UNE AUDIENCE DE YUAN-SHI-KAI
sont une préface de beauté délicate aux bâtiments déplorablement modernes que le Président habite. Il eÉty d'autre part, difficile. d'imaginer un décor plus anonyme, et. quant au atyle, moins -chinois, que cette pièce longue et nue, ce parloir de collège, meublé d'une table couverte d'un tapis vert, où le Président aime à donner ses audiences. S'il est vrai que ce rude soldat désire personnellement l'empire, ce n'est assurément^ pas pour ressusciter ces pompes extérieures, ces raffinements de soie, de jade, de broderies et deçerles, où les souverains mandchous se sont complus jusqu'à leur lit de mort.
Sa tenue d^ aujourd'hui est celle d'un gentillâtre chasseur, qu'un rhumatisme a momentanément colloque au coin de son feu, qui, sans autre souci que de se tenir chaud et de se vêtir d'un seul coup, au saut du lit, a boutonné, jusque sous son menton, quelque justaucorps usagé et sombre, dont ne déborde nulle coquetterie de linge. .
Pendant l'heure pleine que dure cette audience, j'ai tout le loisir d'observer, non seulement le visage, mais l'expression du Président.
Il est assis au sommet de la table, il me place à sa droite, à côté de l'interprète chinois que luimême m'a désigné. A sa gauche il fait asseoir le docteur Bussîère, puis un amiral, M. Tsaï, qui, avec M. Lou, ministre des Affaires Étrangères, est bien
le Chinois le plus rapproché de notre pensée européenne que j'aie rencontré à Pékin.
Le président Yuan-Shi-Kai n'est pas trahi par les portraits qu'on nous a donnés de lui. Ce n'est point obéir à une suggestion antérieure, que dire : nous connaissons dans notre Bretagne, dans certains quartiers de la Vendée, ces pommettes saillantes, ces yeux éloignés du nez, cette tête ronde, ces éclats sombres et tout ensemble un peu ironiques du regard. Quand la moustache, claire tombante et rude, quand les quelques poils qui forment une maigre « impériale » sous la lèvre inférieure, avaient le noir d'ici — un noir d'encre de Chine — le masque en était peut-être modifié. Mais le grisonnement de la soixantaine toute proche, adoucit ces vigueurs. Vraiment quand on regarde avec attention le président Yuan-Shi-Kai, on oublie tout à fait que l'on parle avec un Chinois de grande origine et non avec quelque général de chez nous, un Malouin qui serait allé bronzer sa figure au soleil du Tonkin ou de Madagascar.
Au cours de cet entretien dont, moi aussi, j'ai préparé le plan, je touche à des sujets singulièrement délicats, voire brûlants. Dans le désir où je suis de pousser jusqu'où l'on peut aller, sans manquer à la déférence de rigueur, je ne quitte pas le Président des yeux.
Tant qu'il est question des États-Unis, mon inter-