LES COULOIRS DU SENAT
Nos théâtres ont des coulisses. Nos hémicycles législatifs possèdent des couloirs. Les coulisses sont plus intéressantes que la scène. Les couloirs sont plus amusants que la salle des séances. Il serait puéril de croire que nos sénateurs conservent à la ville l'allure majestueuse qu'ils doivent avoir dans leur fauteuil. Le vent du siècle souffle sur l'éloquence parlementaire. La véhémence antique et ses procédés disparaissent de nos tribunes et de nos chaires. La gesticulation mélodramatique et tous les artifices d'antan ne portent plus. La méthode, la logique, la précision, la raillerie parfois, supplantent le rythme des périodes, le pathétisme de commande, la sonorité verbale et les astuces lacrymatoires. Les conventions s'effondrent. Proh curia, inversique mores ! Ne nous plaignons pas.
On a beaucoup trop médit du Sénat. Les vieillards du Luxembourg n'ont pas tous des mentalités de jadis. La jeunesse n'est pas une question d'âge. Il suffit d'errer quelque peu dans les couloirs du Sénat pour être convaincu. Personne n'ignore le joyeux talent de MM. Jean Bayol (des Bouches-du-Rhône), Saint-Romme (de l'Isère) ou Borne (du Doubs). Leurs narrations irrévérencieuses obtiennent beaucoup plus
de succès que les discours (?) de M. Honoré Sauvan (des Alpes-Maritimes). Et il est de notoriété publique que M. Viger (du Loiret), ancien ministre, se montre plus rabelaisien que leur aimable trinité tout entière. — Il existe d'autres hommes d'esprit au Luxembourg. La manière de M. Clemenceau n'est pas à rappeler. Celle de M. Combes demeurera célèbre. Mais tous ceux qui raillèrent M. Piot savent-ils que l'apôtre de la repopulation sait articuler, avec la plus parfaite placidité, les répliques les plus corrosives? Il ne manquait que cela pour que sa gloire lut complète. M. Piot pour son œuvre féconde (entre toutes) avait droit, plus que quiconque, au « souvenir » de la postérité. Je n'écris pas à dessein le mot « reconnaissance ». Il vivra aussi dans la mémoire des gens spirituels par inclination... ou par nécessité.
Le vaillant sénateur de la Côte-d'Or porte un nom caractéristique. Les noms sont des oracles. Il eût été surprenant que M. Piot fût la vivante antithèse de son vieux compatriote Bonaventure Despériers. l'exquis auteur du Cymbalum Mtindi. M. Piot — saiton qu'il se prénomme Edme ? (i) — est généreux et bon, malicieux et prudent. Comme tous les novateurs, il se laisse exoloiter un peu. Peu de jours vont rejoindre leurs prédécesseurs dans l'éternité sans que quelques jeunes mères viennent abuser de
(i) Il est aussi malaisé de se remémorer le prénom des hommes célèbres que de citer d'une traite les quarante académiciens. (Les gens les plus avertis oublient toujours M. Rousse.)
sa bourse et de sa patience au Parloir. Naguère il distribuait l'or sans compter. Le nombre des solliciteurs devint tel que le vénéré sénateur craignit l'anéantissement de sa fortune personnelle. Il réagit. — Aujourd'hui « la scène du parloir » se passe comme il suit:
La Visiteuse. — Monsieur le Sénateur... Importune peut-être ?. . . Mais la situation des mères pauvres. . . etc. . .
M. Piot. — Certainement! Je travaille justement à un projet de loi qui... Vaillante femme... Continuez... Le pays...
La Visiteuse. — Oui, bien sûr!... Mais la vie difficile... Travail rare... Argent...
M. Piot — Je sais... Je... Ah ! sapristi, je n'ai pas d'argent sur moi... Méchant hasard... Pourtant je voudrais... [Élevant la voix) Huissier, vous n'auriez pas sur vous... ?
L'Huissie?* [exécutant sa consigne)... Mais si.... Monsieur le Sénateur... J'ai... Je n"ai que cent sous et de la petite monnaie...
M. Piot. — Bah ! Donnez tout de même. (Je vous rendrai cela.) C'est bien peu. Madame, évidemment... Je... Voici...
M. Piot est un habile homme. Il fait quatre heureux aujourd'hui avec la joie qu'il octroyait naguère à un cas isolé. La scène varie très rarement. Elle a eu lieu, pourtant, ainsi :
La Visiteuse, jeune, blonde, jolie. — Monsieur le Sénateur... Importune peut-être?... Mais la situation des mères pauvres... etc..
M. Piot. — Certainement... Je travaille justement à un projet de loi qui... Vaillante femme... Continuez... Le pays...
La Visiteuse. — Oui, bien sûr!... Mais la vie difficile... Travail rare... Argent...
M. Piot. — Je sais... Je... Ah ! sapristi, je n'ai pas d'argent sur moi... Méchant hasard. .. Pourtant je voudrais... Huissier, vous n'auriez pas sur vous?...
L Huissier. — Mais si... Monsieur le Sénateur... J'ai... Je n'ai que cinq francs et de la petite monnaie...
M. Piot . — Bah ! Donnez tout de même. (Je vous rendrai cela...) C'est bien peu, Madame, en vérité... mais...
La Visiteuse (jolie moue;. — Je vous remercie beaucoup, Monsieur le Sénateur, pour le petit... Mais c'est peut-être... (œillade) Je suis encore jeune (attitude) et...
M. Piot (souriaîit et calme). — Et fort jolie !... {remoue)... Mais si, mais si!... Comme je regrette !... Tenez, je vais vous indiquer un endroit où l'on vous donnera un peu plus... Alle{ donc à la Chambre /
M. Emmanuel Arène, qui passait, s'eiTorça pour ne point pouffer.