CHAPITRE XXIX
Toutes les fois qu'il s'est agi de choisir entre deux maux le moindre, la sagesse chinoise a toujours fait preuve de perspicacité. Au moment où il a paru qu'il pourrait être de son intérêt de sortir d'une neutralité qui ne la protège plus, elle jette . les yeux autour de soi.
EUe se sent vraiment hors des atteintes de l'Allemagne. Avec nous autres, Français, Russes, Anglais, elle a des frontières communes. Et, sans doute, elle ne considère point comme une protection naturelle le bras de mer qui la sépare du Japon. Lorsque, dans ces conditions, elle fait le total de ses appréhensions, la Chine estime, fort sagement, et d'elle-même, qu'elle aurait intérêt à changer une neutralité en ruine contre la décision virile qui la ferait, elle aussi, l'alliée active des Alliés.
Disons-le tout bas, tout bas : à supposer que le Japon lui apparaisse comme une menace qui prendrait l'occasion de troubles pour intervenir en territoire chinois, quelle meilleure protection pour-
rait-on rêver contre l'initiative du voisin que l'amitié des Alliés, au milieu desquels on serait venu se tapir? Du coup on deviendrait sur un pied de parfaite égalité, l'alliée du Japon lui-même.
Oui, la Chine a une juste notion de sa faiblesse, mais ce n'est point ce sentiment douloureux qui, à l'heure actuelle, pèse le plus lourdement dans les conseils de nos alliés de demain.
Quand la Chine rêve aux avantages qui accompagneraient pour elle une rupture avec l'Allemagne, elle n'aperçoit à cette décision que des suites heureuses. Cette rupture mettrait en question le principe même de la Juridiction Consulaire qui est pour l'amour-propre des Chinois une si grave blessure. Grâce à elle, on ne peut pas dire que l'on « reconquerrait » une souveraineté intégrale, car jamais on ne l'a possédée, mais on V « acquerrait )x. Et il faut avoir causé avec des Chinois pour comprendre tout ce qu'enferme pour eux d'espoirs et de rancœurs ce mot de « souveraineté ». Il est la formule que prend la plainte quand la force extérieure des Puissances s'impose à la faiblesse chi*noise avec trop de rudesse. Ce n'est pas une protestation de la chair qu'on mutile t c'est un regret de l'âme. Elle se sentait née pour une destinée plus haute et elle pleure sur la déchéance qu'il lui faut momentanément accepter.
L'acte par lequel la Chine briserait avec les Aile-
mands lui permettrait de supprimer, du jour au lendemain, les concessions qu'elle a dû accorder aux Austro-Germains dans les ports ouverts. Les conséquences d'une telle initiative n'iraient pas san^ causer aux Alliés eux-mêmes quelques inquiétudes explicables* Empire restauré ou république, la Chine n'a pas suffisamment transformé ses vieilles méthodes d'action pour^que l'on puisse lui reconnaître sans crainte une souveraineté intégrale dont on ignore l'usage qu'elle ferait. Mais il n'y a point là d'obstacles irréductibles et l'on pourra sans doute se mettre d'accord sur les conditions d'un état transitoire.
Enfin la Chine aperçoit dans une rupture avec les Allemands des profits financiers qui ont la valeur d'une tentation. Au lendemain de cette décision, elle ne serait plus dans l'obligation de payer à une nation devenue son ennemie les coupons de la Dette extérieure. Le profit serait notable. En ce qui concerne le dernier emprunt du Consortium International : l'Allemagne y est inscrite pour un cinquième. Du même coup, l'on n'aurait plus à payer la part servie aux Austro- Allemands sous le nom d' « Indemnité Boxer ». L'économie en vaut la peine, car, de ces chefs divers, la Chine chaque année verse à l'Allemagne une somme.de cinquante millions de francs.
S'il est doux de ne plus payer des dettes con-
tractées 4^ mauvaise grâce, il est pour le moins aussi agréable de se procurer, du jour au lendemain, le crédit dont on a besoin. Afin de payer les dépenses qui ont été déjà engagées dans les préparatifs de son couronnement, le président Yuan-Sbi- Kai soubaite contracter un emprunt d'une quarantaine de millions de francs. Il le sait : il ne peut dans ce besoin s'adresser au Consortium International. Il n'est pas sûr, malgré les affirmations de son partenaire d'échecs, le colonel norvégien, que l'Allemagne serait actuellement en état de lui prêter l'argent qu'il lui faut. Il craindrait d'ailleurs de se compromettre définitivement en frappant à cette porte unique. Reste donc à tâter la bonne bumeur des Alliés qui, sans doute, ne refuseraient pas le service qu'on leur demanderait, en échange d'une rupture bien nette avec leurs adversaires.
Qu'est-ce donc qui retient encore le président Yuan-Shi-Kai de nous tendre la main?
Évidemment, il y a des minutes où cette pensée traverse ses insomnies :
— Et si, à la fin, les Allemands étaient victorieux ?
Il y en a d'autres où l'hypothèse de cette victoire se formule dans son esprit, non plus comme une crainte, mais comme un vague espoir. Qui sait ? Une Allemagne victorieuse ferait contrepoids en
Extrême-Orient aux exigences du Japon... Elle reprendrait Tsing-Tao... Les chemins de fer du Shang-Toung...
Par bonheur, l'Allemagne elle-même a pris soin de tuer cette fantaisie dans l'œuf.
Après la prise de Tsing-Tao, on a vu le chargé d'affaires de l'Allemagne à Pékin, M. von Matzahn, aller rendre au ministre du Japon une visite assez inattendue. Il souhaitait, disait-il, rentrer en possession de quelques caisses de Champagne oubliées dans une cave de sa maison de Tsing-Tao. Il apportait, en réalité, des propositions plus sérieuses. II était venu dire au diplomate qu'il visitait :
— Votre gouvernement aurait tort d'envoyer contre nous des troupes en Europe. Après la guerre et la victoire, nous serons occupés à digérer les colonies africaines de la France et de l'Angleterre. Nous ne songerons pas à vous reprendre Tsing- Tao : nous vous abandonnerons l'Asie.
Bien entendu ce n'est pas M. von Matzahn qui a colporté l'histoire. Ce n'est pas le colonel norvégien qui l'a contée au président. Le fait est que Yuan- Shi-Kai en a eu connaissance et ses adversaires eux-mêmes s'accordent à lui prêter une mémoire sans défaillance.
HOOYER WARj
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