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CINQ HEURES. AVENUE DE LA GRANDE-ARMEE

Le salon de Mme la baronne de Baye: l'un des derniers où triomphe la littérature. Il y a bien celui de Mme de Noailles, le passionnant poète du Cœur Innombrable. Mais il est plutôt une chapelle — une grande chapelle, une cathédrale même, si Ton veut. Divers dieux s'y encensent mutuellement. C'est l'adoration perpétuelle. Sur les marches de l'autel M. Maurice Barrés demeure prosterné. L'inverse devrait avoir lieu. Rien de semblable aux réceptions charmantes de Mme de Baye. Toutes les opinions se groupent autour de l'auteur de Y Ame Brûlante, qui les reçoit avec une grâce simple et une affabilité délicieuse. Mme de Baye réalise ce prodige de ne juger les hommes et les livres que par le talent qu'ils manifestent. Elle sait faire abstraction de ses préférences littéraires et philosophiques pour juger en toute indépendance. Cela est rare. Ceci est plus rare. Mme de Baye reçoit les poètes, elle les met en relations, elle prend parti pour eux à l'occasion. Elle a poussé la bienveillance jusqu'à accepter le titre de membre du Comité de la Société' des Poètes Français. Il faut souhaiter que son bel exemple soit suivi.

Il l'est peu jusqu'alors. Peut-être même pourrait-on dire qu'il ne lest point. Car on ne fera croire à per-

sonne que l'entreprise de Mme la Baronne Reille ait un but littéraire. Le titre : Ligue Patriotique des Françaises, et les manifestations de cette... association laisseraient plus de doute à cet égard ^si quelque doute pouvait subsister) que la poésie des hymnes de guerre composés sur sa demande. Cela se chante sur l'air de la Carmagnole et sur celui des Pioupious d'Auvergne, Écoutez :

« Hardi contre la clique (!)

Sans patrie et sans Dieu !

Pour la foi catholique

Français debout ! Car Dieu le veut !

Chantons la « Catholique »...

Vivent la France et Dieu » (?)

« Unissons-nous, les vaillantes Françaises (sic)

Faisons flotter haut

Notre cher drapeau.

Pour que nos champs, nos bois et nos falaises ?

Restent notre bien Et soient toujours pays chrétien ! »

Des commentaires ne s'imposent pas. Pourtant le souhait « Vive Dieu ! » m'apparait comme antidogmatique : Dieu, par définition, étant éternel. Ou bien je dois le considérer comme un juron suranné, ce qui devient très déplacé. Ces vers ont pour auteur le barde Théodore Botrel, honnête chansonnier qui descend de Montmartre. Son talent descend avec lui. Je n'ai jamais rencontré « le barde breton et Mme Théodore Botrel » dans les salons de la Baronne de Baye.

J'y ai vu, pour mon plaisir, des poètes moins

belliqueux que l'auteur de la Catholique, et des mondains moins soucieux de la création d'une « caisse électorale » que la présidente de la Ligue Patriotique.

...Cinq heures tintent. Les serviteurs disparaissent. Littérateurs et mondains se disposent à écouter les poètes qui vont se succéder devant la haute cheminée de marbre blanc. M. Ch. de Pomairols, accoudé, songe, le regard triste. Non loin, Mme de Laprade et Mme de Bouchaud forment, par le rapprochement de leurs beautés délicates, un groupe digne de tenter l'excellent peintre Maxence. Ailleurs, l'élégance sobre d'Auguste Dorchain, conférencier de l'Odéon, achève de converser avec Mme Dorchain, de qui le visage admirable et tendre reflète un bonheur grave. Dans un angle, Lucien Pâté qui représenta les ministères à tant de solennités littéraires ; Théodore Maurer, qui ressemble à Marcel Legay, et André Delacour, qui ressemble à Paul Deschanel, sourient aux spirituelles plaisanteries de Pierre de Bouchaud. M. de Bouchaud oublie pour un instant qu'il est, avec M. Gebbhart, le nouvel académicien, l'homme qui connaît le mieux l'Italie et le plus agréable des conférenciers que l'on écoute à la Sorbonne. M. Victor du Bled, qui vient d'arriver, tend la main à M. Paul Musurus-Bey, représentant en France de S. M. le Sultan, et Mme de Rohan-Chabot feuillette le dernier livre de Mlle Marthe Dupuy, lauréate du concours Sully-Prudhomme.

Le silence s'établit soudain. Mlle Hélène Vacaresco

vient de se lever. Bientôt l'élégance de ses gestes lents complète la mélancolie de ses beaux vers. La voix profonde, caressante, un peu fêlée, de Mlle Vacaresco semble toujours hésiter entre le glas et le carillon. Elle crée une atmosphère pathétique...

Le crépuscule éparpille dans l'immense salon des lambeaux d'or et des guirlandes de pivoines ; il place des reflets sur les cuivreries des meubles, sur la panse des poteries, sur les plis raides des tentures. Là-bas, TArc-de-Triomphe, pesant et gigantesque sur la magie du ciel étincelant, devient grandissime... Et la voix de Mlle Vacaresco s'éteint dans la lumière rose comme les notes pâmées des tourterelles meurent dans la lumière verte des clairières, en forêt..

L ÉCARTEUR Roman par Emmanuel Delbousquet.

Vous ne rencontrerez pas Delbousquet dans les parages de l'Américain ou du Vachette, vous le chercherez vainement aux abords de l'antichambre des critiques (il en reste quelques-uns), sous les galeries de l'Odéon, au bras de quelque gloire cénaculaire ou dans

les salles de rédaction. Delbousqueta la sagesse de demeurer dans son village de Sos, comme Vermenouze habite aux Vielles-d'Ytrac et comme Guillaumin reste dans la sérénité d'Ygrande. Une fois de plus j'ai la joie profonde de constater, en lisant VÉcarteur, que les œuvres belles vraiment, les œuvres qui dureront plus qu'un feu de paille (cette paille dont les mannequins parisiens se débourrent pour glorifier de ses flammes leur favori d'une heure), une fois de plus, dis-je, j'ai la joie de constater que les œuvres belles ne naissent plus dans la capitale.

L'Écarteur est un très beau livre. Je le dis tout net, car je ne puis admettre la critique qui n'appelle pas un chat un chat, Dorgère une beauté et du Saussay un pornographe. Il n'y a pas une défaillance d'intérêt danscette œuvre d'unetenue superbe, divisée en courts chapitres mêlés avec une science parfaite, et où, synthétisée en des types définitifs, s'agite toute la Gascogne. Spécialement, je crois bien que Delbousquet a voulu symboliser la race pure et glorieuse du pays d'Albret en ce splendide Simounet, « l'écarteur » fameux des courses landaises de Bordeaux et de Dax, de Nérac et de Pau, ce Simounet qui s'enlève avec tant de vigueur et de naturelle majesté sur le décor immense des déserts de bruyères « où il n'y a jamais de bruit d'eaux vives », de marécages où se piquent des roseaux pareils à des quenouilles que, parfois, un courlis effleure, d'îlots de sable « nus et blancs », de hautes brandes cuivrées, de landes lointaines et de gorges bleuâtres se succédant « jusqu'à l'horizon où, dans la

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splendeur de l'azur, s'éteignent peu à peu les neiges des Pyrénées », — ce Simounet « large d'épaules et mince de taille, souple et hardi », leste et musclé, qui vit toujours « en rase lande ou dans les bois » et dort l'hiver dans une masure abandonnée au bord du marais de Tireù, — ce Simounetqui dresse ses labris, semblables à des loups, à mordre au jarret les vaches récalcitrantes et à leur sauter au garrot; ce Simounet qui « les pieds joints sur son béret bleu » franchit d'un bond, de la tête à la queue, les bêtes furieuses des arènes où s'accomplissent les tauroboles chers aux peuples méridionaux — ce Simounet, enfin, en qui fusionnent les deux types généraux de la race gasconne: petit homme mince, vif, tout en muscles, comme le vacher Modestin, et géant magnifique, d'une force extraordinaire comme Pouyabère, le maître, c'est-à-dire la seconde grande figure du livre de Delbousquet, l'endurance, le courage indomptable et la puissance tranquille, sûre d'elle-même !

il me serait agréable d'analyser ce roman en détail : la place et le temps me manquent. Je veux pourtant faire deux reproches à M. Delbousquet. Parmi ses belles phrases aux sonorités pleines, au dessin précis, aux mots exacts, qui font songer souvent à Flaubert, M. Delbousquet a laissé se glisser, de loin en loin, des incidentes placées plus conforme ment à l'inspiration qu'aux règles grammaticales. Et, en dépit de la ponctuation, l'amphibologie est effleurée* C'est là une remarque de grammate, déplacée certes, au milieu des splendeurs que nous ofire

le romancier. Elle devait pourtant être faite et, si j'avais du loisir, je la glisserais furtivement entre des éloges plus circonstanciés où elle prendrait alors sa vraie valeur relative. Le second grief que je tiens à formuler ne s'applique pas à M. Delbousquet seul, mais à sa race qui pose en principe suprême le culte de l'Adresse et de la Force. Ah ! certes, les artistes énergiques que sont Louis Bertrand, auteur du Rival de Don Juan et de Pépèle-h-bien-aimé, et Delbousquet ont écrit des pages superbes célébrant la vigueur corporelle, la brutalité énorme, la gloire du muscle et de la beauté physique : ce n'est pas moi qui [les blâmerai de leur enthousiasme, de leur dédain du convenu et du bienséant. Je constate que les pages de l'Êcarteur, lorsque l'auteur peint en fresques lumineuses la fête du cochon où l'on « mange du boudin, des saucisses, des tripes grasses, du filet rôti » à gueule que veux-tu, où l'on saigne les verrats que chacun découpe à sa convenance et fait cuire à sa manière, où Mille-hommes, le boucher dont le poing étourdit un bœuf et fend une table, étalé sur le dos, sous un tonneau, laisse le vin rouge couler à pleine cannelle, dans sa bouche, où l'on culbute la Silote, aux mamelles opulentes et fermes, sur les sarments de la cuisine, où tant que i a por en pindoulère las gens s'en ban pdncuère (i), ou lorsqu'il nous mène du marché du dimècres (2) à Gabarret où, parmi le pétil-

(1) Tant qu'il y *du porc suspendu, les gens ne s'en vont pas.

(2) Mercredi.

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lement continu des mots sonores, des gestes violents, « les filles ne savent ni rougir ni baisser les veux », au point que « dans la bousculade d'une étroite rue » la plus grande honnêteté qu'on puisse leur faire « c'est de leur planter hardiment la main au pli le plus secret de la jupe, en leur soufflant en plein visage le mot ardent qui témoigne le désir», — je constate que ces pages vibrent d'une intensité de vie si considérable, si outrancière qu'elles en gardent une étonnante allure. Je les admire et je les aime. Mais la vie intérieure? la vie cérébrale ? la psychologie de ces hommes et de ces femmes, de ces mâles indomptables et de ces femelles superbes, aux seins orgueilleux et dont les hanches au « balancement souple et rythmé» ont l'élégance des amphores de jadis ? mais le souci de l'avenir social ? le regard sur la suite de l'aventure humaine ? Je nevoisrien detout celadansl'ceuvredeM. Delbousquet et dans l'immense majorité des pages littéraires écrites, depuis des siècles, outre Loire. Je ne veux pas dire que cela est indispensable à la beauté d'un livre mais. . . Nous vivons à une époque où il est blâmable de rester étranger aux grands courants d'idées qui entraînent l'humanité tout entière vers de meilleurs horizons.— J'aurais encore voulu trouver dans l 'Écarteur, à côté de ces descriptions vives des courses landaises où se manifeste un légitime ravissement artistique, quelques pages de raison : le blâme de ces jeux barbares où le spectacle est parfois sublime et souvent ignoble, dans le cirque — et où il est toujours immonde parmi le public haletant, lubrique, féroce.

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Mais mes reproches n'entament en rien la beauté de cette œuvre, M. Delbousquet est un excellent écrivain à présent. Il sera beaucoup plus dans dix ans s'il continue la série de romans dont ï Ècarteur fait partie et dont le Ma^areilh fut le début. La littérature provinciale est ressuscitée. Alléluia !

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