CHAPITRE XL
Il semble que nos Alliés Japonais ont été aussi * surpris que nous-mêmes par l'effondrement total de la Russie et par la signature du traité de Brest- Litovsk. Cet inattendu met d'abord en échec les plans d'action russo- japonaise dont, au cours de l'automne 1915, la visite du grand-duc Michaëlovitch fut la préface.
On disait alors couramment dans les chancelleries d'Extrême-Orient :
— Évidemment, le Japon fait valoir aux yeux de la Russie le développement considérable de sa population. Il insiste sur l'impossibilité où il est de s'installer au Canada, aux États-Unis ou en Australie avec la figure d'un immigrant pacifique, cordialement accueilli. Il précise que si, administrativement parlant, il a fait de la Corée une colonie prospère, à cause de la rigueur du climat il ne rencontre pas sur ce sol un lieu favorable à l'installation de l'agriculteur japonais. Il ne dissimule pas, qu'un jour ou l'autre, il compte trouver
en Mandchourie une compensation à ce qu'il qualifie des « déboires ». Il laisse entendre qu'il considère ce bénéfice comme une récompense. Elle lui serait due à cause de la fidélité à ses engagements dont, dès le début de la guerre, il a donné de» marques à l'Angleterre. Or, il y a une Mandchourie du Nord et une Mandchourie du Sud. Si l'on jette les yeux sur la carte, on s'aperçoit que les eaux importantes coulent sur le versant sibérien. On en peut conclure ceci : le jour où la Mandchourie Méridionale viendrait à tomber dans les mains du Japon, la Mandchourie du Nord, — tel un fruit mûr, — choirait d'elle-même dans le panier aux vendanges du Tzar et de ses conseillers. Et ce* sont là perspectives alléchantes 1
Si ces vues furent réellement échangées, avec la disparition d'un des interlocuteurs, elles sont devenues lettres mortes.
D'autre part, l'analyse des raisons qui, en 1915> écartaient la chance d'une intervention militaire du Japon sur les champs de bataille de l'Europe^ enfermait mieux que la vérité d'une heure, puisque après deux années écoulées, sur ce point important^ l'attitude du Japon ne s'était pas modifiée.
C'est hier, le 15 novembre 1917, que M. Shoda^ ministre des Finances du Japon, dans le cabinet Terauchi, a officiellement renouvelé la déclaration de ses prédécesseurs. Il a parlé à Osaka devant les
3i8 L'HEURE DU JAPON
groupemei¥ts financiers et industriels de cette laborieuse cité.
Il a dit textuellement :
— L'envoi de troupes hors du Japon est impossible pour des raisons qm sont évidentes.
II a tenu à mettre en lumière a Taide que le Japon, aujourd'hui comme hier, offre à ses Alliés eiuropéens dans leur lutte contre les Puissances Centrales »•
— En dehors de notre coopération navale dans la Méditerranée et dans d'autres mers, a-t-il très justement rappelé, nous avons vendu aux Alliés des steamers. Avec l'autorisation du gouvernement, beaucoup de nos navires transportent deâ cargaisons à destination des Pays Alliés. Mais c'est sur le terrain financier que le Japon a rendu aux Alliés les services les plus notables. Depuis la date de la déclaration de guerre à l'Allemagne, en 1914, jusqu'au mois d'août dernier, le Japon a dépensé au moins un milliard cinq cent mille yen pour assister l'Entente directement ou indirectement. Nous avons pris des parts dans les emprunts de guerre, souscrit aux Bons de Défense, peut-être même peuton considérer comme une aide directe les rachat» de la dette japonaise sur les différents marchés alliés?
M. le Ministre des Finances avait tenu à clore son discours par un couplet de confiance. On y
avait senti la clairvoyante et supérieure influence du ministre des Affaires Étrangères, M. Motono, un des hommes de rExtrême-Orient qui connaît le mieux la situation respective des divers pays de l'Europe.
— Les Alliés, avait déclaré M. Shoda, sont déterminés à pousser cette guerre, quelle que soit sa durée, jusqu'au bout. Donc, les choses étant ce qu'elles sont, l'immédiate restauration de la paix n'est pas vraisemblable. Tout.propos pacifique, qui se produit à l'heure qu'il est, est de fabrication allemande.
Sûr que, dans ces conditions, les Alliés, continuateurs de la guerre, étaient plus généralement sympathiques à un auditoire d'industriels et de financiers japonais que les Allemands avides de paix, le Ministre avait conclu :
— Même si la paix était immédiatement restaurée, une telle mesure n'aurait pas de prompte répercussion sur les conditions de notre vie économique. Ne vous laissez donc point troubler par ces rumeurs de paix.
Enfin, il avait annoncé aux chefs d'industrie et aux manieurs d'or qui l'entouraient, cette bonne nouvelle :
— Quand le Gouvernement a établi le budget de l'année qui vient, avant tput, il a décidé de mettre au point qu'il faut les armements de ce Pays.
Et ces dernières paroles avaient été pour le» initiés le commentaire de la phrase sur les « raisons évidentes » pour lesquelles le Japon ne s'engagerait pas en Europe. »
A la minute où un membre du Gouvernement proclamait cette doctrine officielle de V « abstention B, certains milieux de haute culture japonaise ne semblaient pas plus décides à orienter leurs sympathies du côté des Alliés. C'est au mois d'octobre dernier qu'un des maîtres les plus écoutés de l'Université Impériale de Tokio, le professeur Surutaro Senga, a publié, dans la Revue TaiyOy sous ce titre : La position du Japon dans la guerre européenne^ un exposé de principes qui a fait du bruit.
L'article aurait été fabriqué à Berlin même, et envoyé au Japon tout cliché, qu'il n'aurait pas témoigné d'un dédain plus complet des motifs pour lesquels les Alliés se battent, revendications de Droit ou d'Idéal. On lit tout de même avec profit une déclaration de ce caractère. Elle est un exemple des ci:udités que la « Kultur » triomphante imposerait à l'Univers. Il ressortait avec clarté de l'opinion exprimée par ce haut professeur de l'Université Impériale de Tokio que nulle question de principe n'était ici en cause. Il s'agissait purement et simplement d'intérêt particulier et bien entendu. Or, l'intérêt du Japon qui tire de si grands profits
LE JAPON EN 1917 a&l
de cette guerre est clair : il ne doit point travaille? à la raccourcir (1).
Cette pensée sage, sinon généreuse, revenait comme un thème favori sous la plume de journalistes optimistes :
— A quoi bon, disaient-ils, nous saigner d'or et d'hommes pour obtenir des résultats que nous récolterons fatalement, logiquement, sans prendre aucune peine?
En ce qui concernait Tétat d'esprit de la nation japonaise, iconsidérée en son ensemble, il ne reflétait aucune préoccupation spirituelle, voire hautement politique, qui autorisât à augurer d'une orientation finale de l'opinion nippone vers les espérances morales et sociales que représentera la victoire des Alliés.
Le bilan de la mentalité actuelle de la foule japonaise venait d'être dressé par un des siens. D l'avait établi avec une crudité que, chez nous, l'on eût été porté à croire voulue, si l'article, spécialement écrit pour le journal américain le New
(1) La liberté dont a joui le professeur Senga est d'autant plus digne de remarque qu'au Japon la censure s'exerce de la façon la plus active. Tout récemment, un professeur japonais de l'Université de Waseda, a écrit une Moderne histoire du Socialisme. C'était un ouvrage scolaire. Il exposait seulement le développement moderne de l'idée socialiste. Le gouvernement japonais a interdit la publication de cet ouvrage.