‹ L'heure qui passe;Chapitre 16 sur 63 · SAO VAN DI · texte numérisé non relu

SAO VAN DI

Roman de mœurs laotiennes, par Jean Ajalbert.

Pierre Loti est loin de nous. Déjà. L'exotisme de BernardindeSaint-Pierreet de Chateaubriand a évolué. Nous avons vu naître et grandir la délicieuse nostalgie de l'Orient. Elle date surtout de Leconte de Lisle et de Victor Hugo. Nous avons eu Fromentin classique, énergique et reposé. Nous avons eu Théophile Gautier, romantique sagace. Nous avons eu Loti tourmenté, tendre, habile, aimable, pittoresque et voluptueux. Il est un touriste idéal, un voyageur expert. Mais il ne veut jamais être autre chose qu'un européen transplanté. Son exotisme se réduirait facilement à un cadre, à un décor, à un paysage chan-

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géant, curieux et nouveau, où palpitent les émotions poignantes et l'indicible mélancolie qu'il a mises dans l'amour humain. L'exotisme de Loti n'est qu'un bel accessoire. Je n'irai pas jusqu'à dire que l'auteur d'Açiyadé soit réductible à un Maizeroy qui voyagerait.

Notre époque d'altruisme, d'utilitarisme et d'investigation, ne se contente plus de cet exotisme-là. Elle se penche, avec intérêt et sollicitude, vers toutes les races humaines ; elle s'évertue à connaître leur âme, à expliquer leurs gestes et leurs actes. Les idées coloniales subissent l'influence de cet état d'esprit. On sait, enfin, que soumettre n'est pas conquérir, qu'imposer des lois n'est pas pénétrer les secrets des consciences, qu'exploiter n'est pas comprendre, qu'il serait peut-être plus noble et plus habile de considérer les races vaincues autrement que « comme des choses inertes et profitables » (selon l'expression de Louis Lumet), car il est permis d'espérer qu'il serait plus aisé de les diriger dans le sens du progrès et de la civilisation, si l'on connaissait mieux leurs qualités propres et si l'on était plus documenté sur leurs mentalités. Quelques romanciers l'ont bien compris : J.-C. Holl, dans les Casques blancs, et Marius-Ary Leblond, dans leurs Sortilèges, pour ne citer que les plus récents.

Jean Ajalbert,dans son nouveau livre Sao VanDi, qu'il rapporte du Laos, professe tacitement les mêmes idées. L'intrigue de ce roman existe à peine. Kao Som Sène aime Sao Van Di. Il part en voyage. Il

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revient. Quelques incidents. Beaucoup de traits de mœurs. Nous vivons de la vie du muong, parmi les arbres géants et les rieurs fabuleuses, parmi les lianes d'où les orchidées tombent et se mêlent au vol étincelant des paons et des perruches, Nous subissons la magie des heures et des objets, des attitudes humaines et des grondements du fleuve où d'énormes poissons épineux glissent dans les remous. Vie intense et silencieuse! Les sèves et le sans bouillonnent sous les écorces racornies — au travers desquelles surgit, parfois, un éléphant, — et sous les épidermes de bronze qui ne savent se parer que de grappes fleuries. Nous ne pressentons à aucun moment la présence du blanc. Loti disait Je. Ajalbert ne paraît point. D'autres continueront ce qu'il a commencé dans cette oeuvre d'une écriture puissante et d'un coloris admirable. Certaines descriptions demeureront parmi les meilleures pages de notre littérature. Jean Ajalbert fut toujours un homme d'avant-garde, d'ailleurs, aussi bien en littérature, qu'en art et qu'en politique. J'ai pour son talent la plus vive estime. J'ai pour son caractère la plus sincère admiration. Je ne sais où ces lignes le rejoindront. Sa dernière lettre nous était écrite à bord du paquebot le Totikin. Elles lui seront agréables, car il verra en elles un témoignage d'amitié profonde. Il sourira doucement en se tournant du côté de la France, et puis, résolument, il reviendra vers l'avant du navire qui soulève l'Océan en ailes bleues symétriques — des ailes battantes vers l'inconnu, des ailes dirigées vers notre avenir colonial. 11 est contenu tout

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entier, cet avenir, dans le mystère des âmes indigènes, — âmes composites, à la fois très nouvelles et très vieilles, — additions d'atavismes obscurs et lointains. Les colonisateurs se sont conduits envers elles de telle sorte que nous ne pouvons encore les juger avec certitude.

Quid ? caput abscissum démens quum portât Agave Gnati infelicis, sili tum furiosa videtur ?

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