AVEC MES AMIS BÉPUBLIGAIIHS
Déjà les provinces se sont prononcées : elles réclament un Empereur avec une unanimité dont, en d'autres temps, et ailleurs qu'en Chine, on a connu des exemples. Le zèle développé par les fonctionnaires a été l'occasion de quelques mésaventures plaisantes. Tel centre important est signalé comme ayant, à l'unanimité, voté pour l'Empire. Or, par la faute d'une mauvaise transmission télégraphique, le collège électoral de ce centre-là n'a pas encore été réuni à l'heiu^e qu'il est.
Les salles de vote où l'on m'introduit sont installées dans l'ancien palais de ce qui, une seconde, fût la Douma chinoise. Du balcon qui nous est réservé, nous dominons la tribune, où siège M. le Ministre de l'Intérieur, la salle, peinte dans un ton de laque brune, le» pupitres, sur lesquels les électeurs vont inscrire leur vote, les casquettes plates des gendarmes qui encadrent fortement les abords, les couloirs, les salles du palais, enfin les pavoisements de drapeaux, à bandes parallèles, rouges, jaunes, bleues, blanches et noires, lesquelles partout pendent ou se croisent.
Aujourd'hui, le vote est réservé à quelque»
notables commerçants, à des lettrés qui ont bien mérité du gouvernement, à de nobles mandchous. En échange de la signature qu'il appose sur un registre, chacun de ces électeurs reçoit un bulletin de vote. Son propre nom est imprimé dessus. On
le voit : on ne peut imaginer rien de plus éloigné des protections d'indépendance que réclame chez nous la timidité de certains électeurs.
Dans la salle même du vote, les porteurs de bulletins sont Tobjet — disons seulement de V « assistance » la plus délicate. Les lettrés, dont nous dominons les petites calottes noires et les besicles brillantes, savent ce qu'ils ont à faire : on ne les approche qu'avec circonspection. Mais les notables commerçants ne semblent pas savoir au juste en quelle place du bulletin ils doivent appliquer les quelques touches d'encre de Chine par lesquelles ils vont désigner le candidat de leur choix. Quant aux notables mandchous, ce sont décidément de mauvais écoliers. Ils ont absolument besoin qu'on leur trace tout leur devoir.
La dynastie défunte les entretenait dans une oisiveté héréditaire. Depuis sa disparition, ces intrus du Nord meurent de faim. Leur pauvreté apparaît dans leurs vêtements qui, trop souvent, ne les défendent pas contre la cruauté du froid. Je ne puis m'empêcher de dire à demi-voix que leur grandesse en guenilles me fait pitié.
Un ami bien pensant me pousse le coude. Il me rappelle à la réalité des choses.
— Ne vous attendrissez pas sur ces coquins I Il y a encore à Pékin de nobles mandchous qui vivent confortablement de leurs rentes grasses :
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ceux-là sont restés chez eux. Seuls les besogneux «e sont aujourd'hui dérangés.
... Mes amis à l'index profitent d'une belle journée d'automne pour me conduire au Temple du Ciel. Ils me montrent la place où Yuan-Shi-Kai est venu faire le sacrifice, comme un empereur mandchou. Ils me dirigent, en branlant la tête, vers un autre monument, élevé au bout d'une belle perspective de marbre. Là fut tenue une réunion que l'on pourrait comparer à notre Assemblée Constituante.
La porte magnifique, dont la serrure a été arra-* chée, est fermée à cette heure par un peu de fil de fer et de ficelle. A l'intérieur, c'est un décor qui eût ravi Sardou : l'Histoire a été ici surprise par la Violence dans un mouvement de terreur.
La tribune oratoire, déserte, est encore couverte de quelques papiers épars ; les chaises — des chaises de jonc et de canne — sont repoussées dans le mouvement de peur d'hommes qui se lèvent et qui vont fuir en tumulte.
C'est que, par ce chemin de marbre, par ces escaliers en ruines qui semblent conduire au Palais dé la Belle au Bois Dormant, sont venus des soldats envoyés par Yuan-Shi-Kai. Ils ont entouré le Temple où la Constitution s'élaborait. Ils ont enfoncé la porte. Du coup, la Tribune s'est tue, le Temple a été abandonné, la Loi, qui croyait
parler là en toute sécurité le langage de la Justice, a été arrachée de son piédestal et jetée dehors.
Depuis, c'est le silence. L'ordre règne à Pékin. Les soldats, échelonnés tous les vingt mètres, le long des avenues populeuses, ont des cartouches autour de leur ceinture, des baïonnettes fixées aux canons de leurs fusils.
Contre qui Yuan-Shi-Kai prend-il ces précautions ?
Craint-il une bagarre de rue qui pourrait devenir une émeute ? Une émeute qui se ferait insurrection? Une insurrection qui gagnerait les provinces ?
On peut fermer par la force la porte d'un palais^ on peut intimider le passant par un déploiement militaire, on peut acheter la corruption de gens à vendre, mais on ne peut emprisonner des âmes, appréhender des idées, empêcher le cœur d'un peuple de s'attacher à un idéal, surtout on ne peut empêcher la raison chinoise de raisonner.
Yuan-Shi-Kai s'en doute puisque, à la suite d'attentats avortés, il ne sort plus de son Palais, puisque entre Pékin et lui, il a fait bâtir un mur qui, peut-être, le protège, mais qui du même coup masque la perspective — la « vue bleue » sur l'infini du paysage.