V.a) Si tu pouvais savoir mon aimante détresse
Je crois que tu viendrais, tranquille, le front doux, Ouvrir tes chastes mains, ouvrir ta chevelure, Au seuil de ma maison m'ofïrir l'or de ton cœur Et verser sur le mien, à flots vibrants, l'eau pure De ta voix inconnue.
(Le confiant espoir, p. i 58.)
b) Si tu veux, en été, nous irons vers les dunes. Le sable sera bleu sous l'ombre du ciel bleu : La lune berçant Teau, la mer berçant la lune, Mille étoiles riront dans le rire des cieux.
[Si tu veux, p. i 75.)
M. Emile Lante écrit en vers libérés. Il fait partie de notre École française (i). Pourtant son vers hésite quelquefois. Son rythme se montre souventincertain. Sa langue n'est pas toujours très pure, très grammaticale. Pour tout dire : M. Lante est un peu trop victime de la sonorité. Mais ces défauts deviendront de puissantes qualités. L'avenir de l'auteur des Émotio7is Modernes n'est pas douteux. Il a fait songer à Sullv-Prudhomme mon vaillant confrère Louis Lumet. Il m'oblige à un rapprochement assez étroit avec Huysmans. Que sa fébrilité s'atténue un peu, qu'il soit en possession de tout son métier, qu'il mette plus souvent en œuvre, dans ses vers, son ardent régionalisme, il sera parmi les premiers de nos poètes. Il a des dons magnifiques, et. spéi lement, un instinct impressionniste de premier ordre. Il nous doit de belles œuvres. Il nous les
V. La Foi Nouvelle, recueil, précédé d'un manifeste. fFasquelle.)
donnera — impeccables. Nous sommes quelquesuns, — à Paris et ailleurs — à nous réjouir de cette certitude.
a medan. — 3e anniversaire de la mort d'émile zola
Aux pelouses neuves de Maisons-Laffite la paix vieillotte de Poissy, ancien bourg royal, succède. Le train roule entre des frondaisons rouillées. Des feuilles mortes valsent un instant derrière lui. Elles retombent sur la sécheresse du ballast. C'est, à présent, un paysage de tuiles rouges, de collines bleues et d'eau nacrée. Quelques barques glissent sur la Seine. L'eau qui tombe des rames pousse de grands cercles souples vers les rives. — Villennes !... Ce nom léger, mélancolique et sonore comme une brise nonchalante dans un crépuscule plein de cloches lointaines, tinte sur le quai de la petite gare subitement envahie. Nous allons tous, familiers, disciples et fidèles du grand écrivain disparu depuis déjà trois ans, vers la « maison de Médan ». Que de souvenirs elle évoque cette maison ! que de rêves elle vit éclore ! que de projets splendides elle abrita !... que de paroles mémorables
elle entendit ! Nous allons tous, par groupes. Un grand silence plane sur la campagne. Les voix basses des pèlerins ne le troublent pas. — Toute l'intellectualité française est représentée dans cette foule en marche.
Voici la maison. Elle est simple et vaste. Elle sourit au paysage (voilé de brume comme des yeux sont brouillés de larmes;, de toutes ses briques vieux rose, pâlies par le temps. Voici le jardin où les fleurs commencent à mourir, où les oiseaux se taisent dans les arbres. ISn buste sur une stèle. Des palmes et des fleurs. Quelques chaises. La foule se groupe en hémicycle devant l'effigie du formidable écrivain. Pas de places de faveur et pas de hiérarchie. Il n'y a ici que des amis, il n'y a que des fidèles communiant dans la plus légitime des admirations pour le plus vaillant des maîtres de la plume. On se serre les mains sans rien dire comme dans une nécropole. Et ce jardin, et cette maison vide, et ce paysage accourant tendrement depuis l'horizon apâli, forment bien une sorte de cimetière où chacun des assistants retrouve des souvenirs d'heures mortes. . . Rien n'a changé. Seulement, par une porte ouverte, les salles apparaissent vides de meubles et pleines d'ombre fauve. La gigantesque verrière du cabinet de travail absorbe la lumière diffuse qui pleut du ciel. Oh ! la tristesse indicible de songer que, là-haut, le Maître avait fait inscrire, sur la hotte de sa cheminée monumentale, cette devise qu'il avait toujours (manuscrite au temps de sa jeunesse) sur sa table : « Pas un jour sans une ligne!... »
Hélas ! la main qui nous donna tant de pages chaleureuses, tant de livres immortels, s'est glacée pour toujours... Longtemps, comme si tous ces hommes n'avaient qu'une seule pensée, le silence et l'immobilité planent. Nous songeons aux Veillées, à l'Œuvre, à Germinal et à Fécondité.
Octave Mirbeau, en casquette de drap, s'immobilise. Ses yeux, verts comme la mer sur nos côtes natales, ont perdu leur froideur et leur ironie. Alfred Bruneau, que je considère comme le plus savant de nos musiciens, regarde droit devant lui, l'esprit ailleurs, sans doute auprès de celui qui lui fournissait ses livrets. Tout près, Alfred Dreyfus, blanchi, vieilli, déjà voûté par toutes les tortures qu'il décrivit dans son volume si peu littéraire et si poignant : Cinq ans de ma vie, réfrène une émotion violente. Notre bon éditeur Eugène Fasquelle, souriant et calme parmi tous ces gens dont beaucoup sont « ses auteurs », rayonne de joie devant ce recueillement, devant cette sympathie générale pour l'homme dont il répand l'œuvre, pour l'homme qu'il ne cessa jamais de soutenir et d'aimer. M. Charpentier avait commencé. M. Fasquelle continua à maintenir de bonnes traditions, — disparues aujourd'hui presque partout dans le monde de la littérature. Ailleurs c'est Maurice Le Blond, J.-G. Holl, le romancier. Albert Doyen le compositeur, Saint-Georges-de-Bouhélier, petit, frêle et pâle, Alexandre Charpentier, solide et résolu, Claude Monet le peintre, le sculpteur Derréqui exposera au Salon d'Automne une Louise Michel
admirable, le colonel Picquart, Bernard Taft, Fernand Desmoulins, Georges Loiseau... tant d'autres !... C'est l'heure des discours. Ils sont trois. Ils sont courts. Ils sont beaux.
M. Mesureur, directeur de l'Assistance publique, se lève le premier. Sa silhouette géante et mince domine le public. Il parle doucement, clairement, sans geste. Peu à peu l'émotion qui l'étreint passe sur nous. Mme Zola, livide, roidie, très pathétique, pleure en silence. Et lorsque M. Mesureur se tourne vers elle qui donne aux pauvres le domaine historique de Médan; lorsqu'il lui déclare, avec un tact parfait et avec une voix qui tremble, qu'elle « ne perdra pas Médan, si elle veut bien considérer toujours qu'elle sera ici chez elle » et qu'il entend rester son collaborateur « pour consacrer Médan au souvenir du grand écrivain et y faire respecter le culte que lui ont voué ses admirateurs et ses disciples », la vaillante femme étouffe un grand sanglot. M. Mesureur a profondément ému tout le monde.
Paul Brulat lui succède. Paul Brulat, l'auteur de la Gangue, d'Eldorado et de beaucoup d'autres œuvres belles, parle au nom des amis du maître. Il le fait doucement, pieusement. Il définit la personnalité de Zola, « ce brave homme de grand homme ». Il permet à ceux qui ne connurent pas l'auteur de Travail de comprendre mieux la valeur de cette affirmation do M. Mesureur : « Nous ne laisserons pas défigurer ce domaine où l'âme des choses garde encore l'empreinte du génie. »
Marcel Batilliat, le délicat poète de Versailles-auxfantômes et de la Joie, qui paraît demain (j'ai dit poète à dessein bien qu'il n'ait publié que des romans) s'avance enfin. Il est jeune, grand, éloquent. Sa voix tonne sans outrance. 11 parle au nom de la jeunesse littéraire. — Il rend hommage à l'auteur de la Terre avec aisance et impartialité. Il rappelle la boutade de Zola : « C'est fini entre nous belle jeunesse ! » et il évoque les sombres jours de l'Affaire où Zola trouva parmi les jeunes ses plus ardents défenseurs et ses plus dévoués partisans. Le discours de Batilliat est une durable page de littérature. Il motive de fréquents bravos. Sa conclusion est splendide et très simple :
« Si Emile Zola fut naguère « un moment de la conscience humaine », il est aujourd'hui, par son œuvre, par son influence, par sa pensée, l'expression magnifique et pure de la conscience de notre patrie. Plus tard, quand viendront les temps que son lucide génie a entrevus, les temps de progrès, de vérité et d'harmonie, où d'autres générations régneront plus heureuses sur la terre plus fleurie, Zola, le prophète et l'apôtre, sera encore et toujours la conscience sereine, la conscience vivante et joyeuse, la conscience éternelle de l'humanité !... »
Mme Zola, maternelle, embrasse Batilliat. Il fut de ceux qui veillèrent Zola.
C'est fini. La foule se disperse dans les allées du parc et dans les salles delà demeure. L'horizon familier à l'auteur de Nana s'étend au lointain. Un coteau dont les lignes souples sont une harmonie... De
petites maisons aux toits de tuiles l'escaladent. Des prairies fraîches. Des saules d'argent. Des peupliers en lignes. Des frênes qui plongent dans la rivière leur image renversée. Puis les pelouses du jardin jonchées de pétales meurtris... Un arbre déjà cuivré ressemble à un énorme jet d'or liquide. Les feuilles qui tombent de ses branches ressemblent à des gouttelettes. Il y a dans ce site une ambiance de paix, d'existence calme...
Sur la voie toute proche une locomotive siffle. Elle va vers Paris, vers la fièvre, vers la Vie... Elle passe.
VIIÏ