne s'est pas contenté d'avertir îe& représentants accrédités à Tokio de l'initiative qu'il venait de prendre. Il a demandé aux Puissances, Alliées et Amies, d'appuyer, par des démarches parallèles, le « conseil » que lui-même adresse au Président de la République chinoise. Je me sou* viens qu'au lendemain même du jour où cette tragi-comédie s'est jouée, j'ai assisté, chez le comte Okuma, au déjeuner qui réunissait le corps diplomatique. Et le ministre de Chine était mon voisin de table. On n'osait pas trop le regarder. Des amis japonais qui ne désiraient point me voir entamer la conversation avec lui, m'avaient affirmé — évidemment par erreur -— qu'il ne comprenait pas un mot d'aiiglais. Le fait est qu'au milieu de tous ces gens embarrassés, ce Céleste, jeune, gracieux, courtois, se mouvait avec une aisance, une ignorance voulue des choses désagréables qui venaient de se passer, dont le spectacle était un régal délicat.
Les colporteurs de potins du cercle diplomatique
de Pékin me content, pour me récompenser des nouvelles que je leur apporte, qu'eux-mêmes ils ont eu, en cette occasion, leur minute de comédie. M. le Ministre de Russie rentrait, avec quelques amis, d'un pique-nique dans la campagne quand on est venu lui annoncer que le doyen du corps diplomatique, M. le Ministre d'Angleterre, escorté de M. le Ministre du Japon, qui avait l'air de le garder à vue, était en train de monter l'escalier du Ministre des Affaires Étrangères chinois, M. Lou. Il venait l'informer d'une résolution à laquelle Yuan-Shi- Kai ne s'attendait pas. Là-dessus, M. le Ministre de Russie, qui, sans doute, avait ses raisons de derrière la tête, a sauté de l'automobile tout poussiéreux, et, sans prendre la peine de s'épousseter, il s'est jeté dans l'escalier du ministère. Au haut de l'escalier il a rejoint M. le Ministre du Japon un peu surpris et M. le Ministre d'Angleterre un peu penaud.
Aujourd'hui l'incident est clos. La France a marqué par un délai de quelques jours que si, en cette occasion, elle ne se sépare pas de ses amis, elle tient, d'autre part, à ménager les susceptibilités du Gouvernement Chinois. L'Italie a imité cet exemple. Les États-Unis ont préféré s'abstenir. La première surprise dissipée, les cercles diplomatiques de Tokio et de Pékin se sont posé cette question un peu embarrassante :
— Quelle est au juste la portée de cette dé»
marciie par laquelle, au nom de craintes qui pourraient être chimériques, le Japon intervient dans une affaire que les Chinois ont, sans doute^ le droit de considérer comme un événement de politique intérieure? ., .
A Tokio, des gens optimistes affirmaient que les Japonais ont surtout agi par mauvaise humeur. La proclamation d'un Empereur en Chine, à la miaute même où le Souverain du Japon annonce à ses peuples* et à l'Univers son accession au trône, est apparue comme un acte de concurrence déloyale; On aurait eu le sentiment que Yuan-Shi- Kai ne joue pas franc jeu, lorsque, pour placer la couronne sur sa tête, il profite d'une telle occasion et met le Souverain du Japon dans l'obligation de lui retourner, à titre d'Empereur, les félicitations que lui-même adresse au nouveau Mikado.