RUE D'AMSTERDAM
Devant son immense bureau recouvert par une glace biseautée posée à plat, entouré de livres en monceaux, de papiers en vrac et de documents en ordre, M. Antide Boyer décacheté son énorme courrier du
matin. Nous conversons amicalement. Le député de Marseille achève d'annoter les lettres que son secrétaire attend. — J'ai devant moi l'un des doyens de la Chambre des Députés. Son bon visage, à peine vieilli malgré les années et les luttes incessantes de sa vie mouvementée, est d'une mobilité extrême qui traduit et trahit toutes les émotions, toutes les impressions qui passent. Et, en le voyant courbé dans une attitude studieuse sans cesser un instant de causer avec moi, je rééditerais volontiers pour lui le mot fameux de Rémy de Gourmont relatif à Paul Adam : Antide Boyer «est un beau spectacle ». J'évoque son existence laborieuse et pénible d'apprenti potier parmi la sérénité de son village natal : Aubagne. i\ubagne, pays du soleil et des fontaines, Aubagne, porte verdoyante ouverte sur la luxuriante Sainte-Baume... qui garde encore le souvenir de l'enthousiasme tonitruant qu'elle fit naître chez le romancier Marcel Batilliat,de qui les livres, pourtant, se feuillettent plus dans les boudoirs qu'en plein air. Aubagne, pays de l'illustre abbé Barthélémy, auteur classique des Voyages- du Jeune Anachar sis , illustre écrivain de jadis qui fut le plus étrange des prêtres comme Antide Boyer fut le plus inquiétant des séminaristes (i).
Antide Boyer écrit et il parle toujours. J'évoque le souvenir de l'extraordinaire homme d'équipe et lampiste, attaché à la petite gare de Saint-Martin-de-Crau
(i) V. Poinsot et Normandy. Antide Boyer, Essai de Biographie sociale, i br. (1905).
— toute blanche derrière ses cyprès noirs — qu'il devint ensuite. Et le reste de sa vie appartient à l'histoire. D'autres tentent de conquérir Paris. Antide Boyer aimait Marseille. Marseille le lui rendit... pas tout de suite à vrai dire ! La vie du vaillant député, au temps où il ne s'occupait que d'art et de littérature, de théories, et d'escrime, s'écoula parmi tout un groupe de jeunes dont les cheveux, gris aujourd'hui, ne sont pas tous exempts d'auréoles de tous genres. Il y avait le fiévreux Jean Lombard qui mourut pauvre. Il publia pourtant By^ance, l'Agonie, Lois Majourès... Ses éditeurs proclamèrent son génie... après décès. Fait fréquent. Emile Veyrin ne connut le succès qu'avec ï Embarquement -pour Cythère. Lorsque son œuvre s'éclaira aux feux de la rampe, Veyrin, depuis plusieurs années, reposait dans la nuit éternelle. Il y avait RebufTat, devenu depuis l'implacable Nick de la Dépêche de Toulouse: le pauvre Auguste Marin, disparu l'an passé; Jean Blaize, auteur de la Monégasque] Albert Jounet, retiré dans la paix pourpre de Saint- Raphaël: Mouttet, gouverneur de la Martinique, qui périt à son poste lors de l'éruption du Mont-Pelé; Henry Michel et Prosper Ferrero, aujourd'hui collègues d'Antide Boyer au Palais Bourbon. Et Seyssaud, le peintre, et vingt autres. .. Comme tout cela est loin, comme tout cela doit paraître désuet et charmant à l'homme qui travaille devant moi!... Quelle activité de toutes les heures, que de faits et que d'actes depuis l'année 1884, où Antide Boyer naquit à la vie politique en devenant
adjoint au maire de Marseille!... Un an plus tard, cinquante-deux mille voix (vote au scrutin de liste) envoyaient le petit apprenti potier d'Aubagne fonder à la Chambre le fameux groupe des Quatre qui troubla la sérénité de Floquet. Des quatre, trois siègent encore : Boyer, l'énergique Basly et le lion romantique Clovis T Hugues qui mourra, dans la haine des coiffeurs, en jetant au vent des verbes admirables. .Mais il n'est pas injuste de constater que les Quatre sont, en définitive, les véritables fondateurs du socialisme parlementaire.
... Antide Bover ferme son encrier. Sa taille de bon géant se renverse dans le fauteuil de cuir. Je demande à Antide Boyer ses impressions relatives à la Séparation des Églises et de l'État. Il sourit :
— ... « Peut-être il est bien tard pour parler encore d'elle!..."» D'ailleurs, les Provençaux sont assez indifférents à cette loi. — comme la majorité du pays, malgré les typographies flamboyantes de certains journaux. Leur attitude ressemble fort à celle de l'Archange chassant Adam et Eve du paradis... A cela près que leurs gestes et leurs paroles obtiendraient beaucoup plus de succès si Claude Terrasse voulait bien composer une partitionnette pour les accompagner. . . Mon opinion est que, sur toute la côte méditerranéenne et dans toute la Provence, une indifférence à peu près absolue règne. Le calme plat répond
(i) igoj. —Clovis Hugues ne s'est pas représenté aux élections dernières pour des raisons de santé. N.
aux énergumènes qui préparaient (du moins ils le laissaient entendre) la guerre civile. Chez nous, voyez-vous, le bleu du ciel et le bleu de la mer sont si foncés qu'ils n'ont aucune peine à engloutir le noir des soutanes. J'ai interrogé des habitants de Marseille, de la Ciotat, de Toulon, du Luc, d'Aubagne, de Nice, etc.. Voici comment le peuple commente la Séparation : « Je voulais autrefois envoyer mon garçon « au séminaire, mais à présent, en me privant un « peu, je ferai de lui un médecin ou un avocat. Ça «n'est plus un bon métier d'être curé... » Vous avouerez qu'il est difficile de raisonner plus froidement sur des questions plus brûlantes. Où est l'esprit de parti dans tout cela ? Des marguilliers s'indignent de ces propos paisibles et pratiques. La foi s'en va... en vérité, je vous le dis... C'est à peine si, dans quelques coins de la Vendée ou de la Seine-Inférieure, quelque passion anime la foule autour de cette loi qui n'est déjà plus de l'actualité. »
Antide Boyer fait tourner une liseuse entre ses doigts. Il reprend :
— « D'ailleurs, au point de vue général, vous conviendrez que ce sont les anticléricaux qui auraient le droit d'être mécontents. En somme, il n'y a rien de supprimé et l'effet de la loi ne commencera guère à se faire sentir que dans quinze ou vingt ans. M. Ribot avait raison de nous railler doucement, l'autre jour, dans les couloirs... Il nous disait, en secouant sa belle tête de pianiste : « Après cette loi, vous n'avez plus « qu'à vous mettre d'accord avec le pape, et la situa-
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« tion de l'Église sera bien meilleure qu'auparavant. » On a eu tort de s'exagérer le libéralisme de cette loi, en effet. Mais il n'est pas impossible que le Sénat se montre plus rigoureux que nous. Nos sénateurs sont de la vieille école aux points de vue économique et politique. Ils gardent les traditions de la belle époque de i83o et de 1848. Ils se montrent voltairiens avec une aimable coquetterie. Ils font preuve, comme législateurs, de plus de méthode que les députés. Il est probable qu'ils modifieront et ordonneront le texte de. la Chambre...
— Quand pensez-vous que la loi sera définitivement votée ?
— D'octobre à Noël, ie Sénat travaillera sur notre texte. Pendant ce temps, la Chambre votera le budget. La loi nous reviendra alors... et le texte du Sénat sera voté au Palais-Bourbon avant les élections.
— Que pensez-vous de l'attitude de Briand ?
— Il faut rendre hommage à Briand pour l'érudition, la méthode et la profonde sincérité qu'il apporta dans cette discussion laborieuse. Il s'est oublié luimême pour son œuvre, il a oublié parfois qu'il appartenait à un parti. Il faut louer son impartialité. Il faut louer aussi son habileté. 11 n'a froissé personne... sauf, peut-être, quelques-uns de ses amis de l'extrêmegauche. Mais il a consenti à la droite tout ce qui, loyalement, devait être consenti. Comme le disait l'autre jour Gérault-Richard : il est beau de l'avoir vu conduire jusqu'à sa réalisation et à travers des difficultés sans nombre Tune des réformes les plus
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difficiles de la Troisième République. Cet effort a fait prendre à Aristide Briand une place prépondérante dans le parti républicain tout entier comme dans le groupe plus spécialement socialiste. Et si, emporté par sa bonne foi, Briand fit trop de concessions aux yeux de quelques-uns, le député de la Loire s'est ressaisi depuis. Il le prouvera, sans doute, lorsqu'on reviendra sur cette loi. Car nous y reviendrons peutêtre tout comme l'austère M. Krantz, l'élégant M. de Montebello et le bouillant lieutenant-colonel Rousset veulent revenir sur la loi de deux ans. Ils l'annoncent dans quelques réunions. — ' Pour me résumer : jusqu'à présent, le pays a conscience d'assister non pas tant aune séparation... de biens qu'à une séparation de corps... Pour incompatibilité d'humeur!... »
Antide Boyer reprend son bon sourire malicieux. Et voici que, tout à coup, par je ne sais quel chemin, nous nous surprenons, Antide Boyer et moi, dans le domaine de la poésie et de la linguistique. Antide Boyer est un poète et un écrivain que la politique absorbe peut-être trop jusqu'à présent. Mais il ne se taira pas toujours...
Midi. Le soleil illumine l'animation de la rue d'Amsterdam, déclive et bruyante. Poignée de mains. Dans un grondement, l'automobile s'élance, emportant un dernier geste affectueux de M. Antide Boyer...
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RUMINATIONS Proses d'un solitaire
Ruminations n'aurait jamais paru avant la mort du grand poète que nous pleurons. Il m'écrivait en 1901, de sa petite maison de Fresselines si modeste, si pai sible. si connue et si bien décrite par l'affable et vigoureux Gustave Gefïroy, biographe préféré de Rollinat : « J'ai toujours eu pour principe de ne jamais écrire une ligne sur moi. » Or, Ruminations c'est tout Rollinat qu'on nous livre, c'est tout Rollinat qui s'avoue, Ruminations est à l'auteur de Dans les B?*andes ce que les Pensées sont à Pascal.
Maurice Rollinat ne connut jamais le succès à gros tirage, mais je ne crois pas qu'il existe un autre poète dont les amis inconnus soient plus nombreux, plus fervents et plus fidèles. Sa vie fut si belle et si douloureuse qu'à l'admiration littéraire pour son œuvre s'ajoute la sympathie que le malheur force. Ce n'est pas sans une émotion intense que j'évoque ici l'âme douloureuse que martyrisèrent, à Paris, les Névroses et je voudrais pouvoir m'expliquer plus froidement, carmes facultés de critique sont muettes devant cette irréparable disparition. Il est possible, il est probable que ces lignes-ci seront un peu incohérentes. Qu'importe ! J'écris spontanément, et je laisse mon souvenir
jeter des fleurs sur la tombe où Rollinat sommeille, sincèrement, sans souci d'élégance pour mes gestes, sans calculer l'endroit où les corolles tomberont; je les lance pêle-mêle à poignées et je ne me soucie point des trajectoires qu'elles décrivent.
L'existence du solitaire de Fresselines est trop connue pour que je veuille la rappeler. Je crois même que cette existence est moins étrangère au grand public que son œuvre totale. Car il est, dans le monde réputé intelligent, trois classes d'amateurs de littérature, savoir : i° celle des gens qui lisent, étudient, réfléchissent et concluent, — la moins nombreuse; — 2° celle des curieux qui achètent indifféremment le livre nouveau qui fait quelque bruit et la pâte dentifrice qui fait quelque réclame; — 3° celle des snobs, — la plus nombreuse d'ailleurs, — plats imbéciles capables de s'intéresser aux derniers perfectionnements automobiles — et encore ! — et surtout à la couleur des caleçons de M. Willy ou aux déplacements de Félicien Champsaur, sans avoir lu une ligne de ces auteurs incorrects. La science de ces grotesques n'outrepasse pas celle des titres des volumes dont ils parlent. Mais que nous importent à présent les premiers succès de Rollinat à Paris ! . . . Que nous importent ses triomphes de cabarets et de salons, cette gloire éphémère dont peu d'hommes se souviennent, cette mode passée qui ne reviendra plus !... L'œuvre nous reste, et c'est par elle que le Poète vit à jamais. Que nous importe qu'il soit devenu villageois par option ou par nécessité ! Tout cela n'est
rien, tout cela se résout en poussières que le temps éparpillera dans l'infini. Mais les poésies de Rollinat, dédaigneuses du temps et de l'espace, lancent dans le ciel de la littérature une constellation fixe dont le scintillement ne s'éteindra pas.
Ruminations nous explique souvent la genèse de ses chefs-d'œuvre. Ces « proses d'un solitaire » n'ont pas de prétentions littéraires extrêmes. Elles sont des notes jetées sur le papier au hasard, au jour le jour, à l'occasion, dans un élan cérébral, pendant les éclairs de lucidité particulière qui traversent souvent le cerveau des vrais poètes, ou sous la poussée irrésistible et fugace de l'inspiration. Elles sont rédigées dans un but de conservation, pour être retrouvées plus tard, reprises, parées d'une forme artistique définitive... Que de pensées soudaines s'envolent à jamais, faute de n'avoir point laissé de traces sur le papier ! Et ces pensées, ces impressions, ces intentions jaillies au milieu du cours ordinaire de la vie qui les emporte à la dérive et qui les noie le plus souvent, sont les plus belles et les meilleures. Or, je le constate une fois de plus dansle livre qui m'occupe, l'àme souffrante, l'àme angoissée, l'âme splendidede Rollinat s'y exhale toute. L'univers s'y condense : humanité, matière vivante, matière inanimée, au-delà possible et mystère certain. Il y a, dans ces fragments assemblés, quelque chose d'aussi fougueux, d'aussi brisé, d'aussi splendide, d'aussi poignant que le spectacle d'un immense édifice qu'on n'achèvera pas, ou celui des colonnes tronquées des enceintes de pierres dorées, des allées intermi-
nablesde l'indescriptible, de la gigantesque, de la surhumaine et lointaine Timgad. Le visionnaire des Apparitions fut un génie complet. Nulle question d'art, de psychologie, de musique, de métrique, de philosophie, de sociologie — bien qu'il le montre peu, — ne lui fut étrangère. Il a écrit sur tous les sujets des pages définitives. Il va dans ses Ruminations des chefs-d'œuvre de trois lignes. Il faut voir en lui mieux qu'un disciple de Beaudelaire et mieux qu'un naturien instinctif. Et la phrase célèbre d;Emile Gourdon (1) deviendra de plus en plus incomplète et injuste à mesure que paraîtront les six volumes que Rollinat a laissés en cartons. Je veux citer quelques pensées des « proses d'un solitaire ». Elles inciteront peut-être un certain nombre de lecteurs à étudier Rollinat. L'étudier, le comprendre, c'est l'aimer. Mieux que mes lignes rapides et désordonnées, les citations plaideront pour le livre :
— « Dans la solitude, les choses qui font le plus penser sont peut-être celles qui vivent le moins, comme les mares desséchées, les terrains chauves et les pierres.
(1) Voici cette phrase : « Prenez un berrichon de G. Sand, moitié paysan, moitié monsieur; Jaissez-ie vaguer toute son existence, à travers les brandes des environs de Châteauroux, dans ce pays embrumé où Ton rencontre encore des sorcières et où, près des mares, valsent en rond les feux-follets, farfadets et farfadettes; puis plongez cet être mystique, mystifié, par l'apparence des choses dans le milieu parisien, brutal et intense, donnez à ce berrichon l'existence maladive d'un dépaysé (!) vous aurez Rollinat. »
— Les bons vieux arbres évidés par les siècles dans toute la longueur de leur tronc ont Vair de grands cercueils debout auxquels il ne manque que le couvercle. Avisa l'homme vivant sa mort et se préoccupant du funéraire ! En en faisant couper un, avec adaptation d'un dessus en écorce, il aurait une bière absolument nature, et il goûterait, pour ainsi dire, une poésie posthume, en songeant qu'un jour ou Vautre il comblera le vide d'un tronc d'arbre, qu'il sera le dernier hôte de la carapace d'un chêne.
— En cequi nous concerne, la mort elle-même comporte et nous suggère si parfaitement, tour à tour, l'horreur et la bouffonnerie, que Ion frissonne à la pensée de se voir cadavre arpentant les marécages une canardière sous le bras, tandis qu'on sourit, on rirait presque, à l'idée de se voir squelette longeant une rivière et péchant à la ligne.
— Dans le cours de votre vie amoureuse, il y a eu une certaine femme de passage, brièvement étreinte une seule fois, qui, par une telle grâce d'invitante et jolie beauté jeune et expansive, par un tel charme
frais des fleurs et fruits de sa chair, par tant de passion câline et de sensuelle tendresse, est devenue à ce point, à travers V accumulation des années, la tentatrice de votre être, le cher fantôme galant de votre souvenir, que vous l'aimez à jamais en la désirant jusqu'à la tombe.
— Rompe^ avec cet homme qui se dit votre ami fidèle, si vous vene^ de surprendre che^ lui quelque chose qui sonne faux à l'oreille de votre cœur !
— Pour le consciencieux écrivain, aussi inspiré volontaire qu'imaginatif scrupuleux, toujours, en vue de son rêve de beauté, dans le doute et la défiance de lui-même: quelle angoisse quand il se décide enfin à s'asseoir à sa table de travail ! Comme sa pensée tremble ! Comme les mots pris de panique hésitent, reculent! Et comme sa plume est lourde à ses doigts enfiévrés, devant l'ironique papier blanc, qui, dans ï immaculé net de sa vierge et froide nudité, a vraiment l'air de lui dire : « Eh bien ! Y sommesnous ? J'attends d'être violé, noirci, rempli par ton chef -d' œuvre improbable ! »
On s'accote à la dureté d'une pierre; on ne s appuie pas à la sécheresse d'un cœur... »
Il faudrait tout citer. Et je le vois mieux, Rollinat, dans son cadre habituel, là-bas, dans la Creuse où Fresselines frissonne comme cette route bordée de mille peupliers, qu'il a chantée par un soir d'ouragan.
Je le vois à toutes les heures du jour et de la nuit, car il est bien de notre génération, celui qui surprenait la vie partout et qui regardait la nature avec assez d'indépendance d'esprit, de lucidité et d'humilité pour ne pas tout ramener à lui, pour ne se donner que sa valeur réelle dans le Grand Tout, que sa grandeur exacte dans l'Univers. Oh ! sa vie solitaire loin des mensonges sociaux, loin des regards indiscrets, loin de l'animation indifférente des villes, sa vie sagace où, sans oublier l'ensemble de la création, le poète chante tous les détails de cet ensemble
« la pluie, le vent, le ruisseau, les insectes dans les herbes, dans les arbres, sans oublier toutefois le laboureur, le vieux mendiant, le casseur de pierres, les morts (1)... » Et que dire de son langage sobre, fort, aux arêtes vives ! Quelle étude passionnante il y aurait à faire de son style nerveux, direct, à reliefs si je puis ainsi parler, qui subjugue les mots sans mutiler la syntaxe et qui leur infuse une vigueur formidable.
... Rollinat, cher Rollinat, àme moderne, génie complet, nature royale, aimante, souffrante, humaine, je vous vois sortant de votre chaumière qu'une écharpe de fumée bleue abattue par le vent du soir enguirlande de mousseline irréelle, — et mon regard suit le vôtre qui perfore l'horizon rouge éployé sur le silence laborieux et profond, troublé seulement par les claquements d'ailes des oies qui reviennent aux métairies et par les tranquilles canards qui nasalisent sur la paix opaque et miroitante des mares...
(1) Iwan Fonsny et J. Van Doorên, Anthologie des poètes lyriques français de France et de l'étranger, depuis le moyen âge jusqu'à nos jours (Hermann, édit. à Verriers), p. 411.