LES EMOTIONS MODERNES
Je ne crois pas qu'il soit possible à un seul homme cultivé de demeurer indifférent en lisant les Émotions Modernes. On trouverait difficilement, en effet, une œuvre qui fut le reflet plus fidèle et plus complet des inquiétudes, des joies, des tristesses, des souffrances et des aspirations de notre génération. Jamais je n'ai déploré autant qu'aujourd'hui le peu de temps et le peu d'espace dont je dispose. Le livre de M. Lante mériterait une étude détaillée. Cette étude serait longue, car les Émotions Modernes sont complexes à l'extrême. Or nous devons vivre si vite que le critique ne peut imprimer tout ce qu'il distingue, tout ce qu'il
pense, tout ce que les livres dont il s'occupe font éclore dans son esprit. Je veux, néanmoins, esquisser quelques remarques. Parmi tant de talents nouveaux, le talent de M. Emile Lante s'est classé tout de suite. Un talent récent n'est pas souvent neuf. Celui de M. Lante Test intégralement. Je le disais dernièrement, dans une conférence, son œuvre n'offre rien de « déjà entendu », de conventionnel, de cliché.
Elle ne doit rien, ou presque, à l'antiquité. L'art de ce poète — pensée, mécanisme des images et mode d'expression — apparaît comme exclusivement contemporain. Ses préoccupations de tous ordres : celles de notre époque ; ses hésitations : celles de la majorité des intellectuels. A cet égard, je déplore l'inquiétude fébrile de M. Lante. La vérité c'est la vie. Le bonheur humain est possible. Il faut admettre notre principe de la relativité. L'auteur des Émotions Modernes, encore sous l'empire de l'éducation qu'il reçut et de la religion qu'il pratiqua, hésite et désire, craint et souffre, espère et pleure. Notre satisfaction d'artiste ne peut pas réduire au silence notre sollicitude d'ami : — Emile Lante aime trop son époque pour ne point arriver quelque jour à la sagesse, à la conclusion qui s'impose à tous ceux qui raisonnent librement. Car aimer le temps présent, c'est comprendre la vie qui passe. Comprendre la vie, c'est découvrir l'art de vivre. — Tout homme capable d'écrire les lignes éloquentes qui suivent est sauvé. Il constatera l'indignité des préjugés de jadis. Il saura se faire le bonheur dont il rêve. « Quelle
époque, écrit Emile Lante, fut plus digne d'inspirer un écrivain que celle qui s'ouvre devant nous, si tumultueusement nouvelle de par le prodigieux apport scientifique et économique du dix-neuvième siècle, — qui, en soixante ans, transforma les conditions de la vie et, par conséquent, les hommes et les paysages, qui ajouta aux sensations vieillies des sensations inéprouvées et joignit aux souffrances amoncelées par les siècles écoulés des souffrances plus violentes et plus subtiles qu'éclairent des fulgurants espoirs naguère inconnus. »
D'autre part, si j'étais inquiet relativement à l'évolution des idées de M. Lante, ceci me rassurerait : M. Emile Lante ne garde avec les doctrines du passé que des relations toutes sentimentales. Il ne reste leur vassal que parce qu'elles sont encore ce qu'un poète appela tendrement : « les jolis mensonges de nos mères ».
Deux autres caractéristiques : M. Emile Lante ignore la révolte ; M. Emile Lante ignore la haine. La vigueur peut exister sans la première et l'amour sans la seconde.
Le poète des Émotio?is Moder?ies possède une âme tendre d'une sensibilité pathétique. Il a un talent d'une subtilité intéressante, — un tantinet maniérée parfois. Son cœur vibre à la moindre brise. Comme un cristal fragile, ce cœur sonne doucement, longuement, en mineur... Il est un peu fêlé ce cœur, — il l'est exquisement, — à peine.
Le « procédé » de M. Emile Lante — excellent
intuitif, — vaut d'être étudié, analysé. Il y a des découvertes à faire dans son patient démontage. Voici, pêlemêle, quelques exemples. Mes lecteurs, ayant des documents en mains, pourront conclure à ma place.