CHAPITRE XXXVIII
Mars 1918. '
Déjà un peu d'histoire s'est écoulée depuis que ces pages ont été écrites. Deux faits nouveaux, formidables, se sont imposés aux méditations du Japon et de la Chine.
Ils ont vu les États-Unis sortir de la neutralité et passer à l'actioil aux côtés des Alliés.
Ils ont vu l'Empire des Tsars crouler à l'abîme et la révolution russe aboutir à la paix de Brest- Litovsk.
Du coup leurs attitudes ont été changées. Est-ce à dire que la violente agitation qui soulève la surface, se fasse sentir à une sensible profondeur? Modifie-t-elle de fond en comble les positions historiques que les deux grands peuples jaunes occupent l'un en face de l'autre, et puis vis-à-vis de l'Européen?
Je serais bien surpris que telle fût l'opinion de ri. i9
ceux qui ont une connaissance exacte des hommes et des choses d'Extrême-Orient. Il reste que la désagrégation de la Russie ouvre au Japon un large champ de travail. Elle va le détourner, jusqu'à un certain point, des activités qu'hier encore il orientait du côté de la Chine. Cette modification d'aiguillage peut atténuer ce qu'il y avait d'aigu dans certaines concurrences où l'Angleterre se trouvait en compétition presque directe avec son allié asiatique. Du même coup, la Chine va se sentir rassurée. On n'aperçoit vraiment de diflScultés nouvelles que lorsqu'on se prend à regarder du côté des États-Unis. Il convient de trouver ici une formule qui accorde le droit absolu que les peuples ont de disposer d'eux-mêmes avec l'avortement de la révolution russe et avec la réalité de l'état des choses et des hommes en Extrême- Asie.
... Peu de mois après qu'il m'avait remis la page de caractères, tracée de sa main, dans laquelle il félicite l'homme à qui le repos est enfin permis, le président Yuan-Shi-Kai est entré dans la mort. Le destin ne lui a pas donné le loisir de pousser à bout son entreprise de restauration monarchique.
Est-il décédé de quelqu'un des inconvénients de santé qui, parfois, clouait à la chambre sa soixantaine vigoureuse?
Une version officielle l'affirme : sa mort aurait
été âimplement la suite d'une certaine impossihilité à vivre. Ce n'est pourtant point sacrifier à un vain goût du romanesque que considérer avec quelques précautions la rapidité de cette fin. Je vois repasser sur l'écran de mon souvenir les expressions des serviteurs que l'amour de l'idée républicaine avait ralliés à la fortune de Yuan-Shi-Kaî. Les velléités impérialistes que leur Maître s'est tout d'un coup découvertes, ont pu blesser au €œur quelqu'un de ces fidèles. Une main a pu se tendre pour offrir à ce chef d'État la fâcheuse tasse de thé par où l'Histoire congédie un Yuan-Shi-Kai sans plus de cérémonie qu'un simple passant, quand l'heure de son audience est écoulée.
Le fait est qu'avant d'entrer dans le sUence, y uan-Shi- Kai a traversé une minute de résipiscence. Lui-même il a jugé que son ambition l'avait égaré. ' Il a reconnu que la fin de sa Présidence a été néfaste aux idées qu'il avait juré de servir. Cette sorte de confession publique ne doit point passer inaperçue à une minute où l'Europe s'interroge sur l'état d'esprit et la sincérité de conscience des hommes qui aspirent à gouverner la Chine nouvelle. Elle est un gage du sérieux avec lequel un Chinois compose sa vie, et, avant que d'en sortir, estime qu'il en doit rendre compte à ceux qui en furent les dépendants ou les témoins.
De ce terrain des principes, dès le mois de dé-
cembre 1915, j'ai pu exprimer la conviction que
la Chine en était arrivée à un point de réflexion où
sa sortie de la neutralité, et puis son adhésion à
la cau9e des Alliés, n'étaient plus, logiquement,
qu'une question de temps.
Si la préoccupation d'une restauration impériale a retardé de quelques heures cette décision de
bon sens, tout franc retour à l'idée républicaine
devait hâter ce dénouement. C'est ce qui est
advenu. La Chine n'a pas seulement rompu avec
les Puissances Centrales, elle s'est déclarée l'alliée
des Alliés.
En dehors d'un choix de sympathie qui nous est favorable, ce geste contient une affirmation de plus de la volonté où est la Chine d'évoluer désormais avec la figure d'ime République. Si, à certaines minutes, nous avons été tentés de penser que les vieilles rivalités de Canton et de Pékin, du Midi et du Nord, risquaient de mettre en péril rE,mpire du Milieu, la comparaison de l'évolution chinoise avec le cyclone dans lequel la Russie vient de disparaître, démontre, une fois de plus, quelle protection une nation puise dans une tradition personnelle et séculaire, à la minute où un bouleversement, qui met en cause la forme actuelle du gouvernement, menace de tout emporter.
J'ai demandé à l'un des Jeunes Chinois qui ont de notre langue la pratique la plus déliée, M. Li
Tchuin, attaché à la légation parisienne de la République de Chine, de préciser pour le lecteur français ce qu'il faut entendre au juste par cette formule : « la tradition séculaire et républicaine des Célestes. » Il m'a répondu par cette note à laquelle je me ferais scrupule de changer un iota :
« — Je ne crois pas que personne ignore maintenant, m'a déclaré M. Li Tchuin, que la Chine soit en République ; mais, ce dont je doute, c'est que l'on sache qu'elle y a toujours été, ou du moins qu'elle a toujours gardé, à défaut de la forme, les principes républicains. Voici quelques preuves historiques à l'appui de mon assertion :
« Les origines de notre histoire rémontent en arrière, à 4615 ans; mais, la Chine n'apparaît réellement comme un État constitué que 340 ans plus tard. A ce moment, déjà, le roi Yao, de la dynastie de Tang, sur le point de mourir après un règne de cent ans, s'est refusé à maintenir le principe d'hérédité. Il a écarté son fils du trône, il a choisi comme successeur un étranger à sa propre famille : Shoen, renommé pour sa sagesse. Il a fait ce choix sans s'arrêter aux tares connues des parents de Shoen : un père idiot et un frère perdu d'orgueil.
a Le roi Shoen a également pris son successeur, Yu, en dehors de sa famille. Il a fait choix d'un de ses fonctionnaires, homme d'un grand mérite,
qui avait réussi, grâce à son habileté et à sa déci* sion, à arrêter les inondations dont le pays était dévasté depuis la dynastie de Tang.
« Il résulte de là que, dès cette époque, les principes démocratiques commençaient à se faire jour. Le pays n'était pas considéré comme la propriété d'un seul homme ou d'une seule famille, mais comme un bien public dont la gestion était confiée au plus capable. Si, à ce moment, le droit de vote avait existé, Shoen et Yu auraient été, sans doute, nommés « Présidents à vie ».
« Yu, lui-même, avait coutume de dire :
« — Mon peuple voit tout ce que le Gel voit ; il « entend tout ce que le Ciel entend. »
« Il voulait montrer ainsi à son peuple la prépondérance qu'il accordait à sa voix.
« Il y a 3 000 ans à peu près, sous la dynastie des Tchou, des décrets ont été rendus et des mesures prises pour améliorer le sort du peuple. Chaque année, dix mille personnes étaient appelées auprès du Roi pour former son opinion en le mettant au courant des aspirations générales du Pays.
« Il y a 1650 ans environ, sous la dynastie des H an, lorsque Tching-Wen-Koun se rendait en char sur le champ de bataille, les valets qui tenaient en main ses coursiers chantaient. Le Roi les écoutait attentivement'. Suivant que leurs chants paraissaient empreints de confiance ou de lassi-
tude, il en déduisait le sort des prochains combats.
a Ces quelques faits — pris au hasard parmi des milliers analogues dans Thistoire de la Chine — montrent que, déjà, à ce moment, le peuple, sans av-air d'assemblée constituée, participait néanmoins à la vie politique du pays. On réalisait ainsi le principe fondamental du régime démocratique. Si, plus tard, ce principe s'est obscurci, c'est qu'une dynastie étrangère, celle des Tsing, a occupé le trône pendant près de trois siècles, en opprimant le peuple pour maintenir son autorité, — et si, en Europe, l'opinion d'une Chine Impérialiste s'est, au contraire, répandue, c'est que la Chine a été visitée par les Européens surtout pendant cette période. ^« Je rappellerai encore quelques paroles de nos anciens philosophes où nous retrouvons des traces très nettes de ces idées démocratiques : c'est ainsi que Se-Koang disait :
« — Le peuple est aimé du Ciel. Croyez-vous «que le Ciel le laisserait opprimer sans punir « l'oppresseur? »
« Mong-Fou-Tse a dit également :
« — Celui qui transgresse les lois de la bonté a est un coupable, c^lui qui transgresse les lois « de la justice est un criminel ; celui qui les viole « toutes les deux doit être mis au ban de l'huma- « nité. »
a Ailleurs, il a dit encore :
« — Le Peuple, par rapport au Roi, est d'un « poids incomparablement plus lourd. »
« Kao-Tang-Long déclare que le Pays n'est pas la propriété d'un seul, mais de tous.
a Tsang-Wen-Kou dit :
« — J'ai toujours entendu qu'un homme doit « servir son Pays, mais jamais que le Pays doit « servir un individu. »
« Toutes ces citations montrent, n'est-ce pas, que le peuple chinois, de toute antiquité, aspirait à la liberté et nourrissait des sentiments démocratiques. Bien avant que VEsprit des lois et le Contrat social se fussent imposés en France, les Chinois en pratiquaient les idées directrices. C'est pour cette raison que, malgré la longue durée d'oppression de la dynastie des Tsing, la première révolution chinoise, à la fin de 1911, a trouvé un terrain tout préparé, et qu'elle a pu aboutir, avec une rapidité qui a étonné les Chinois eux-mêmes.
« Nos ancêtres avaient coutume de dire :
« — Semez des courges et vous récolterez des « courges ; semez des pois et vous récolterez des <c pois. »
« Notre antiquité a semé la liberté et l'esprit démocratique, nous récoltons actuellement la moisson, nous venons, tout naturellement, nous joindre aux défenseiurs de la Liberté. »
C'est une satisfaction de constater qu'un des pre-
miers effets de la totale rupture de la Chine avec les Puissances Centrales a été le rajustement du Consortium financier dont des hommes comme Liang-Chi-Yi hésitaient à expulser les Allemands. Ainsi les amis de la Chine et la Chine elle-même ont désormais entre les mains un instrument qui servira efficacement le projet de réorganisation du pays et les idées de progrès.
De même, une solution acceptable a-t-elle été donnée à ce problème du transport des ouvriers chinois en France, dont Liang-Chi-Yi m'avait entretenu avec un intérêt vif. Un rapport sur les conditions dans lesquelles cette main-d'œuvre s'est installée chez nous a été publié par un Céleste qui a reconnu les faits, sans parti pris, et aperçu, dans ce qu'il a vu, un début de collaboration ouvrière dont la France et la Chine auront lieu de se louer dans l'avenir (1).
« — Les travailleurs chinois, dit ce visiteur, ont été dans le passé employés en divers lieux, en Californie, en Australie, à Panama, et dans l'Afrique du Sud ; mais, depuis 1866, aucune tentative ayant l'ampleur de l'expérience qui s'organise en France n'a été tentée en dehors du Transvaal.
« Lorsque, cette fois-ci, les Chinois se sont mis en route pour la France, ils se sont embarqués
(1) The Nefv Statesman, 13 january 1917.
SOUS le régime d'un contrat. Mais il ne pouvait être question de régler les choses par une convention diplomatique : à cette minute, la Chine conservait encore dans la guerre l'attitude de la neutralité. Elle n'avait point à empêcher ses sigets de répondre à des offres profitables. Elle devait veiller à ce qu'ils ne pussent être entraînés à faire acte de belligérants.
<c Le contrat est signé pom* cinq ans, mais, dès la fin de la première ou de la troisième année, le Commissaire français peut rompre l'engagement ; d'autre part, l'émigré, après l'expiration de son contrat, peut, s'il le désire, continuer de résider en France ou dans les colonies françaises aussi longtemps qu'il en manifeste le goût.
« Ces travailleurs sont divisés en deux classes : les spécialistes et les manœuvres. Les premiers reçoivent un salaire quotidien d'un franc cinquante, les seconds d'un franc vingt-cinq. Il est entendu que l'on ne travaillera pas plus de dix heures par jom*. En plus de ces salaires quotidiens, tout manœuvre reçoit trente-cinq francs par mois pour « être délégués à sa famille ou à ceux qui dépendent « de lui », et tout ouvrier de métier reçoit quarante francs. Ces dernières sommes sont payées en Chine par l'intermédiaire d'un syndicat. (Et c'est ici qu'apparaît la marque de fabrique de Liang-Chi-Yi.)
« A ces gages qui peuvent sembler modérés,
s'ajoutent des avantages qui en transforment la valeur : les Chinois immigrés sont logés, vêtus, nourris pour rien. Les conditions stipulées, de ce chef, par les clauses du contrat sont constamment dépassées par la générosité française. A la date du 10 octobre, qui est la fête de la République chinoise, ordre vient du Gouvernement qu'un jour de congé soit accordé à tous les travailleurs. La journée ne se passe point sans gâteries. Chaque homme reçoit une prime de trois francs. Elle est dépensée au cours d'une excursion à Paris. »
Les étudiants chinois, que la culture française attire chez nous, donnent ici un bel exemple de cette solidarité, — on peut dire fraternelle, — qui est le sceau vraiment républicain de la Chine perpétuelle.
Il y a dix ans que s'est formé le courant qui a commencé de drainer vers nous une élite de jeunesse chinoise. L'instigateur de cette nouveauté fut Tchang-Tchi-Tong, gouverneur de la province de Hu-peh. Il avait conçu l'idée d'envoyer en France et en Belgique des jeunes gens préalablement façonnés qui recevraient, dans nos écoles spéciales, une forte éducation militaire. Tchang- Tchi-Tong avait, pour des raisons que l'on devine, écarté dans l'occasion toutes les avances de l'Allemagne et du Japon. A ce premier envoi auquel nous devons les sympathies acquises d'officiers
HOOVEK COLLECTION
supérieurement instruits qui seront les réorganisateurs de l'armée chinoise, a succédé, dans les derniers jours de la dynastie mandchoue, après les débuts de la République, une seconde vague d'étudiants. On peut les ranger en deux catégories : les boursiers et les étudiants libres.
Les boursiers sont, pour la plupart, des jeunes gens épris de politique. Ils s'étaient donnés de toute leur âme aux idées nouvelles. Au lieu de solliciter des emplois, ils ont brigué la faveur d'aller continuer leurs études au dehors. Ils veulent se mieux préparer à servir ultérieurement leur pays. Notre Faculté de Droit les a tout naturellement attirés.
Au mouvement, qui a déterminé la venue en France des étudiants libres, est lié le nom d'un Chinois excellent : son empreinte restera marquée dans les nouveautés les plus heureuses qu'a provoquées l'avènement de la République. '
M. Li-Yu-Ying habite la France depuis cinq ou six ans. Il a transporté chez nous une intéressante industrie chinoise : la fabrication de ces biscuits que l'on nomme « soja » et qui sont pétris avec de la farine de haricots. M. Li-Yu-Ying est un grand philanthrope et un doctrinaire. Avec l'aide d'im groupe d'amis, il a fondé à Pékin une association. Elle a tout justement pour but d'envoyer en France des jeunes gens qui achèveront leur instruction
dans notre contact. L'association veille à ce que ces étudiants ne quittent pas la Chine sans une connaissance pratique du français. Elle ne soutient pas pécuniairement les jeunes volontaires, mais elle les assiste de toutes les façons. Cela va du conseil si sage qui les détourne de s'installer dans les villes de luxe et, par exemple, Paris, où la vie est coûteuse, jusqu'aux soucis de leur trouver des installations pratiques, peu dispendieuses, dans des villes de province, où on a la chance de s'éduquer à peu de frais, tout en entrant avec la vraie France en relation intime. Tout préoccupés qu'ils sont de progrès sociaux et d'idées humanitaires, M. Li-Yu-Ying et ses amis n'orientent pas leiu'S jeunes compatriotes vers l'étude du Droit. Ils les dirigent bien plus volontiers vers nos cours de Travaux Publics, nos facultés provinciales de Médecine, surtout vers nos écoles d'Agriculture. Dan» ces conditions, au moment où la guerre a éclaté, on pouvait recenser en France environ deux cents jeunes Chinois, occupés à s'assimiler notre savoir et nos méthodes. Comme il fallait s'y attendre, les événements dont l'Europe est le théâtre ont déterminé quelques exodes. Mais, d'autre part, les étudiants chinois qui s'étaient groupés en Belgique ont fui devant l'approche des Allemands. Ils sont venus grossir le nombre des fidèles qui ne nous ont pas quittés. Cela cons-
titue encore, à l'heure qu'il est, un petit groupe d'au moins cent soixante personnes.
La façon dont ces jeunes gens s'y sont pris pour venir en aide à ces compatriotes plus humbles qui nous apportent le concours de leur activité manuelle, est digne d'éloge. On devine qu'une grande difficulté a surgi dès le débarquement de ces travailleurs chinois sur le sol français : dirigeants et dirigés se sont trouvés dans l'impossibilité de s'entendre directement.
Les travailleurs chinois, aujourd'hui occupés au nombre d'environ vingt-cinq mille dans les poudrières, dans les arsenaux, dans les manifacturea d'armes, dans les chantiers civils, dans les ateliers, ont les origines les plus diverses. Les spécialistes, au nombre de deux mille environ, se sont casés assez facilement dans les arsenaux et dans les usines mécaniques. Mais il y avait de tout parmi les manœuvres : des paysans, des anciens soldats libérés du service, des ouvriers — et aussi des gens doués de l'esprit d'aventure, qui sont venus en France avec l'espoir d'acquérir quelque métier. Lorsque les hasards de la distribution du travail font de ces enfants perdus les servants d'un spécialiste, chinois ou français, ils sont heureux. L'habileté pratique dont ils ont le spectacle est pour eux la meilleure des leçons. Lorsqu'ils restent perdus dans les rangs des hommes de peine, parmi les déchar-
geurs de navires, les manieurs de pelles et de pioches^ aux côtés desquels ils sont dépaysés, ils souffrent. Ils ne donnent pas de satisfaction, ils risquent de devenir des mauvaises têtes.
La connaissance de ces difficultés, si humaines, a touché au cœur les étudiants chinois. Ils ont craint que de ce manque d'entente, naquît parfois une mésintelligence réciproque, qui aurait une répercussion fâcheuse pour les rapports futurs des deux parties en contact. Des démarches officielles de la Légation de Chine auprès du Gouvernement Français ont rassuré de discrètes inquié^ tudes. On s'est mis d'accord sur la matière et sur la forme de l'instruction que les étudiants chinois allaient donner à leurs compatriotes. Cet effort est en pleine floraison et il se précise dans d'heureux résultats. Ce qu'il y a de particulièrement distingué dans cette initiative, c'est le désintéressement que témoignent ici des jeunes gens lettrés dont les ressources financières sont souvent très minces.
On lit dans Iç « Statut » d'une de ces Associations d'Étudiants qui s'est mise à l'œuvre avec un zèle particulièrement méritoire :
« Les étudiants chinois de la Faculté de X... ont décidé, d'un commun accord, de consacrer une partie de leur temps à un enseignement en faveur de leurs compatriotes. On s'efforcera da leur donner Vensemble des connaissances dont la notion leur est
indispensable pour se bien conduire en France. Les dépenses des étudiants chinois nécessitées par cet enseignement, leurs frais de déplacement, de séjour, etc., seront complètement à leur charge. »
Or, ces charges sont parfois graves. Pendant les mois où un groupement de travailleurs était installé à Bagnères-de-Luchon, on a vu des étudiants venir régulièrement de Toulouse, tous les samedis soir, supporter de lourds frais de chemin de fer, un séjour à l'hôtel, afin d'instruire leurs compatriotes. Si on relève le titre des causeries et des cours qui furent professés devant ces auditoires d'exilés, on n'est pas moins charmé du sens pratique et de la délicatesse qui ont présidé au choix des sujets. Les leçons sur le français, les mots usuels, la conversation, tiennent, bien entendu, une place importante dans ces programmes. Mais on a aussi donné des conférences sur : « La politesse et la soumission aux lois. » « Les mœurs et les coutumes de l'Europe occidentale. » « Le devoir et la conduite. » « L'hygiène. » « Les moyens de communication de la France. » « Le travail et l'économie, n « Le patriotisme et la camaraderie. »
Un effort encore plus large a été tenté à Lyon avec un plein succès.
L'Association des Étudiants chinois chrétiens établis aux États-Unis a délégué un des siens, M. Si, pour venir en France organiser avec le
concours pécuniaire du bureau international du a Young Men's Christian Association », tout un ensemble d' œuvres éducatives et morales, dont déjà le bon effet se fait sentir. Les cours ditE^ d' « éducation » portent sur la langue, l'histoire, la science, l'hygiène, la lutte contre l'alcoolisme. Une part est faite à l'actualité sous la rubrique de « Choses du Jour ». La « récréation extérieure » est représentée par une organisation très complète de jeux athlétiques. Les « amusements intérieurs » associent des représentations de théâtre chinois à des soirées cinématographiques, à des concerta, à des auditions phonographiques. Et, bien entendu^ il y a des conférences spirituelles — ce n'est pas à dire dogmatiques ou de propagande, — dont les principaux sujets sont par exemple : « Les rapports fraternels. » « Les devoirs envers les supé^ rieurs, les égaux, les femmes, les enfants. »
On espère que ces ouvriers chinois ne retourneront pas seulement dans leur pays enrichis d'argent, mais qu'ils apporteront, en plus, dans leur Patrie, un trésor acquis de dignité et de savoir.
Le correspondant chinois dont je parlais tout à l'heure, juge l'ensemble de ces essais en ces termes :
« — J'ai vu, de mes yeux, des jeunes gens qui apprenaient à ces ouvriers d'abord à épeler le français et puis les 'caractères chinois. En temps de
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guerre, comme nous voilà, il ne saurait être question de conflit avec le Parti français du Travail au sujet des conditions dans lesquelles ces ouvriers sont embauchés. En ce qui nous concerne, nous autres Chinois, je profite de Toccasion pour dire que nous saisissons avec plaisir la chance qui noua est offerte d'être utile aux Alliés. Nous avons Tespoir que Téducation industridle reçue en France nous servira à développer dans notre propre Pays les mêmes technicités. » /
D'autre part, dans une étude consacrée à la main-d'œuvre coloniale mise au service de Findustrie de guerre, M. le sénateur Lucien Hubert conclut : -
« L'avantage de l'emploi de la main-d'œuvre chinoise, c'est qu'elle pourra reWer sur place, quelque temps après les hostilités, et nous aider à surmonter les difflctiltés économiques, qui naîtront, au lendemain de la guerre, du fait du manque de bras (1).»
(1) La Reçue hehdomadàirei 10 février t917,'