‹ L'heure qui passe;Chapitre 21 sur 63 · JEAN LORRAIN · texte numérisé non relu

JEAN LORRAIN

M. Ernest Gaubert, poète sonore, né « sons le ciel athénien de Béziers » ou, peut-être, « sous le ciel bitterrois d'Athènes » (selon l'expression d'un bon critique), vient de publier la biographie de Jean Lorrain. Elle est fort bien faite cette biographie. M. Gaubert réussit mieux dans le panégyrique que dans le roman ou le journalisme. Il paraît avoir trouvé sa voie. Je le constate. Je suis certain que M. Gaubert sera heureux de ma sincérité.

Mais Jean Lorrain m'intéresse plus que son biographe. Je publierai, quand il faudra, une étude détaillée sur sa vie et sur son œuvre. De la brochure éditée par la maison Sansot et Cie, je ne veux retenir que ceci : Lorrain réfléchit. Il est las de sa réputation pourtant établie avec un grand soin. Il a quitté Paris pour jamais, — Paris où il « s'aigrissait » et se « pourrissait »... La santé morale lui est revenue avec la santé physique. Il revient à la Nature, à la vie saine, au grand Art. J'espère qu'il reviendra aussi à la grammaire française. — Puis, sans m'associer à l'irrévérencieux montmartrois jNuma Blés, je crois), qui prétend que Lorrain s'est toujours

Trop occupé d'Eraste et trop peu de Sylvie,

ce qui est de l'ironie puérile est trop aisée, je souhaite que le père de M. de Phocas fasse plus de vraie littérature (il le peut s'il veut) et moins de publicité, et aussi que, parmi nos grands compatriotes des bords de la Manche, il se souvienne plus de Flaubert (1) et moins de d'Aurevilly. Alors, — car Lorrain demeure un coloriste délicat et vigoureux, — alors peut-être pourrons -nous vanter comme il sied son style,

(1) «... J'étais cassé aux gages, un médecin suédois me remplaçait. Gela avait été une véritable révolution de palais; le tiers de la domesticité avait été renouvelé, la Schobloska n'avait conservé que ses créatures; c'était \e complet triomphe de la Pologne. Après dix jours d'absence, de Gourkau était rentré en grâce : on ne pouvait se passer de ses services. La princesse Benedetta s'était retirée à Cimiez chez les Dames Àssomptionnistes, elle n'avait pu supporter l'affront des reproches essuyés en présence de son ennemie. C'était Ja première fois depuis sept ans que la princesse quittait son fils. L'Italienne avait sur le cœur la victoire de la Polonaise. L'événement avait fait sensation à Nice. On en avait parlé pendant huit jours, presque une éternité dans une ville où la moyenne des scandales est de trois par semaine. Pendant quinze jours je rencontrai l'Etcheguerry et le Rabastens traînant l'Avenue de la Gare: astiqués, flambants neuf, ils ne quittaient pas les tables de la Régence et de la Brasserie Alsacienne, installés du matin au soir devant des orangeades; ils m'avaient salué d'un sourire, suivi d'un clignement d'œil, et témoigné à leur façon qu'ils ne m'en voulaient pas; notre plan n'avait pas réussi, c'est l'aléa des jeux de hasard; ces deux marins étaient beaux joueurs. Et puis un soir je ne les revis plus : ils avaient dû regagner Marseille »... etc. (Jean Lorrain, le Vice Errant. Journal du 8 août 1901.) Ce style... journalistique n'existe plus dans le volume de Lorrain. L'artiste s'y est ressaisi. Il dédaignait les feuilles qui l'obligeaient à une production hâtive. N.

Mais si le changement qu'il annonce est réel, pourquoi la Maison Philibert ?... Et pourquoi avoir choisi Nice comme résidence, — Nice la ville la plus cosmopolite, la plus dissolue, la plus artificielle, la plus... parisienne d'un littoral admirable sur lequel les villages charmants sont légion, tous paisibles, sains, dressés sur les rochers rouges parmi le parfum des pins, l'encens des eucalyptus, le délire éternel des cigalons invisibles : Théoules et son admirable ravin de la Rague béant sur la chaîne de Maurevieiile, la Napoule et sa tour carrée, Agay dans les flots, Anthéore, Figuarette et toutes les calanques où des asiles exquis surgissent depuis Cannes, aux fabuleux palmiers, jusqu'à Saint-Raphaël où les tartanes déploient leurs voiles rouges pareilles à de vastes ailes?

Jean Lorrain est encore un peu victime de ce que Rémy de Gourmont appela « son goût de la dépravation ». Il a emporté d'Auteuil ses grenouilles de bois, de grès, de bronze (elles ne sont pas toutes de Bigot). Il aime toujours son ameublement de marécage.

Attendons les œuvies prochaines (i).

(1) Les œuvres sont venues : Le Tréteau, rAryenne, etc.. La mort aussi est venue. Je ne regrette pas ces lignes écrites naguère. J'aimais trop sincèrement Lorrain pour prendre place parmi les flagorneurs... qui l'oublient avec une rapidité aussi grande que la reconnaissance qu-ils lui doivent. G. N. (Février 1907.)

5o l'heure qui passe

SAINT-CUCU^A (SEINE-ET-OISE), AU BORD DE l'ÉTANG

Une délicieuse vesprée d'arrière-automne. Le soleil n'a déjà plus ses véhémences de naguère. Le vent n'a point encore ses cruautés de tout à l'heure. Je pourrais me croire en Hollande, l'été. Derrière l'étang solitaire, les bois de Vaucresson déferlent, majestueux, vers le Parc de la Malmaison, qui se souvient des rêveries de l'Empereur. Sous la lueur douce du soleil, les verdures se couvrent peu à peu d'une mousseline à peine rose qui bleuit, dans la plaine, jusqu'à Fhorizon calme, silencieux, noyé. La plaine ! La plaine sereine et nacrée s'étale immensément, ici — semblable à celle qui précède Dordrecht, celle que la mer prolonge sans transition, celle qui, grâce à la complication des paisibles canaux agricoles (où des paysans pêcheurs de tourbe pourraient tous être signés Puvis de Chavannes), porte des voiles brunes au milieu des cultures!... Et la chanson du vent à travers les futaies imite le bruit d'Océan lointain qui berce l'immobilité des plages hollandaises.

Il n'y a pas de Parisiens autour de l'étang aujourd'hui. Les beaux dimanches sont passés. Les foins sont coupés. La rue du Sentier n'ira plus aux bois. Plus de papiers gras sur l'herbe reverdie, plus d'obé-

l'heure qui passe 5i

sites au milieu des clairières, plus de sueurs citadines baignant les campanules, plus de troupiers et de « boniches » dans l'ombre verte des feuillées. Pas un bruit. A peine perçoit-on le refrain qu'un ouvrier siffle sur quelque route...

Le petit étang s'allonge, clair et vert, comme un bloc de cristal, traversé par des roseaux en lames, en fers de lances, en bouquets d'artifice, par des joncs géants de toutes sortes, par toute la flore splendide et grasse des marécages. Parfois quelques poissons glissent vers les rives : perches voraces, goujons moustachus et craintifs ou chevennes placides. Une multitude de nénuphars couvre la surface de miroirs ternes où viennent s'asseoir des grenouilles à lunettes d'or. Des corolles charnues et fragiles flottent entre les feuilles plates. Elles enchâssent des topazes et des opales dans la malachite de l'eau. Une odeur fraîche monte des verdures environnantes. Un parfum d'anis s'exhale des rives humides.

Une pie traverse l'espace et s'enfonce dans la forêt où les vieux arbres dressent des milliers de colonnes moussues. Ces colonnes jaillissent du sol, rouge des feuilles mortes des ans révolus. Le soleil éparpille des disques d'or pâle sur ce cuivre sombre. De temps en temps un écureuil saute d'un arbre à l'autre et grignote quelque noisette, sur une branche, en secouant sa queue pareille à une moitié de lyre.

C'est l'automne. Non pas l'automne somptueux des pays méridionaux, mais la saison pathétique que l'on comprend bien surtout à Versailles, la saison

où tout agonise. Les amours écloses au printemps avec les fleurs meurent comme elles... Sur le calme des eaux une feuille jaune tombe. Elle flotte et sombre bientôt. Là-bas, une barque pourrie, à demi engloutie, repose sur son reflet. Deux libellules se poursuivent, pareilles à deux bijoux vivants. Un gros bourdon vibre au-dessus d'une touffe de sauge. On dirait un pompon de velours emporté par la brise.

Il fait triste. Il fait doux. Il fait un temps de rêve.

... J'avais emporté avec moi quelques livres. N'ayant pu les ouvrir à Paris, je les avais mis dans mes bagages. Ils y demeurèrent. Je revins. Je comptais les lire ici, avant d'être tout à fait repris par la fièvre de la capitale. Ils sont pourtant choisis, intéressants, souvent mieux, mais le paysage m'accapare. Ah ! certes, ce petit étang, sous ce ciel radieux brodé de volutes blanches, ne ressemble pas à celui que nous décrivit notre pauvre et grand disparu : Maurice Rollinat, dont je lirai les Ruminations comme d'autres iisent leur bréviaire. Certes, il n'est point rempli de très vieux poissons aveugles et il se révèle à nous autrement que « par des bruits affreux de crapauds poitrinaires ». Il ne nous fait pas fuir. Il nous attire et i! nous retient, au contraire. Les livres se sont écroulés dans l'herbe. L'âme de Watteau semblese manifester dans ce paysagede verdure, d'azur etd'eau. Voici le crépuscule. C'est l'heure où les syl vains quittent leurs retraites. C'est l'heure où les ondines surgissent des roseaux.

Très loin, dans un chemin désert, deux jeunes gens joignent gravement leurs lèvres...

Le vent plaintif et tendre met dans l'espace un léger bruit de soie...

Page 1