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LA CRITIQUE LITTERAIRE

C'est peut-être une résurrection. Depuis quelques années on ne pouvait écrire que la critique littéraire n'existait plus, sans employer un cliché. Nous étions habitués à voir la littérature industrielle envahir les éventaires, se glisser dans les quotidiens, aux Échos comme aux réclames, aux Petites annonces comme aux leaders. Les éditeurs sollicités par de riches amateurs — ils pullulent — s'accoutumaient à n'être plus que des agents de publicité et des courtiers en librairie. Les directeurs de journaux, satisfaits du chiffre des affaires qu'ils concluaient pour le lancement des livres nouveaux, supprimèrent leur critique littéraire. Ce fut tout bénéfice Ces mœurs faillirent s'introduire dans la critique théâtrale. On sait à quel propos eurent lieu les incidents récents dont M. François de Nion fut le héros. Nous avons vu naître récemment la critique murale. M. Gabert, industriel avisé, fit placarder sur les murs de Paris le compte rendu de la Grande Famille, d'Arquillière. C'est un moyen, évidemment, de renseigner le public conformément au désir du directeur qui paie. Mais, ou je me trompe fort, ou ce nouveau mode de... critique sera bientôt assimilé à la publicité banale. Je ne veux employer comme argument que ce qui vient d'avoir lieu pour

la critique littéraire, — et pourtant on n'était pas allé aussi loin.

Il ne restait que de rares vestiges de la critique de jadis : quelques aristarques officiels constatant l'avènement de contestables réputations, quelques pontifes défiants — lorsqu'ils n'étaient pas paresseux et incompétents, par surcroît — suivant la mode au lieu de la corriger et de l'établir, n'admirant que ce que leur époque admirait depuis longtemps et ignorant ou passant sous silence tout le reste. Quelques isolés demeurèrent à leur poste, jugeant avec indépendance et sincérité. C'est à eux que nous devons d'avoir encore une critique. Parmi eux, il sied de citer Ernest-Charles, de la Revue Bleue; Léon Blum, Marcel Ballot, Rémy de Gourmont, Adolphe Retté, Camille le Senne et Camille Mauclair.

Ah! certes, le temps est loin — reviendra-t-il jamais, malgré le mouvement qui se dessine? — le temps est loin où toute la France lettrée attendait fiévreusement le feuilleton de Sainte-Beuve, — le temps est loin où le même Sainte-Beuve critiquait pendant trois semaines consécutives, un livre nouveau de Flaubert !...Et M. Fasquelle pouvait déclarer l'autre jour, dans une interview, à M. de Moncade (de la Liberté') :

« Je me souviens, et cependant j'étais bien jeune à cette époque, de l'article d'Albert Wolff sur Rollinat. Rollinat, inconnu la veille, était célèbre le lendemain. Pouvez-vous vraisemblablement supposer un cas semblable aujourd'hui? C'est un fait, hélas! que la

place occupée par la critique littéraire diminue chaque jour. »

Cet éditeur, que tout Paris salue comme le premier de la capitale et comme l'un de ceux qui gardent l'orgueil de leur marque, ajoutait :

« S'il est tout naturel que, lors de l'apparition d'un livre nouveau, nous fassions passer un communiqué annonçant ce livre, ne serait-il pas au moins aussi naturel que les journaux, à leur tour, publient une critique raisonnée de cette œuvre nouvelle ? Si nous nous entendions, — mais est-ce qu'on s'entend jamais entre gens qui ont la même profession ? — nous ne ferions passer nos réclames que dans les journaux qui ont une critique littéraire. »

Or, voici que depuis quelques semaines la critique semble renaître. Les grands quotidiens qui ne se sont pas industrialisés complètement, font une place plus large à la littérature. Le Figaro reprend la publication de son supplément littéraire ; l'intéressant Gil Blas charge du feuilleton critique hebdomadaire l'exquis écrivain Jules Bois, qui commence par examiner le rôle et les devoirs du critique ; dans le nouvel Intransigeant, Henri d'Alméras suit le mouvement en imprimant courageusement à propos du dernier livre de Gohier :

«... Sans prendre parti, je signale ce livre, dirigé contre M. H. Bernstein, d'abord parce qu'on essayera évidemment de l'étouffer, et ensuite parce qu'un critique littéraire a le devoir de signaler tout livre, même à polémique, écrit avec sincérité et avec talent. »

Laurent Tailhade et René \Yisner, dans V Action-, l'impartial Louis Lumet, dans la Petite République (1), et Charles Foley, dans l'Écho de Paris, d'autres, poursuivent la série de leurs études vigoureuses. M. Henry Lapauze, dans le Gaulois, rajeunit son charmant Carnet du Liseur, et M. Gaston Deschamps du Temps, lui-même, revient aux jeunes et rappelle ses essais de critique sociologique. Ce sont d'excellents symptômes. — Nous ne verrons peut-être plus se produire des faits aussi invraisemblables que celui-ci : Mlle Read, l'amie fidèle et dévouée de Barbey d'Aurevilly, a publié du grand romantique, dixhuit volumes (de critique) posthumes. Le genre de d'Aurevilly est assez connu pour que je me dispense d'épiloguer sur la valeur énorme de ces pages, où l'on trouve sur Stendhal, Edgar Poë et Shakespeare des études incomparables. Or, Mlle Read écrivait, le 3o novembre 1905, à Jules Bois : « Depuis la publication de cette collection, à l'exception de Louis Brès, dans le Sémaphore de Marseille, vous êtes le seul qui ayez parlé. . . » Voilà où nous en étions ! ... Ce mauvais rêve n'existe plus. Je veux le croire.

Pourtant, il me semble que le critique contemporain comprend son rôle noblement, certes ! mais incomplètement. Nous connaissons trop de critiques férus d'érudition et de dilettantisme. Nous lisons trop de disciples (j'entends comme méthode et non comme opinion) de M. Brunetière, critique dogma-

tique, et de feu M. Jules Lemaître (il se livre à présent au théâtre et à la littérature) critique impressionniste. Pour parler net : la critique doit devenir humaine. Je m'explique.

Sans rien retirer à l'ampleur surprenante de la mémoire de M. Brunetière, ni à l'ironie féroce non plus qu'à la subtilité analytique de M. Lemaître, il est permis d'affirmer qu'on peut être quelque chose de plus que savant et quelque chose de mieux que dilettante. Devant le mouvement irrésistible qui entraîne actuellement l'Europe vers des destinées nouvelles. en présence des tentatives faites de toutes parts pour transformer notre société corrompue par l'hypocrisie, l'ambition ou la misère et sous le vent de révolution (pareil à celui qui emplissait le dix-huitième siècle de ses clameurs persuasives)qui souffle sur les foules, le rôle du critique grandit.

Le critique contemporain ne doit plus être le naufrageur s'emparant, au hasard, des épaves flottantes sur l'océan de Pintellectualité mondiale; il ne peut plus être un classificateur patient d'opinions esthétiques et de genres littéraires: il ne sera jamais, à fortiori, sans déchoir, un logographe servile à la solde de quelque Démade. La critique qui vient — ou qui viendra — - descendue dans la vie sera disciplinée par un principe intransigeant et essentiel. Elle essayera de canaliser les tendances humaines vers un but noble, vers de meilleurs demains. Il sied, aujourd'hui, qu'elle devienne vivante, intensément ; qu'elle ne se ravale plus à la besogne mesquine de l'archéo-

logue et du professeur qui s'hypnotisent sur le passé et qui ergotent sans fin sur le symbole enclos dans quelque œuvre célèbre depuis des siècles.

Si la littérature sociale n'était qu'un incident curieux survenu dans l'histoire de la pensée humaine, le critique serait excusable de ne rechercher en elle qu'un plaisir de lettré. Mais cette littérature est celle de l'avenir. Elle s'enfle et bondit comme une cataracte alimentée sans cesse par des sources nouvelles. Elle emporte tous les obstacles, elle intéresse la foule déjà lasse d'espérances illusoires, de rêves insensés, de désirs démesurés, de mirages et de mensonges. Cer tains peuvent sourire de cette orientation nouvelle. Mais tous ceux qui le peuvent doivent travailler à l'enseignement des masses, à la destruction des fables de naguère, au succès des œuvres justes et raisonnables. C'est la mission du critique de mesurer la .ince parcourue chaque jour sur la route littéraire, l'évolution continuelle de la masse des esprits est provoquée surtout, et d'abord, par l'Art et par la littérature sous toutes ses formes. — Le théâtre ouvre à l'un quelques horizons insoupçonnés ; le livre ancre en l'esprit de l'autre quelques idées qu'il hésitait à adopter ; de belles poésies bien dites émeuvent une foule applaudissante dans une réunion, récréative en principe, instructive en réalité. Je connais l'objection: « Cela ne dure pas ; l'égoïsme réintègre les âmes lorsque l'émotion est passée. » Sans doute! mais quelque chose d'inconscient s'est implanté en elles. Ces intelligences se sont ouvertes à des questions

autres que celles auxquelles elles sont accoutumées. Une prochaine conversation, quelques instants de réflexion après la lecture d'un journal acheté le soir, en passant, l'étude d'une critique lue à la place de la chronique habituelle, développeront cet embryon... Mais si l'auditeur (ou le lecteur) est d'une opinion contraire à celle qu'il entendit exprimer? Sa contradiction deviendra plus formelle. Soit. Nul n'ignore qu'il fut, qu'il est et qu'il sera toujours deux camps : celui de tous les reculs et celui de tous les progrès. Il nous reste à fortifier le nôtre.

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