UNE AUDIENCE DE TUAN-SHI-KAI
prête suffit à la traduction de mon exposé. Mais quand nous en arrivons au Japon, brusquement, il s'embrouille, il ânonne. Il ne comprend plus le français. Évidemment ma hardiesse Teffraie. Heureusement, je me découvre de l'autre côté de la table un ami bienveillant. L'amiral Tsai a fait ses études chez nos amis britanniques : il vient à la rescousse et toute la fin de notre causerie, grâce à lui, s'achève en anglais.
Pas une seconde, le Président ne cesse de sourire, non pas de ce sourire ironique, désenchanté, qui touche à tout du bout des lèvres, mais avec un appétit de santé, une cordialité de belle humeur, un plaisir de divertissement qui me demeure dans le souvenir comme le trait vraiment caractéristique de cette figure de soldat heureux, comme la vraie explication de sa conduite de vie.
Il y a entre les Orientaux et nous cette différence profonde : nous allons aux affaires, aux diffioultés, aux servitudes qui leur font cortège, comme à im devoir. Elles sont une nécessité, un moyen de s'enrichir. Dès qu'elles nous ont à peu près donné ce que nous attendions d'elles, nous les quittons pour notre plaisir ou pour notre repos. Pour l'Oriental, au contraire, 1' « affaire » est un plaisir positif, le but supérieur de sa vie. Il se complaît dans le marchandage comme dans les péripéties d'une partie de cartes. Certes, il veut « gagner »
cette partie-là, mais, autant que le profit qu'il en prétend tirer, il aime les émotions dont on vit sur la route.
La terrible partie que joue le président Yuan- Shi-Kai est évidemment pour lui une source toute pareille de divertissement. Il y a des minutes où il gagne et cet enjeu est un trône. Il y en a d'autres où il va perdre et alors l'enjeu est peut* être bien sa vie. Tel renseignement qu'on lui fournit est, dans son jeu, un atout, telle difficulté qu'on ne lui masque pas, apporterait à un carâc* tère moins solidement trempé une nuance d'irtritation. Lui s'amuse de tout. Déjà il voit comment il portera sa riposte. Il en savoure l'effet. Et, sans doute, les Japonais et leurs amis Européens, l'ont retardé dans le développement de son jeu quand ils lui ont apporté l'avis cordial de retarder la minute où il changera sa présidence en une souveraineté. On le sent : ce coup de barre qui l'oblige à modifier sa marche ne lui cause, je ne dis pas une seconde de découragement (c'est là un sentiment que, bien sûr, Yuan-Shi-Kai ignore), mais de mauvaise humeur. Entre sa rude moustache et sa minuscule barbiche, il s'est écrié : « Bien joué I » et déjà il sourit à la combinaison par laquelle il espère se couvrir et répondre. Il ne faudrait pas aller jusqu'à prétendre que cette rayonnante belle humeur d'homme d'action exclut
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toute rancune. Au temps où Yuan-Shi-Kai gouvernait les provinces du Nord, les Japonais onifc connu en lui un adversaire redoutable. Ils ne lui ont pas personnellement pardonné Toppositioa savante et forte qu'il a dressée contre eux.
J'ai l'occasion de constater que lui-même leur garde, tout au fond du cœur, tous les petits de sa meute de chiennes.
Le. président Yuan-Shi-Kai prend l'intérêt le plus vif à la crise morale et religieuse que le Japon traverse à l'heure actuelle. Il ne préciste pas. ce qu'il en espère, mais il le laisse deviner ; il compte qu'un jour prochain, des difficultés sociales, créées par un état économique nouveau, par l'effondrement de cette morale ancienne dont la vie de fa^ mille formait la base et le cadre, mettront un tempérament aux initiatives d'un voisin dont l'activité lui apparaît comme décidément inquiétante.
— Nous autres. Chinois, dit-il, nous portons notre morale en nous, elle est nos os mêmes. La morale des Japonais est un squelette extérieur comme la carapace d'une tortue.
Quand je dis que le shintoïsme prend tous les jours davantage au Japon la figure d'une religion d'État, que le bouddhisme semble y tomber en défaveur j que le- clergé bouddhiste n'a pas été autorisé à figurer en costume aux fêtes du couronnement, le Président éclaté d'un franc rire.
— C'est pour cela, dit-il, que les Japonais ont essayé de nous envoyer en Chine leur clergé bouddhiste! Au moment où ils s'en débarrassent, ils rêvent de lui faire un sort à nos dépens !
Et le fait est que cette intention est écrite en toutes lettres dans les articles secrets que, Tan dernier, le Japon a présentés à la Chine avec une fîgiure d'ultimatum.
Le Président veut savoir si l'on a cru, dans le camp des Alliés, que les Japonais enverraient des troupes à leur aide?
Je réponds, en exposant en toute loyauté, les impressions contradictoires par où j'ai passé avant de me former une opinion sur cette question délicate.
— Okouma, me dit le président Yuan-Shi-Kai, n'a jamais sérieusement voulu envoyer des troupes japonaises en Europe. L'agitation créée par cette question a servi ses desseins à la veille des élections générales. Plus vous fréquenterez l'Orient, plus vous constaterez que les questions de politique étrangère y sont presque toujours des questions de politique intérieure.
Et le Président rit largement, une seconde fois.
Il entrait dans ma mission de faire au président Yuan-Shi-Kai une peinture rapide, mais énergique, de la situation militaire dans laquelle les Alliés, et particulièrement la France, sont actuelle-