LILLE-EN-FLANDRE
On traversa la banlieue de Paris, qui, peu à peu, s'est égayée vers Goussainville et vers Liancourt ; on évoqua la féerie des rivages italiens devant le couchant qui trempait des laques pourpres dans les marais picards : on fut ému en écoutant la chanson des peupliers de Corbie qui commençaient à perdre leurs feuilles jaunes, — comme des vieillards mourants sèmeraient leurs dernières pièces d'or ; on obéit au geste des premiers moulins à vent surgis à Corbehem, et Ton arrive à Lille dans un fracas d'aiguilles brutalement ouvertes et de plaques tournantes secouées.
La gare, énorme, sévère, toute en fer. La ville ! Du moins on a cru que c'était la ville... Une animation aussi intense que celle de Paris peuplait les rues. Des cars électriques tout battant neuf, grinçaient sur les rails qui font le tour de la place de la gare et déchiraient le grondement incessant de la cité à coups de timbre. Des « D'sirés » de Saint-Sauveur et des « Deuph's » de Roubaix offraient, non « la belle Valence » des boulevards, mais :
— Des or anches... des bell's or anches !
Et l'on a ressenti tout de suite une amertume et une terreur irraisonnée. La rue Faidherbe, grouillante de passants fébriles, marqués au front par l'angoisse générale, mêlaient leurs redingotes, leurs paletots, leurs vareuses. La nuit pleurait sur la cendre diurne en gouttes bleues et vertes... Des lampes à arc scintillèrent. Des rideaux de fer glissèrent devant les glaces des magasins comme le couperet de la Veuve descend entre ses portants couleur de sang. Sur une façade, un mot apparut en lettres rouges : Bodega. Plus loin, une chaîne de lampes électriques écrivit : Posada.
Bodega! Posada!... On nomme ainsi les établissements spéciaux où les buveurs de bière aux joues roses viennent déguster les vins incendiaires d'Orient, d'Espagne, de tous les pays du soleil où les boissons rutilent et où les épidémies se dorent comme les pierres... Bodega, Posada... Des toilettes froufroutantes s'engouffrent dans ces maisons, à la sortie des spectacles, de ces tristes spectacles « parisiens »
où le public septentrional n'applaudit jamais, n'écoute pas et dont il s'échappe avant la scène ultime I
Car le Nord a ses spectacles à lui, pour lesquels il se passionne. Il faut l'avoir vu, fou de férocité, aux combats de coqs de la place Saint-Martin et des quartiers populaires où pleurent, les jours de fête, des orchestrions inlassables et des accordéons sanglotants parmi les hoquets des ivrognes ! Et l'occupation espagnole inocula à ces organismes trépidants les fièvres des faubourgs ibériques ; elle produisit aussi les croisements énigmatiques, affolants, anormaux, admirables, que l'on rencontre aux carrefours pauvres. Car la ville n'existe pas dans les quartiers neufs. Pour comprendre Lille — qui ri est pas la Flandre — il faut l'aller chercher dans ses rues populeuses, dans ses impasses honteuses, dans ses couloirs infâmes, dans ses venelles miséreuses. Les hôtels somptueux, les palais immenses, les églises rares et tragiques, sous leurs pierres noircies, comme les dessins de Victor Hugo, les usines gigantesques aux mille fenêtres aveugles, les rues vastes et cosmopolites, les paletots banals et les toilettes de courtisanes, qu'importe !
Il faut aller dans les faubourgs, sur les quais morts de la Deûle immonde, dans les repaires inconnus, vers les lieux inavouables où toute la race septentrionale se montre librement, hors des conventions et des attitudes officielles. Il faut aller dans le Lille inconnu... Et qu'importe encore, si parmi ces infortunes, ces déchéances, ces cruautés, il sied d'avoir le
revolver au poing?... Oh! le fouillis médiéval des maisons de la Place aux Oignons où d'énormes rats vivent dans les rues ! La splendeur ignoble de la rivière pourrie qui passe sous le tragique Pont- (T Amour et finit entre les maisons titubantes et sous le vomissement de mille tuyaux d'égout, on ne sait en quel cloaque !... Oh ! ces monuments déchus du quartier de la Basse-Deûle, où les fleurs de lys martelées aux époques révolutionnaires, et les clochers mutilés où de pauvres airains jasent encore, dominent des passions atroces et splendides de violence!... Oh! les rues anciennes du Curé Saint- Étienne (des Carolus Duran authentiques y trônent dans d'infâmes demeures), les rues de la Halloterie, des Trois-Molettes où de pauvres savetiers travaillent et dorment dans des caves humides !...
Comment ne pas citer les enfers ouvriers qui prolongent la ville : Fives, noir et silencieux ; Pont-du- Lion-d'Or, rouge et hurlant; Croix- Wasquehal où quelques champs s'obstinent à verdir ; Rougebarre, multitude de maisons à briques sales, tassées en cités ouvrières parmi des terrains vagues où des gamins vagabondent, courent, criaillent, se roulent, vivent d'une existence exclusivement animale que perturbent seules les torgnoles et les cris des mères que le travail forcené aigrit et des pères qu'abrutit l'alcool absorbé dans les estaminets innombrables : Au retour des Dondaines, A la bonne Bistouille^ Au genièvre de Wambrechies, etc.. Plus loin, c'est Roubaix, ville de tous les meurtres et de toutes les
folies, puis Tourcoing tout près, localités extraordinaires où tout est démesuré, où la vie humaine n'a plus de valeur, où rien n'est sacré, où tout se mêle et se désordonné !... Mais plus loin c'est Mouscron, Menin, c'est la Belgique calme et verte, ses sentiers bordés de saules dans lesquels de beaux enfants placides se promènent.
Lille est d'ailleurs remplie de contrastes. Saint- Maurice, quartier des rêveurs et des rentiers, s' étage, en dehors des fortifications, en terrasses verdoyantes, parmi lesquelles de petites maisons mettent leurs sourires multicolores. Il suffit même, dans les quartiers laborieux, que l'hiver éparpille un peu de neige sur les choses, pour que la vision change toute. La ville paraît être en léthargie. On n'entend plus le claquement des roues sur les pavés. Les ballots de coton passent, dans leurs longs tombereaux à essieux coudés, comme des cercueils sur d'étranges voitures mortuaires. La brume cerne les choses etles idéalise. Lille est blanche et bleue comme un rêve, elle est d'argent et d'azur comme une enluminure de missel.
L'atmosphère fuligineuse s'est métamorphosée en brouillard matinal. Hélas ! le mensonge des saisons ne voile pas assez la vie douloureuse des hommes; car des fumées noires s'élèvent et s'étalent sur toute cette féerie !
Or, tout cela est un symbole. Vice et héroïsme, paresse et travail!... Les races septentrionales, actives, sont les plus profondément vibrantes, les plus passionnées de toutes les races humaines, car
les sensations et les croyances, les angoisses et les amours méridionales sont plus exubérantes et plus superficielles. Cette idiosyncrasie se vérifie par l'Histoire ; elle explique le protestantisme à elle seule, par exemple. Dans le Nord, pas de médiocrités, pas de fanfaronnades : des héroïsmes et des crimes réfléchis; des affections invincibles, desenthousiasmessérieux... Accumulations d'énergie, condensations d'âmes. Anxiété incessante jusque dans la folie des ducasses et dans le tohu-bohu de la « Braderie » ou l'allégresse du « Broquelet » (fête des broches •.
Doit- on me taxer d'exagération? Lille-en-Flandre, je le répète, n'est pas vraiment une cité flamande. Hazebrouck et Bailleul, villes du blé et du houblon, méritent mieux ce titre. Lille, Roubaix et Tourcoing forment un monde spécial, étrange, affolant, isolé, que peu d'hommes explorèrent.
Ah ! vivre quelques jours dans la rue des Étaques ou dans la rue du Frénelet, ces enfers instructifs !... ou rêver quelques nuits au bord de la Deûle. déserte et morte, dans laquelle les étoiles s'obstinent à plonger des barres de cuivre !... Ah ! le sommeil de Lille fait de cent mille insomnies qui se dissimulent !...