UNE AUDIENCE DE YUAN-8HI-KAI 28S
Pour la première foi», une ombre passe sur le front du Président. Il répond :
— Je suis trop vieux ! Or, si les vertus sont vieilles, le savoir, lui, est un jeune homme.
Que veut-il dire au juste? Nous sommes dans un pays vraiment démocratique où les différences de classe ne creusent pas, comme chez nous, entre deux hommes, une façon d'abîme. J'ai un ami qui a un bon cuisinier chinois ; le frère de ce cuisinier est un général connu : le général vient, sans aucun embarras, visiter ce parent, à ses fourneaux. Yuan- Shi-Kai qui ne s'est pas privé de faire sauter au sabre les têtes les plus hautes, quand elles gênaient le coup d'œil dont il embrasse l'horizon, attache sans doute une importance humaine aux simples propos d'un homme de la foule. A la minute où on lui dit que cet homme-là met en lui une espérance, il se demande s'il ne se prépare point à décevoir cette espérance.
J'ai connu aux États-Unis une « conscience »
puritaine. Elle survit à la hardiesse de toutes les conceptions commerciales et, finalement, parle plus haut que les passions d'affaires. De même, ai- je fait ici connaissance avec le « cœur » chinois. Il est l'organe physique et moral d'une sensibilité merveilleuse. C'est dans ce sanctuaire que parle la voix des Ancêtres. Au milieu des actions les plus douteuses, des plus effroyables abus de
pouvoir, il prend soudain la parole et son expression fait alors penser à ces confessions publiques auxquelles les premiers chrétiens recouraient pour soulager leur ftme quand ils avaient désobéi à la Loi intérieure.
La Gazette de Pékin est pleine d'actes de contrition de cette qualité. Des fonctionnaires véreux, l'Empereur lui-même, se frappent la poitrine. Ils s'accusent publiquement de n'avoir pas fait leur devoir. Il» acquiescent au châtiment, imposé ou volontaire, qui punit cette faute. Là Chine répète encore les paroles que le dernier Empereur de la dynastie des Mings a prononcées avant de se pendre à cet arbre que l'on m'a fait voir aux flancs de la Montagne de Charbon. Il a proclamé que tous les malheurs qui frappaient son peuple étaient sa faute. Il a ajouté que la mort par laquelle il expiait ses erreurs était juste. Et ce n'est pas là une comédie, une palinodie de la dernière heure, risquée dans le trouble espoir d'apaiser la Justice devant laquelle, peut-être, on va comparaître. C'est un acte de pure raison. Il semble qu'avant de mourir, le Chinois veuille dire :
— J'ai nié, parce que c'était mon intérêt, que deux et deux font cfuatre. Je veux me condamner moi-même pour cette mauvaise action avant que de disparaître à jamais.
Il n'y a pas de doute que Yuan-Shi-Kai a été