‹ L'heure du Japon:Chapitre 79 sur 85 · UNE AUDIENCE DE YUAN-SHI-KAI 2J · texte numérisé non relu

UNE AUDIENCE DE YUAN-SHI-KAI 2J

un des plus fermes appuis du parti républicain. Il n'y a pas de doute non plus qu'en essayant de restaurer l'empire, même au profit d-un Chinois, hissé après tant de siècles sur le trône des Mandchoux, il viole, avec toutes les espérances qu^on a placées ^n lui, des promesses, solennelleïsyèut contractées. Je sais bien qu'il fait appel au peuple et feint, lorsqu'il tente ce coup d'État, de se. conformer au désir public. Est-il dupe de cette consultation nationale dont ces jours-ci j'ai touché du doigt l'extraordinaire bouffonnerie? On ne peut le croire. Mon sentiment est que Yuan-Shi-Kai cède à la pression d'influences pernicieuses dont il est enveloppé. Elles lui masquent la vérité à une heure où sa loyauté chancelle. Comme Macbeth, il a entendu ces voix venues du côté de la tentation qui crient à l'ambitieux :

— Tu seras roi.

Si j'en crois mes amis républicains, les gardes qui défendent la porte du Palais, les hommes vigilants qui m'ont scruté du regard quand je me rendais à mon audience, n'empêcheront pas le châtiment de se glisser jusqu'à l'apostat, dans le cas où il s'obstinerait dans la voie mauvaise. Tel qui croit avoir interposé un bouclier entre lui et le poignard ne peut affirmer que le poison ne l'atteindra pas. Comment Yuan-Shi-Kai pourra-t-il

être jamais sûr que, parmi les serviteurs fidèles auxquels il remet nécessairement sa vie, ne se cache point quelque partisan irréductible de la réforme promise, qu'une ambition tardive veut dérober à la nation ?

La minute de la tasse de thé est tout de même venue. Avant de me tendre la main pour l'adieu du départ, comme il l'a fait dès l'arrivée pour l'accueil, le Président me remet un bel album habillé de velours rouge. Une vingtaine de photographies y montrent, dans le décor de jardins féeriques, les aspects de la délicieuse maison de campagne que Yuan-Shi-Kai possède àTcen-Téfou, dans le Hanan. Il veut que je tourne devant lui ces pages pittoresques. Il est particulièrement heureux de me montrer l'image où il apparaît lui-même, seul, dans un petit bateau, vêtu d'un sayon de poil de chèvre, coiffé d'un chapeau de paille, et surveillant, en pêcheur passionné, le flotteur de sa ligne.

A la dernière page de ce recueil, Yuan-Shi-Kai a tracé de sa main quelques caractères. Ils signifient en substance :

a Dans ce lieu champêtre, j'ai restauré ma santé, et recouvré la paix. »

Page 1