LA QUESTION DES PATOIS
Lorsque Barbey d'Aurevilly écrivait : « Je suis plus patoisant que littéraire et encore plus Normand que Français », il commettait une jolie boutade et il se calomniait deux fois.
La France est un pays et une nation. Nous n'ignorons pas au prix de quels efforts et après quelles péripéties notre patrie s'est constituée. Aujourd'hui, elle est complètement unifiée ; les provinces soudées forment un ensemble homogène. Les races se sont mêlées. Il y a dans nos régions, en dehors de toutes questions politiques, communauté de gouvernement, de souvenirs historiques, de gloire littéraire et artistique, d'intérêts industriels et commerciaux, d'espérances générales. Il y a unité de langue.
La langue est la première chose — et peut-être la seule — de laquelle on puisse dire qu'il est indispensable qu'elle soit uniforme sur toute l'étendue du territoire. Cette langue est le dialecte définitif, le résultat, pas toujours logique, mais très naturel, de tous les autres dialectes usités chez nous au cours des siècles. Ce dialecte est le grand, l'unique verbe qu'il importe d'enseigner dans les écoles, le verbe magnifique façonné par le génie de la nation totale et perfectionné par plus de dix siècles de littérature.
Pourquoi donc, à cette heure, vouloir reconstituer les dialectes de jadis? Les dialectes ont disparu. Je n'aurai aucun contradicteur si j'applique cette appellation au berrichon, au picard, au bourguignon ou au limousin. Mais si j'agis de même à l'égard du provençal et du breton, je sais par expérience qu'il n'en sera pas tout à fait de même. Je le ferai pourtant.
Je veux parler surtout du breton, parce que la Littérature bretonne ancienne de M. Maurice Duhamel me fournit une occasion et puis parce que l'étude, même succincte, de ces deux questions dépasserait de beaucoup les limites que je m'assigne. J'indiquerai néanmoins, dès aujourd'hui, que Mistral et les bardes bretons font œuvre d'archéologues littéraires. Le grand poète de Mirèio connaît mon sentiment à cet égard et il se rappellera, en lisant cet article, la discussion que nous eûmes là-dessus, dans la splendeur calme du vieil Arles, voici un ou deux ans.
En Bretagne, des Cojigrès Celtiques tiennent leurs assises avec régularité. Ils sont intéressants, sérieux avec excès — même dans leurs conséquences grotesques. Paris a eu des sârs, des mérodacks, des mages, des kabbalistes. Armor a eu des bardes. (Je ne fais pas mention à Paris du barde Théodore Botrel, parce qu'au point de vue littéraire M. Botrel n'existe pas.) Ces bardes prennent parfois le titre et la robe de druide, et, dans des cérémonies étranges, ils coupent
le gui sacré. D'autres fois, hissés sur quelque menhir historique, ils récitent des prières païennes « reconstituées » et se tournent vers les quatre points cardinaux « pour y souffler l'esprit celtique ». C'est admirable. — Ils prononcent aussi, en français bien entendu, des discours véhéments où ils s'efforcent de mettre en relief les splendeurs de la langne bretonne qu'ils travaillent à faire revivre pareille à ce qu'elle était il y a dix siècles. Les Bretons, en général, parlent français lorsqu'ils habitent près des villes. Lorsqu'ils gîtent loin des centres, dans la désolation grandiose des monts d'Arrée où les bruyères s'obstinent à sourire, le patois dont ils se servent est un Breton qui s'est métamorphosé dans la suite des âges et qui ressemble assez mal aux sonious des aèdes anciens. Ce parler varie de village à village — et c'est là une des caractéristiques des patois.
D'ailleurs, le breton écrit n'existe presque pas. La majorité des poètes bretons de valeur écrivent surtout en français. Faut-il citer: Anatole le Braz (qui remarque avec justesse : « ce qu'on appelle originalité bretonne n'est, en dernière analyse, qu'un résidu du moyen âge apparu comme original parce qu'il y a quelque cinq cents ans qu'il est aboli ») ; faut-il citer encore: Charles le Goffic, Edouard Beaufils, Olivier de Gourcuff, Jarnouën de Villartay, etc.. ? Il existe d'ailleurs fort peu de monuments littéraires bretons. Luzel est le seul homme qui fournisse sur cette question des indications précises. La Nationale contient une centaine de manuscrits anciens assez incohérents.
Et lorsqu'on a cité les travaux de M. de la Villemarqué et de Fréminville, l'énumération est à peu près complète.
Qu'on ne dise pas qu'il est impossible d'exprimer en français toute la Bretagne ou toute la Provence. Paul Arène, Daudet, Aicard écrivirent en français. Imagine-t-on, d'autre part, un Leroy-Beaulieu, un Renouvier, un Curie écrivant en patois?
Des propagandistes acharnés rêvent de supprimer le français au pays des ajoncs. Ils voudraient, en même temps, garder intactes ou restaurer les institutions de jadis, pour ne pas admettre la civilisation, pour conserver la foi religieuse et maintenir, grâce à elle, le fétichisme des principes de l'ancien régime. — Quelques faits pour les incrédules i
Les ecclésiastiques bretons affirment que le français est « la langue du diable ». tandis que le breton est celle « de la Vierge et de Sainte-Anne! »... — Récemment, le Daily Express publiait cette information stupéfiante : « Les Dames du Comité de ï Indépendance Celtique, dont la présidente est Mme la duchesse de Rohan, préparent un appel à toutes les femmes de l'ancien duché pour offrir à Miss Roosevelt (\) la succession de la duchesse Anne, en conséquence de la violation, par la France, des clauses du traité de réunion de 1 532. » — Ce n'est pas une « galéjade ». D'autres documents parurent et paraissent. Ils sont encore plus suggestifs, surtout en ce qui concerne la nature du patriotisme, empanaché qui a cours dans les milieux réactionnaires
de Bretagne. Une publication {Ar Bobl}, publiée en patois local, imprime des affirmations de cette hardiesse : « La Bretagne ne s'enrichira que le jour où elle pourra, avec l'appui de la Grande-Bretagne et de l'Amérique, réorganiser une marine marchande. » Voilà ce qu'on enseigne au peuple naïf de là-bas! Ce n'est pas du régionalisme, mais de l'hervéisme à rebours.
Voici mieux. Au cours d'une série de polémiques motivées par une de mes études sur les patois locaux, — polémiques qui me mirent aux prises, il y a quelque temps, avec des gens de valeur comme MM. Loth, recteur de l'Académie de Rennes, Tiercelin, l'exquis poète qui dirige l'Hermine, et avec les écrivains du Terroir Breton (de Nantes,) un barde, M. Yves Berthou. me répondit, entre autres choses, ceci : « Je mets actuellement sous presse un volume de poèmes en langue bretonne Dre an Delen hag ar C horn-Bouct.) Une traduction littérale en patois officiel de ï Ile-de-France [sic) permettra de constater combien je méprise le langage artificiel (!?) qu'ils (les Français) parlent et l'esprit servile qu'ils doivent à vingt siècles d'esclavage subi sans révolte. »
Et plus loin : « Je m'accuse d'avoir payé mon tribut aux vainqueurs les Français) en publiant une demi-douzaine de volumes dans leur patois sans nom (sic). Il y a une âme bretonne, mais il n'y a pas d'àme française, parce que le français n'est pas une langue. Foin donc de ce français, patois de mensonge et de duplicité, insuffisant à lui-même, tributaire de toutes
les langues, incapable de créer un seul mot nouveau, grotesque patois académique que le peuple de France lui-même n'a jamais pu apprendre et à qui l'on n'accorde plus cinquante ans d'existence ! » (sic) (1).
Je ne crois pas que le grotesque fut jamais mieux atteint.
En dépit de mon contradicteur breton, nous avons une langue nationale, bien vivante, précise et musicale à souhait. Elle est le « patois sans nom » de Flaubert, le « patois de mensonge » du breton Renan, le «patois de duplicité » de Lamennais, le« grotesque patois académique » des Goncourt, le patois « incapable de créer un seul mot nouveau » de Laurent Tailhade et de J.-K. Huysmans !... 11 est odieux de nier le passé. Il est criminel de s'y cantonner. La résurrection des patois réveillerait le particularisme à outrance, le séparatisme funeste, les vieilles querelles de jadis. Sachons garder nos qualités héréditaires, développer nos énergies locales, mais sachons aussi les diriger et les réunir, faute de quoi le remède décentralisateur serait pire que le mal.
L'excellent Félix Gras a eu le mot juste : « J'aime mon village mieux que ton village, écrivait-il; j'aime ma Provence mieux que ta province; j'aime la France mieux que tout. »
(1) L'Hermine, revue de Bretagne, t. XXX, 3° livre, p. i35 et suivantes.