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CHAPITRE XXXIX

La République Chinoise est représentée à cette heure en France par un diplomate de carrière qui, dès sa jeunesse, a été un partisan passionné des idées républicaines et un irréconciliable adversaire de la Dynastie Mandchoue. N'est-ce point lui qui eut le courage, d'apporter, au nom de son parti, à l'Impératrice Douairière dont les derniers gestes pouvaient être meurtriers, l'avis formel que l'abdication était exigée par la Nation? '

J'ai pensé que nul n'était plus qualifié qKQ S. Exo. M. Hoo-Wei-Teh pour caractériser en quelques traits rapides la grande évolution qui, après l'épreuve d'une domination étrangère, rend la Chine . sa véritable destinée. Je lui ai demandé» s'il ne voudrait pas m'élever un instant avec lui sur une montagne plus haute que la Montagne de. Charbon^ d'où - nous pourrions « découvrir, pardessus le plan du Palais, au delà du Temple, du Ciel et du Temple de Confucius eux-mêmes, leai

perspectives qui se déroulent pour une Chine régénérée, rendue à sa tradition, à l'inspiration de ses penseurs et de ses philosophes.

M. Hoo a volontiers accédé à mon désir. Sachant l'usage que j'en voulais faire, il m'a tracé avee un sourire ce tableau d'histoire :

« — Il y a, m'a-t-il déclaré, un fait qu'il con-^ vient de mettre en lumière au moment où la Chine rentre avec sa figure véritable sur la scène du Monde : c'est que, cette Chine-là, la Chine de Confucius et de nos philosophes, la Chine dont la pensée actuelle est le produit de longs siècles de réflexion et d'expérience, est tout à fait inconnue de l'Europe. Depuis plus de deux cents ans, un paravent a été interposé entre le monde occidental et nous. La cour de Pékin, avec laquelle l'Europe traitait, n'était pas une cour chinoise. Un usurpateur — le Mandchou — s'était installé chez nous par la surprise et par la force ; il n'avait pas de part dans nos hérédités ; il ignorait nos traditions. C'est lui qui nous a fait du tort.

« Nous ne prétendons pas obliger les écoliers d'Europe à s'instruire dans notre histoire chinoise. Elle ajouterait un poids très lourd au faix du savoir occidental. Mais tout de même, il y a des faits essentiels que l'on voudrait voir port^^ à la connaissance de sociétés démocratiques comme la France, à la minute où le désir de servir

oiû idéal commun nouç rapproche si étroitement.

« Les Mandchoux qui ont longuement occupé le trône ne sont pas des Chinois, mais des Mongols. Ils formaient dans le passé une petite tribu de cavaliers nomades, de tireurs d'arc adroits. Jamais ils n'ont mis la main à la charrue. Leur capitale ^tait Moukden, dont le nom signifie : « La Montagne perpétuellement blanche. » Les troubles dont la Chine a été le théâtre au dix-septième siècle, au crépuscule de la dynastie des Mings, leur a donné l'occasion de nous envahir.

«« A ce moment-là, l'ouest de la Chine, vers les sources du Yang-Tsé, était troublé par les incur^ «ions d'un prodigieux bandit, Chang-Sié-Tsung. Il 'Opérait dans la proyince de Tsutsang. Au delà des territoires qu'il avait conquis, il faisait rayonner la désorganisation.

« Dans le nord, un autre entrepreneur de désordres, Li-Tsé-Tcheng, s'était attaqué au gouvernement de Pékin. Il avait noué des intrigues avec les eunuques du Palais et, pour quelques jours, il avait réussi à se faire proclamer empereur.

« Dans ces tristes circonstances, un général chinois, Wu-Sang-Koué, qui espérait encore sauver la dynastie, commit l'imprudence de demander le concours des Mandchoux. Il ne s'agissait, bien entendu, que d'une collaboration militaire. Les

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Mandcfaooz ingèrent ToocaBioD opportune pour jouer une partie à laquelle .ils. se préparai^t de* puis longtemps. Ils descendirent sur la C^hine comme un flot d'invasiçu. Ib chassèrent Wu- Sang-Koué, ils entrèrent à Példu, ils forcèrent l'enoeinte du Palais et, tandis que le demiêr Empereur de la Dynastie des Mings se pendait à une branche de l'arbre que l'on vous a fait yoir sur la Montagne de Charbon,, ils installaient en son lieu et place le premier Empereur Mandchou. La chose s'est passée en 1644.

I De son côté, :1e neveu du dernier des Mings était allé se faire proclamer empereur à. Nankin. -II ojsaya do parlementer avec les Mandchous : il fit valoir que leur installation à. Pékin avait tout le caractère d'une usurpation. Dans ces conditions, les nouveaux venus ne pouvaient espérer rallier à eux l'unanime sentiment de la Chine.

c Les Mendchoux prouvèrent par leur réponse que l'on peut être tout ensemble illettré et retors. Ils déclarèrent :

a — De quoi vous plaignez- vous? Ce n'est pas vous que nous avons détrôné... C'est ce brigand i qui occupait le trône.

Li'Empereur de Nankin dut dévorer l'outrage, i bien souffrait-il, par surcroît, de l'audace des les suscitées par Li-Tsé-Tchei^. Elles menait jusqu'à la banlieue de Nankin. Dans cette

Bécessité il s'adressa une seconde fois aux Mandchous. II leur demanda de s'associer à ses propres troupes pour les aider à combattre les soldats de

a II essuya une réponse d'une insolence encore plus grave. On lui signifia :

a — Vous n'êtes plus rien. Si nous avions dans la fantaisie de faire une alliance quelconque, nous nous entendrions avec Li contre vous.

« Voilà les formes de brutalité et d'astuce que les Mandohonx ont employées pour accéder au trône de la Chine. Ce ne fut pas une suite du consentement de notre peuple, mais pure violence de guerre et de trahison,

a Lesdits Mandchoux étaient descendus chez nous avec seize bannières. Elles étaient comme les drapeaux de leurs régiments. Huit de ces bannières apparaissaient portées par des soldats de pure origine mandchoue ; huit autres par des Chinois. Au temps où les Mings n'étaient plus en état de faire respecter la justice, ces Chinois avaient pris le chemin de la Mandchourie. Vous devinez que ces exilés, rentrés dans leur pays sous les bannières du vainqueur, ont contribué, de la façon la plus malheureuse, à acclimater en Chine une dynastie étrangère. Sans leur concours, les Mandchoux n'auraient pas réussi à s'imposer.

< Permettez-moi d'insister un instant sur ce mot

<le <t bannière ». Quand vous demandez à un Chinois :

« — Qui êtes- vous ?

« Il vous dit de quelle province, de quelle ville il vient. Il nomme ses parents. Si vous posez la même question à un Mandchou, vous devez lui demander :

a — De quelle bannière êtes- vous ?

« En effet, les Mandchoux qui sont venus chez nous en conquérants n'ont en Chine d'autres origines que leurs bannières : la blanche, la rouge, la jaune, la bleue et les quatre autres qui rappellent ces couleurs distinctives avec Tencadrement d'ime bordure.

« Lors donc que les Mandchoux se sont établis en Chine avec l'intention de n'en plus sortir, ils ont décidé que le fait d'être entrés dans le pays, si aisément envahi, sous l'une quelconque des huit bannières, leur donnait le droit de former une façon d'aristocratie. De ce chef, l'empereur mandchou a envoyé dans chacune des capitales provinciales de la Chine un régiment mandchou. Il a placé à sa tête un général mandchou, et, à côté de la ville chinoise, ces étrangers ont bâti une ville tartare où ils se sont installés.

« Je ne prétends pas que ces nouveaux venus n'avaient pas sur nous la supériorité des qualités guerrières : ils avaient beau jeu de mépriser notre

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idéal pacifique. Le fait est que ces vertus de soldats ne s'entretiennent que par la pratique des armes. La paix dont nous avons joui après tant de troubles a été néfaste aux Mandchoux. Ils n'avaient pas le droit de faire le commerce. Ils vivaient aux frais de rEmpereiu*. A la naissance de chacun de leurs enfants, leur traitement était augmenté. Pendant plus de deux cents ans, on leur a interdit de se marier avec des Chinoises. Quand cette défense a été levée, ce sont nos filles qui ont refusé d'épouser des Mandchoux. En effet, dans la famille mandchoue, la jeune épousée est purejnent et simplement la servante, presque l'esclave des vieux parents. Cela ne cadre pas avec nos coutumes. Vous le savez, en effet, le mot chinois qui veut dire « femme » signifie en même temps « égale ».

« A Pékin, les empereurs mandchoux développaient une habileté qui devait nous être longuement funeste. C'est ainsi qu'ils avaient conservé toutes les cérémonies religieuses en usage du temps des Mings. Par là, ils donnaient satisfaction à l'esprit conservateur de beaucoup de Chinois. D'autre part, le goût de la beauté leur était venu et ils .protégeaient les arts. Ils s'entouraient d'une splendeur à laquelle ils n'étaient pas en état de résister : «lie a fini par les corrompre entièrement. Dans la pratique, ils persistaient à nous imposer comme des

maîtres les gens de leurs Bannières» Us entendaient réserver pour les Mandchoux des signes de distinction extérieurs, par exemple le port de la queue. Us voulaient contraindre les Chinois à se laisser raser les cheveux sur le deàsus de la tête par des barbiers mandchoux. Ces barbiers se promenaient sur les marchés avec un sabre au côté. Ils avaient le droit d'arrêter le premier Chinois venu : ils lui ordonnaient de baisser la tête, ils le rasaient en public* Le barbier avait l'autorisation de décapiter l'homme qui résistait. La Chine garde avec orgueil le souvenir de villes comme Yang-Tchéou : après la défaite du général Sékaf a, le dernier officier fidèle à la Cour 4e Nankin, les habitants de Yang- Tchéou préférèrent paBser tous par le sabre plutôt que d'accepter l'injure de la tonsure mandchoue.

« Vous pouvez apercevoir dans ces violences un effet des principes radicalement différents par où Chinois et Mandchoux sont gouvernés. Nous sommes, nous autres, des démocrates, nous accor* dons nos fonctions d^empire à des hommes qui, pendant une partie de leur vie, ont poursuivi les études les plus difficiles, et qui, chaque année, se présentent à des concours où se coudoient plus de dix mille candidats.

« Jamais les Mandchoux, qui se considèrent comme des aristocrates, n'ont osé affronter ces épreuves en concurrence avec nous. Us concou-

raient, sur des programmes spéciaux, et à part. Presque tous étaient admis. Après cela, il nous fallait accepter que, dans chaque ministère, la moitié des fonctionnaires fût composée de Mandchoux. Arrogants et ignorants, ils rejetaient sur leurs collègues tout le poids dés responsabilités et de la besogne.

a Voilà le régime qui, chez nous, a duré trois siècles et demi. Si des Chinois ignorants et fanatisés ont été compromis dans cette insurrection des Boxers, qui a été voulue et provoquée par feu l'Impératrice Douairière, — c'est-à-dire par la concubine mandchoue d'un empereur mandchou, — il est aujourd'hui de notoriété européenne que ce furent, une fois de plus, des chefs mandchoux qui, ce jour-là, dirigèrent un mouvement xénophobe.

^ Nous autres, Chinois, nous avons renoué sur ces ruines nos espérances d'aujourd'hm à nos traditions d'hier. Cette Chine-là, alliée des Alliés, se dispose à tenir son rang dans un Monde renouvelé. »

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