CHAPITRE IV
Hier soir, mardi 14 septembre, comme nous nous levions de table, le Commandant du Shinyo Maru nous a dit :
— Préparez-vous demain à arracher, d'un coup, deux feuillets de votre éphéméride : le mardi 14 et le mercredi 15. Noua sautons le mercredi 15... Nous passons directement au jeudi 16.
Et, comme quelques-uns d'entre nous ouvrent les yeux, le Commandant ajoute :
— Vous avez lu le Tour du. monde en 80 jours? e héros du livre gagne le pari qu'il croyait perdu irce qu'en arrivant à Londres il s'aperçoit que éphéméride marque, non pas le jeudi, comme il
croyait, mais le mercredi. 11 avait tourné autour ) la terre dans le sens opposé au nôtre. Ceux qui
ont pas présente à l'esprit l'explication de Jules erne trouveront chez le commissaire du bord une îtite feuille de papier rose. Elle leur apprendra ! qu'ils ignorent. Qu'ils le sachent seulement : est une médiocre aventure de perdre, comme
nous le faisons aujourd'hui, un simple mercredi s\ir la route. Depuis une vingtaine d'années, plusieurs fois par an, je franchis, dans les deux sens, ce 180^ degré de longitude. J'ai subi, de ce fait, une foule de mésaventures, qui, aujourd'hui, vous sont épargnées. J'ai célébré Noël deux jours de suite. J'ai traversé deux vendredis 13. J'ai transporté un excellent missionnaire qui avait préparé pour le dimanche un sermon suivi d'une petite quête. Il a vu la semaine sauter du samedi au lundi.
En échange de la journée perdue, le Pacifique nous dote aujourd'hui d'un incomparable beau temps. Je monte donc sur le second pont où on a installé une façon de palmarium et je me plonge dans la lecture des journaux que nous avons récoltés à Honolulu, notamment, le Pacific Commercial Adçertiser et V Honolulu Star BuVetin. Il ne s'agit pas de chiffons de papier, mais de quotidiens à huit pages et tout bourrés d'annonces.
Je savoure une page délicieuse de sentiment et de vie. Elle a pour titre : « Scènes de la moisson française. » Il est question de ce qui, à cette heureci, se passe de l'autre côté de la terre, dans nos campagnes. L'auteur de l'article nomme les parages de Fontainebleau et de Barbizon. Il a vu des vieux hommes, des femmes, des enfants qui, devant la terre, s'efforcent de remplacer les pères, les frères, les fils, les maris absents. On dépeint les soldats
que le ministère de la Guerre prête aux fermiers dans l'embarras. On montre ces braves réservistes, la fourche en main a pareils aux soldats de la Révolution ».
« Ma femme, dit un paysan, nomme ses compagnons de travail les a oiseaux bleus ». Ce n'est pas seulement à cause de la couleur de leur capote, mais en raison de la bonne chance qu'ils nous apportent. »
Ces tableaux-là causent une émotion très douce quand on les lit aux antipodes. Avant-hier j'éprouvais quelques scrupules à peindre les délices de nie Enchantée où, pendant quelques heures, j'ai promené mes pas. Et, sans doute, de telles images infligeraient aux nôtres qui peinent une épreuve inutile si elles devaient leur être présentées pour exciter leur envie. Mais, en y réfléchissant, on s'en convainc : la félicité dont jouissent les habitants de cette terre polynésienne a d'autres causes que la chance qu'ils ont de vivre ainsi à l'écart des devoirs sévères. Une morale de sagesse se dégage de leur existence innocente; ces prédestinés collaborent tout de même à leur bonheur et la leçon vaut qu'on la retienne.
N'est-ce pas, chers Amis de la Tranchée et du Devoir, qu'à certaines minutes, au delà de l'ef* fort présent, au delà des rideaux de feu et de fumée, vous l'apercevez ce Monde de Demain que vous pé-
trissez dans la géhenne des sublimes sacrifices? Il sera fraternel, doré d'un rayon de paix, il donnera à chacun sa chance. Après la convulsion où vous avez été submergés, il portera à son faite des enfants plus heureux que vous, une combinaison de vie où la justice aura de meilleures occasions. Écoutez donc avec affection ces nouvelles que je vous envoie du pays où le printemps a douze mois, où les feuilles des arbres sont des fleurs.
Avec un sourire au coin des lèvres, je viens de chercher dans ces journaux d'Honolulu la page que nous appellerons, si vous le permettez, la a Chronique mondaine ». Je m'attendais à lire que Madame Une Telle a donné un thé, ou un bal, que Mesdames Telles et Telles arboraient de bien belles robes et de bien grosses perles. Cette rubrique-là, je ne la découvre pas.
Les gens importants d'Honolulu, ceux dont les faits et gestes comptent, ce ne sont ni des mondains, ni des gens d'argent, ni des personnes de loisir : ce sont des maîtres et des maîtresses d'école, de collèges, d'universités, des éducatrices et des éducateurs. On nous parle d'une jeune femme qui revient des États-Unis. On est allé la recevoir avec des guirlandes de fleurs parce qu'elle possède « le cœur des enfants qu'elle instruit ». Il est question d'un professeur de mathématiques « qui sait se faire entendre ». On célèbre une ancienne amie
de rUe, parce qu'elle a rendu aux petites PolynéaienneB ce service signalé : elle leur a enseigné à conduire une aiguille.
Les hommes et les femmes venus de partout qu'un heureux destin a embarqués sur cette île privilé^ée croient qu'il faut aider toute âme à fleurir et à produire son fruit. On ne trouve point trace ici de la • question des races ». On veut même ignorer les différences de sexe. Filles et garçons, de toutes couleurs, fréquentent en commun les petites écoles. Des examens publics les guettent & la sortie. Ce n'est pas seuleiaent l'argent de leurs parents mais leurs mérites personnels qui, après cette épreuve, les font passer de l'école au collège, du collège à l'université.
Les journaux que je lis décrivent dans le dernier détail les méthodes de correction que l'on applique IX devoirs des jeunes fUles et des jeunes gens qui pirent à passer d'un degré dans l'autre. Il n'y pas de surprise possible, pas de récrimination ceptable. En ce pays où chaque plante a sa ance, selon les vigueurs de sa racine, tout se isse au grand jour.
Voilà l'horizon bleu, le printemps de vie dont IU8 rêvez aux rares minutes où le songe vous est rmis, chera Amis de la Tranchée et du Bivouac itience. Cette aurore monte derrière le nuage de
L'autre jour, on m'a conduit sur un des points les plus élevés de cette lie de sagesse. De là je pouvais découvrir les rizières, les champs d'ananas, les récompenses que la paix, la tœrre et le soleil préparent pour les travailleurs.
Sur le flanc de ce balcon de rocher une inscription était gravée dans une langue et dans des caractères à moi inconnus.
On m'a dit :
— Ceci est la commémoration d'une bataille que les habitants de cette île ont gagnée sur un roi de l'île voisine. Il voulait les asservir à xîause de la fécondité de leur terre, de la saveur de leurs fruits, de la beauté de leurs femmes. On l'a rejeté dans la mer.
J'ai souri en songeant combien cette île est petite et dans la certitude qu'un tel péril est à jamais aboli pour elle.
La terre, elle aussi, est petite.
Un jour viendra, chers Soldats de la France, où au-dessus des espérances de vie, vos mains victorieuses graveront l'inscription qui fera rire les générations futures aux dépens de la folie et de la défaite du Roi Sauvage.