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CHAPITRE XXXV

L£ BON MINISTRE ET l'ÉMINENCE GRISE

De toutes mes relations chinoises, deux figures se détachent avec une particulière netteté : celle de S. Exe. M. Lou, ministre des Affaires Étrangères, et celle de M. Liang-Chi-Yi, qu'ici, à Pékin, Ton nomme, avec un sourire, V a Éminence Grise » du président Yuan-Shi-Kai.

Impossible d'imaginer deux hommes physiquement et moralement plus différents.

M. Lou a fait en. Europe toute son éducation diplomatique. Il a épousé la fille d'un fonctionnaire belge. Elle contribue à faire régner dans sa maison une atmosphère où les Français se sentent heureux. La conversation de M. Lou est, comme sa table, un savoureux mélange des raffinements de son pays, alliés aux délicatesses de chez nous. On le sent : il est doué de cette sensibilité aiguë du cœur qui est la vraie caractéristique du Chinois.

Les événements qui se déroulent sont faits pour mettre cette sensibilité et cette finesse à ime rude

épreuve. Il n'y a pas moyen de douter que les façons personnelles de penser et de sentir de S. Exe. M. Lou ne le rapprochent des Alliés, spécialement des Français, autant qu'elles l'éloignent de l'agressâve brutalité des Allemands ; et, d'autre part, l'attitude où se fige encore le président Yuan-Shi-Kai, dans la question de la neutralité, est enveloppée de trop de brumes pour qu'un nïinistre dés Affaires Étrangères puisse officiellement donner cours à ses sympathies. M. Lou n'a qu'un moyen à sa disposition pour faire entendre que certaines suggestions ne lui déplaisent pas. Il vous répondra avec une nuance de chaleur qui perce à travers l'enveloppe orientale de sa courtoisie :

— Nous vous sommes sincèrement obligés de vos indications et de vos conseils.

C'est M. le Ministre de France, M. Conty, qui m'a tout d'abord conduit chez M. Lou, à son bureau des Affafres Étrangères. Il a été convenu que je parlerais sans contrainte. Cette liberté est tempérée, pour la forme, par cette phrase, qui, de temps en temps, revient avec un sourire sur les lèvres de M. le Ministre de France :

— Il est bien entendu que M. Hugues Le Roux exprime des opinions personnelles.

Et chaque fois, avec un éclat rapide du regard, derrière ses lunettes, M. Lou répond :

— C'est ce qui donne du prix à notre entretien.

La passion de M. Lou est le respect de la « souveraineté » de la Chine. Il a lutté, il a résisté, il a plié, il a été vaincu, il a été victorieux dans son inlassable volonté de défendre cette souverainetélà. Cette préoccupation, si estimable, relègue sans doute au second plan la question de savoir si le Président demeurera Président, ou bien s'il prendra figure d'Empereur. C'est la Chine perpétuelle que M. Lou sert avec cette ardeur voilée.

On lui prête ce mot :

— Le président Yuan-Shi-Kai dit que, nous autres Chinois, nous avons à notre disposition quarante mille caractères, mais qu'il n'en existe pas un seul pour exprimer l'idée de la République, et par conséquent l'idée du Président de la République. Est-ce bien sûr? Nous avons un caractère qui signifie « la Maison du Peuple ». Ne pourrait-on .pas y recourir dans l'occasion?

M. Lou est un de ces hommes dont la Chine qui renaît ne saurait se passer. Avec sa distinction, sa finesse, sa totale compréhension de l'âme occidentale, il est à lui seul une façon de passerelle que, par-dessus les violences hostiles, l'on pourra toujours lancer de l'Extrême-Orient à l'Extrême- Occident.

J'ai été l'hôte de M. Liang-Chi-Yi. Cette circonstance met une sourdine aux opinions qu'un pas-

8ant a le droit d'exprimer sur le caractère et sur les aventures d'un personnage qui déjà a traversé tant de grandeurs et de décadences.

Restent les faits ; ils sont de notoriété publique.

Ce petit, tout petit homme, qui, dans sa tête forte, roule tant de pensées hardies, est incontestablement d'une intelligence supérieure. Qu'est-ce donc qui l'empêche de devenir une de ces forces sur lesquelles, à une minute comme celle que la Chine traverse, le Pays pourrait faire fond?

Des amis républicains m'ont dit :

— Liang-Chi-Yi, c'est un Chinois difforme : une bonne tête, pas de cœur.

Le fait est que la carrière de ce <r Je sais tout » pékinois n'a rien du large développement des belles eaux, tranquillement roulées, d'une source pure vers la profitable richesse d'un bon port. Elle présente plutôt le caractère et les sursauts de la violence torrentielle.

M. Liang-Chi-Yi n'est jamais plus près de la chute que quand sa faveur est la plus redoutée, jamais si prêt de redevenir le maître que quand on le croit occupé à expier quelque méfait dont l'opinion publique a fini par se révolter.

Peut-on dire qu'il exerce une influence personnelle sur le Président ou qu'il soit seulement son agent d'exécution ? Il y a ici action et réaction. Yuan-Shi-Kai considère sans doute comme un

— C'est ce qui donne du prix à notre entretien. La passion de M. Lou est le respect de la c souveraineté » de la Chine. Il a lutté, il a résisté, il a plié, il a été vaincu, il a été victorieux dans son inlassable volonté de défendre cette souverainetélà. Cette préoccupation, si estimable, relègue sans doute au second plan la question de savoir si le Président demeurera Président, ou bien s'il prendra figure d'Empereur. C'est la Chine perpétuelle que M. Lou sert avec cette ardeur voilée.

On lui prête ce mot :

— Le président Yuan-Shi-Kai dit que, nous autres Chinois, nous avons à notre disposition quarante nulle caractères, mais qu'il n'en existe pas un seul pour exprimer l'idée de la République, et par conséquent l'idée du Président de la République. Est-ce bien sûr? Nous avons un caractère qui signifie « la Maison du Peuple ». Ne pourrait-on .pas y recourir dans l'occasion?

M. Lou est un de ces hommes dont la Chine qui renaît ne saurait se passer. Avec sa distinction, sa finesse, sa totale compréhension de l'âme occidentale, il est à lui seul une façon de passerelle que, par-dessus les violences hostiles, l'on pourra toujours lancer de l'Extrême-Orient à l'Extrême- Occident.

J'ai été l'hôte de M. Liang-Chi-Yi. Cette circonstance met une sourdine aux opinions qu'un pas-

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instrument commode un personnage qu'il peut sacrifier à toute seconde, sans que personne s'en indigne ; et Liang-Chi*Yi, qui ne se lait pas d'illusion sur les motifs sérieux et précaires de -sa faveur, prétend bien n'être point une pelle que l'on emploie à remuer de l'or sans se dorer quelque peu soimême au contact.

Tel quel, l'homme est une force avec laquelle, à l'heure présente, il faut que l'on compte.

On ne saurait, sans ridicule^ apporter à M. Liang- Ghi-Yi les raisons morales qui démontrent la nécessité où est la Chine de ne pas demeurer drapée dans une pseudo-neutralité, où aujourd'hui elle grelotte, où demain, peut-être, elle sera nue. Mais si l'on peut démontrer à cet ami de l'argent que, pour des raisons de profits, immédiats et durables, la finance chinoise se doit à elle-même de faire un choix, d'orienter son initiative dans le sens des Alliés, alors on peut être assuré qu'on ne trouvera point devant soi un attachement, dirai- je « de principe », aux sympathies allemandes.

C'est la thèse que je plaide pendant toute une nuit de conversation, prolongée, selon l'usage d'ici, au delà des limites d'heures et des fatigues auxquelles la vie européenne nous a habitués. Je m'efforce d'appeler l'attention de M. Liang-Chi-Yi sur cette situation paradoxale :

A l'heure actuelle, il existe un Consortium corn-

posé de la Hong-Kong and Shangaî Banking Corporationy de la Yokohama Specie Banky de la Banque d^ Indo-Chine^ de la Banque Russo-AsiatiquCy de la Deutscher-asiatischer-bank. Ce Consortium auquel il est naturel que la Chine s'adresse quand elle a besoin de faire appel aux ressources financières de PEurope ne joue plus. Pourquoi? C'est qu'il est vraiment impraticable de faire, en ce moment -ci, asseoir à la même table des délégués français, anglais, belges, japonais et allemands.

Cette impossibilité est un parfait miroir de l'erreur qui consiste pour la Chine à s'obstiner dans la neutralité.

— Oui ou non, Yuan-Shi-Kai a-t-il besoin d'argent?

Toute l'expression du visage de Liang-Chi-Yî répond : « Un Président de la République chinoise a toujours besoin d'argent, spécialement quand il songe à se faire proclamer Empereur. »

— Et, d'autre part, est-il vrai que l'impossibilité où le Président, dénué d'argent, se trouve de réaliser les réformes promises, expose, non seulement le régime républicain, mais la paix intérieure du pays lui-même ?

Ici, M. Liang-Chi-Yi marque une nuance de scepticisme. Évidemment, il n'est pas sûr que si le Président venait à recevoir de l'argent du Consor-

tium, il remploierait d'abord à accomplir « les réformes promises ».

— Si la Chine se résolvait à demander à l'ADemagne toute seule l'argent dont elle a besoin, croyez- vous que FAllemagne vous répondrait favorablement ?

. M. Liang-Chi-Yi ferme tout à fait ses yeux à peine fendus.

Il demande :

— Vous voulez dissoudre le Consortium ?

— Et le reconstruire sans les Allemands. Il y a un certain article de VagreemerU, signé le 18 juin 1912, sur lequel on pourrait s'appuyer pour opérer ce miracle. Cet article 2 stipule que VagreemerU cessera d'être en vigueur quand la majorité des groupes aura décidé de ne plus procéder à l'émission de « l'Emprunt chinois de Réorganisation ». Étant donné que la guerre rend impraticable la collaboration des groupes signataires et impossible l'émission du solde de l'Emprunt de Réorganisation, la dissolution du Consortium actuel s'impose. Quand elle sera un fait accompli, on réédifiera, sans délai, sur des bases analogues un consortium nouveau. Il comprendra les éléments français, anglais, russes et japonais. Ils obtiendront facilement de faire transférer au consortium nouveau les droits anciens.

M. Liang-Chi-Yi demande d'une voix lointaine :

— Supposez que la Chine donne son dgrément à cette combinaison, que vos Alliés anglais y consentent, que certains financiers français qui ont gardé, eux aussi, de la tendresse pour l'Alleinagne, ne s^opposent pas à son exclusion, par qui la remplacerez-vous ?

— Peut-être par les États-Unis.

— Mais le président Wilson est opposé à une telle mesure I N'a-t-il pas demandé au groupe Morgan de se retirer de nos affaires?

— Le président Wilson est d'avis qu'il faut respecter la souveraineté de la Chine, particulièrement cette nouveau-née, la République chinoise. Il ne veut pas qu'elle en use comme un jeune homme prodigue qui compromet son avenir dans la hâte d'obtenir, tout de suite, et à n'importe quelle condition, l'argent qu'il convoite. Voilà une attitude qui devrait vous inspirer de la confiance?...

M. Liang-Chi-Yi ne me parait point partager mon admiration pour les pures intentions du Président des États-Unis. Il est évidemment d'avis que si l'on trouve à pêcher dans tous les fleuves chinois,' les eaux de bourbe y sont particulièrement poissonneuses, et ses adversaires affirment que personnellement il n'a pas de dégoût congénital pour le poisson qui sent un peu la vase.

On en aurait la preuve dans l'intérêt quel' «Éminence Grise » prend à cette heure dans la demande

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de main-d'œuvre que la France adresse à la Chine. Ce manieur d'argent, qui jusqu'ici ne s'était pas distingué par un amour particulièrement fraternel de la créature humaine, se manifeste subitement sous la figure d'im ami du peuple^ d'un défenseur des intérêts de la famille, d'un protecteur vertueux du trésor des humbles. Il ne veut pas que tout le salaire que la République française viendrait à payer aux coolies chinois qui traverseraient les mers pour s'embaucher chez nous, soit intégralement versé entre les mains des travailleurs euxmêmes. Une partie de ce salaire, -— M. Liang-Chi- Yi ne détesterait point que ce fût la meilleure, — devrait être versée directement en Chine, dans une banque spécialement créée à cet effet, et dont, naturellement, M. Liang-Chi-Yi serait le directeur. Il gérerait ces fonds au mieux des intérêts des absents et de leur famille ; en attendant le retour des émigrés, il associerait tout le monde à ses bénéfices.

On ne sait pas si la part que les coolies toucheront à leur retour de France alourdira jamais l'escarcelle de ces travailleurs. On af&rme seulement ceci : de la minute où M. Liang-Chi-Yi projette d'appuyer une banque à un départ, de coolies pour l'Occident, la France n'a qu'à dire ce qu'il lui faut d'hommes : elle sera servie.

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