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CHAPITRE V

Océan Pacifique, 19 septembre.

Hier soir, on a dansé sur le pont jusqu'à minuit. Nos marins japonais se sont merveilleusement déguisés pour nous donner la comédie. Le thème était une mauvaise farce que deux Japonais veulent jouer à une dupe — naturellement im Chinois. Il s'agit de vendre à cet honnête homme un phonographe aphone. Un des compères se cache sous la table, sur laquelle le phonographe est placé. Il chante dans son nez — et comment 1 — tous les airs que le client chinois manifeste le désir d'entendre. La vente va se produire, quand la femme du fripon entre en scène. Elle relève le tapis qui cache son mari pour lui faire une scène de jalousie. Le Chinois voit le piège et, comme toute représentation du Guignol universel, la farce se termine par une abondante distribution de taloches.

Ce matin, dimanche 19 septembre, le calme est délicieux et tout le monde vit sur le pont. Je profite de cette badauderie pour étaler sur ime petite table une carte excellente que j'ai acquise à San* Francisco. Je la commente tout haut, à l'exemple de ces camelots parisiens qui s'installent sur le boulevard à la faveur d'une rue barrée.

Au bout d'un instant je suis entouré par des gens de toutes langues et de toutes couleurs, les uns éloquents, les autres silencieux, également passionnés.

Je ne m'occupe pas de savoir si les géologues traiteraient mon hypothèse de billevesée. Le fait est qu'elle a pour elle les apparences et qu'elle me concilie d'emblée l'approbation de mon auditoire jaune. -Je constate que si l'on jette les yeux sur une carte marine, le Japon n'apparaît pas comme la manifestation d'accidents volcaniques par lesquels im chapelet d'îlots aurait jailli de la mer — tel un ouvrage avancé — • afin de défendre le formidable continent asiatique contre la morsure de l'Océan.

On a l'impression extérieure que de la pointe du Kamtshaska à Hong-Kong, ce bandeau d'îles qui s'appellent les Kourils, Sakhalien, Ezo, Nippon, Shikoku, Kyishu, Mikado, Formose même, ne sont que les témoins, demeurés au-dessus de la mer, d'un grand écroulement qui, aux dépens

de Tancien profil de F Asie, a creusé les mers d'Okhotsk, le golfe de Tartary, la mer du Japon, le golfe de Petchili, la mer Jaune et la mer Orientale.

Ces apparences éclairent d'un rayon de vie cette mystérieuse carte du Pacifique qui, à l'heure actuelle, accuse tous les contre-coups de notre grande guerre.

Quand on sait que ces îlots japonais ne peuvent pas nourrir la population toujours croissante qui germe à leur surface, on ne discute plus l'inéluctable nécessité qui a jeté ces vaillants dans des navires. Ils ont franchi les espaces marins, aujourd'hui effondrés, où la vague tient la place des champs de riz. Ils sont allés au plus près, en Corée, à Formose, chercher des terres fécondes qui nourrissent leurs familles et portent leurs maisons.

Cette première partie de mon exposé provoque de chaudes approbations. Des Japonais qui, il y a un instant, ne comprenaient pas un mot d'anglais, me fournissent des commentaires à l'appui de ma thèse. Mais je n'ai pas développé cette carte pour leur faire la cour et je continue de formuler en toute liberté les conclusions de mes réflexions.

Nous le savons tous, la victoire développe chez les vainqueurs le redoutable péché d'orgueil. Non seulement les Japonais ne se croient point infé-

rieurs aux hommes de race blanche, mais ils ont une tendance secrète à s'estimer leurs supérieurs. Une religion, qui chez eux n'a pas d'athées, les fait descendre en masse d'une race de dieux. L'heureuse façon dont ils ont utilisé notre outillage, particulièrement nos instruments de guerre, fortifie en eux cette opinion préconçue. C'est hier, que dans un choc historique, ils en ont mieux usé que leur adversaire blanc.

Les Japonais ne limitent donc pas au peuplement et à l'exploitation de la Corée et de Formose, l'ambition qui leur est venue avec le succès. Ils ne convoitent pas seulement les trésors de la Chine. Ils tournent carrément le dos à l'Asie et regardent du côté du Pacifique. Par-dessus la mer, ils aperçoivent le littoral des États-Unis, ces belles terres californiennes que le capital américain met en valeur, et où, cependant, tant de place demeure offerte à l'agriculteur, au colon, à l'homme de main-d'œuvre.

Ils se sont dit :

— Les États-Unis ont fermé ce paradis des bonnes chances à l'immigration chinoise. Nous, Japonais, nous comprenons leur répugnance. Mais ils ne peuvent étendre cette prohibition aux égaux que nous sommes 1 Ils vont nous accueillir avec faveur. Nous sommes, au premier chef, des recrues désirables.

L'étonnement et la souffrance d'amour-propre ont été graves, lorsque la Califoruie a répondu comme ou sait, à ces intentions de colonisation pacifique ;

— Déjà, a-t-elle déclaré, noua avons à résoudre une question Peau-Rouge et une question Peau- Noire. Nous ne voulons pas poser le problème de la question Peau-Jaune. Nous sommes venus du îond de l'Europe coloniser ces terres vides. Nous y avons trouvé les chances d'un profit honorable, des salaires loyaux qui confèrent à chaque homme la dignité de la vie. Noua écartons la concurrence d'étrangers faméliques, inassîmilables, qui viendraient déséquilibrer chez nous les rapports du travail et du capital.

De là colère, — et quelles colères 1

Je viens de lire deux livres, publiés hier, qui >nt, l'un, une adresse envoyée à l'Amérique ar tous les Japonais de haute culture, l'autre, ne réponse fournie à ces distingués interlocuïurs par des Américains en renom. Les thèmes antradictoires de ces recueils tiennent en deux gnes:

— Faudra-t-il donc que noua recourions à la uerre ?

Bien entendu, chacune des deux parties conamne ime extrémité si fâcheuse, mais personne e cède un pouce de sa position de principe.

Toutefois, les Japonais apportent au débat une déclaration qu'il faut retenir :

— Ne prenez pas ombrage, disent-ils, du fait que nous avons débarqué des troupes en Chine et mis la main sur le territoire allemand de Kiao- Tchéou. Nous avons agi dans l'occasion comme des amis loyaux de nos amis. Nous nous sommes substitués à l'Allemagne dans les droits et dans les prérogatives que la Chine lui avait accordés. Quand viendra l'heure des règlements de comptes, nous nous assoirons autour du tapis vert, aux côtés de ceux qui auront pris part à la lutte. A ce momentlà on verra ce qu'il convient de faire de Kiao- Tchéou. Nous ne serons inspirés que par la justice.

Je me retourne vers mes approbateurs xie tout à l'heure et je leur demande :

— Est-ce bien cela?

Brusquement, ils ont cessé de comprendre l'anglais, le français, voire l'espagnol, les seules langues par lesquelles je peux tenter de les joindre.

Il me faudra donc attendre notre arrivée en pays nippon pour obtenir quelques éclaircissements aux questions que je pose.

Nous y débarquerons après-demain.

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