‹ L'heure qui passe;Chapitre 25 sur 63 · CHAUVINISME IMPERATIF ET PATRIOTISME MARCHANDÉ · texte numérisé non relu

CHAUVINISME IMPERATIF ET PATRIOTISME MARCHANDÉ

Tout le monde connaît le Temps. Cette feuille, vaste et sévère comme un temple protestant, possède en France et hors de France, une notoriété méritée et une autorité très réelle. — Je lis chaque jour le journal de M. Hébrard. Après cet aveu, je crois devoir ajouter, que, dans la majorité des cas, j'omets de parcourir la première page de cet organe. J'ai peu d'estime, en effet, pour les articles anonymes, surtout lorsqu'ils

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ne traitent (c'est le cas dans cette région du territoire occupé par le Temps que des questions politiques. Ainsi s'explique ce fait : j'ignorais l'attaque que le plus ample des quotidiens de Paris dirigea contre le plus hautain et le plus admirable des poètes vivants : Sébastien-Charles Leconte. J'ai des amis qui connaissent Y intensité de ma vie. Ils veillent. Aussi, dans une de ses charmantes missives, mon collaborateur M. C. Poinsot, l'auteur des Minutes profondes, m'écrivit-il ceci : « Avez-vous su que le Temps attaquait S.-Ch. Leconte pour son bel article des Annales de la Jeunesse laïque en poussant l'indignité jusqu'à demander que des mesures disciplinaires fussent prises contre lui...? » Des mesures disciplinaires?... Je me suis rappelé que S.-Ch. Leconte, poète, occupe les fonctions de président du Tribunal civil de Dole (Jura). J'ai relu le Temps.

Immédiatement Francis de Pressensé, au cours d'un de ses vigoureux articles, et Eugène Fournière, le célèbre et généreux député, prirent la défense de S.-Ch. Leconte. Les lignes de Fournière parurent sous le titre : Chauvinisme impératif. Je lui emprunte l'exposé des faits connus, publics, officiels. Je souligne, seulement, les mots qu'il sied de souligner :

«... Et comme l'auteur de cet article est président de tribunal civil. M.. Chaumiéest invité à sévir contre lui.

« Il y a deux choses dans l'article du poète-philosophe : il critique, sa?is violences de paroles, la gloire militaire de Napoléon Ier et rétablissant le sens, faussé par la presse, de la fameuse phrase de Gustave Hervé

sur le drapeau de Wagram, il proteste contre son impropriété et son inélégance \ puis, toute?* déclarant qiïil n'acceptera «jamais » la grève des réservistes proposée par Hervé, il examine les conditions du patriotisme "et déclare que les prolétaires ne seront fondés à être patriotes que lorsquils auront quelque chose à défendre dans la patrie.

« Et voilà ce qui suffit au Temps! Il ne discute pas, ou plutôt il discute pour rire, mais dénonce pour de bon, ce qui est plus commode. Pourquoi le Temps ne discute-t-il pas ? Parce que la conclusion de M. Sébastien-Charles Leconte est d'un patriote. Si vous voulez, dit-il en substance, que les travailleurs aiment leur patrie, rendez-la leur habitable, ne leur en faites pas porter toutes les charges, allégez-les par des réformes sociales. Cela, tous les socialistes le disent, et tous les républicains avec eux. »

Je poursuis l'exposé des faits. Les commentaires suivront. — Après avoir imprimé, le 12 juillet, ces lignes-ci : «... Le Gouvernement avait jusqu'à présent des préoccupations très urgentes. Le premier emploi qu'il devra faire de ses loisirs sera de remettre un peu d'ordre dans ses administrations de plus en plus contaminées par l'anarchie » (!!), le Temps, sous l'influence de quelques réflexions salutaires, de quelques constatations inquiétantes, de l'indignation générale et de la protestation hautaine et énergique de S.-Ch. Leconte, ajoutait, entre autres choses, le 14 juillet, sous le titre : Patriotisme marchandé : « Nous avons parlé, l'autre jour, d'un article paru

dans les Annales de la Jeunesse laïque sous la signature d'un magistrat, M. Sébastien-Charles Leconte. Comme nous n avions pas le texte complet sous les yeux, îîous nous sommes bien gardés de publier certaines citations dont il ne nous était pas possible de prendre la responsabilité.

«... Certes, les Annales de la Jeunesse laïque ne sont pas internationalistes avec brutalité. C'est adroit, insinuant et bénin. Il s'agit de nous amollir et de nous désosser (sic) en douceur. On prend des précautions ; on donne en passant des coups de chapeau à la patrie, à la défense du sol. Mais le serpent se dissimule sous l'herbe épaisse des considérations philosophiques et sociales (!)

«... Il (Leconte) conclut : « On nous rendra cette justice que nous n avons manifesté aucune indignation à l'égard des paroles de M. Gustave Hervé et des théories qu'elles représentent, etc.. » Il discute, en effet, ces théories avec une complaisance excessive. Il les explique. Les expliquer, cela revient, dans une certaine mesure (?!), à les justifier.

Enfin, après ces pauvretés (et quelques autres), bien surprenantes dans un organe ayant une rédaction très choisie, « tombe » cette péroraison prodigieuse de maladresse :

«... A tout prendre, nous préférons encore les affirmations sans nuances du Pioupiou de l'Yonne. Les discussions savamment mesurées des Annales de la Jeunesse laïque sont bien plus dangereuses. L'arsenic, à dose massive, n'empoisonne pas. L'estomac,

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averti, le rejette. Mais le môme poison vous tue, s'il vous est adroitement délivré, en dilution d'apparence inoflensive. »

Ce qui revient à dire: «Nous tolérons Gustave Hervé. Nous n'admettons ni S.-Ch. Leconte, ni Anatole France, ni Berthelot... » ou, plus généralement : « Nous ne redoutons que les esprits clairs, francs, sains et calmes. Les énergumènes nous font beaucoup moins peur que les vérités non conformes à nos intérêts politiques. » Le journal de M. Hébrard a raison là-dessus. Malato demeure plus redoutable que ne le furent jamais le blême Emile Henry ou le onitruant Ravachol. Les têtes de ces derniers tombent avec leurs doctrines. Les doctrines de l'écrivain (peut-être prématurées) peuvent progresser à travers les siècles, et, d'après les textes fatalement empiriques des codes, sa vie et sa liberté demeurent inattaquables.

Je ne comparerai pas Sébastien-Charles Leconte et Malato. Je tiens Malato pour un intéressant esprit. Je tiens Leconte pour un philosophe qui dispose pour s'exprimer du verbe somptueux des grands poètes. Il doit être considéré, de plus, comme un sociologue de tout premier ordre. Il honore notre magistrature. Pour qui le vit une fois, silencieux et réfléchi, parmi la turbulence d'un salon littéraire, avec son masque pâle, impassible et charmeur et son costume noir, correct, sévère où, malgré tout, éclate le ruban rouge, mince comme un fil, qui se dissimule autant qu'il peut, dans une boutonnière, Leconte devient un sou-

venir. Pour qui lut ses œuvres depuis Salamine (couronné par l'Académie; jusqu'à la Tentation de l'Homme en passant par les Bijoux de Marguerite et le Bouclier d'Ares, œuvres pures, solides, écrites en beaux vers amples, sonores et graves, il demeure comme une des plus hautes figures littéraires de notre temps. Cet homme a visité les cinq parties du globe ; il a vécu parmi les sociétés nouvelles de l'Australie et de l'Amérique et parmi les sages de l'Inde. Il a étudié le passé et le présent de l'Humanité: il a appris, par un labeur constant, au cours de sa carrière coloniale déjà longue, à penser, à vouloir et à vêtir ses idées de mots précis et harmonieux. Sa vie est une des plus belles que je connaisse. Je suis très heureux de le proclamer au moment où il subit les attaques indignes de quelques anonymes, — que le public s'accoutume à considérer comme des fétichistes, adorateurs de Y esprit magistrat qui fait de la justice, aveugle et sourde, une bouffonnerie parfois, et, parfois, la plus flagrante des injustices. L'esprit magistrat, amoureux de la forme et défenseur des usages, contre lequel quelques énergies se sont dressées : les présidents Magnaud et Séré de Rivière par exemple !. .. L'esprit magistrat!... Il manifeste souvent quelque férocité. Non contents d'acquitter l'escroc qui, après avoir suscité des misères innombrables, sait passer entre les mailles des textes légaux, les juges imbus de cet esprit condamnent la victime qui, à bout de forces, cueille sans autorisation quelques fruits dans le verger de l'homme qui l'a réduite à la misère De plus, ils

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attaquent sans trêve ceux de leurs confrères dont les idées ne sont pas aussi hermétiques que les leurs et qui se souviennent qu'un cœur humain bat sous les plis de la robe traditionnelle. L'esprit magistrat considère le Code en vigueur, quel que soit son âge, comme une œuvre parfaite, immuable, éternelle. Pourtant les premiers recueils de coutumes datent du quinzième siècle et ils furent modifiés sans cesse au cours des siècles. La première idée de réunir tous ces recueils en un code vint à Louis XI. Le juriste Dumoulin, au seizième siècle, exprima la même idée. Lamoignon, le premier, codifie la jurisprudence du Parlement de Paris. Déjà Louis XIV règne. Et puis c'est Colbert, d'Aguesseau, etc. Le Code doit suivre les mœurs que l'évolution des idées et le progrès des sciences pratiques modifient. La vie crée chaque jour des nécessités imprévues. L'imprévu c'est l'illégalité. L'habileté des praticiens et la complaisance orgueilleuse des magistrats ne pourront jamais donner l'immortalité à un monument de législation. Le « compromis entre la coutume et le droit romain » qui nous régit tombe en ruines. En vérité, l'esprit magistrat apparaît comme une criminelle absurdité.

Vraiment, en apparence, S.-Ch. Leconte pourrait être considéré comme une victime de cette discipline mentale. La vérité est autre, et j.e suis heureux de pouvoir indiquer exactement les faits réels. Je ne redoute point les démentis. Je les appelle. Ils me fourniront, s'ils osent se produire, l'occasion d'ar-

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racher quelques masques. Voici la vérité toute simple :

Par sa présence dans la ville de Dole, Lecontegêne quelques combinaisons électorales (réactionnaires) et il intimide quelques personnalités régionales. Quelques-unes de ces personnalités ont avec le Temps des accointances. Elles prirent texte de l'article sincère où l'auteur de Salamine réfutait de son mieux les théories bruyantes du professeur Hervé pour l'accuser de les soutenir. Quelques coupures intelligentes peuvent faire dire à un auteur le contraire de ce qu'il a publié. Le Temps, confiant et surpris, protesta, sans avoir lu l'article. Il le confesse. Mais son renom lui interdit de se rétracter. L'honnêteté doit être placée, pourtant, au-dessus de la réputation \ Le journal de M. Hébrard « jeta par-dessus bord », néanmoins, ceux qui avaient surpris sa bonne foi légendaire. Peu importait aux Basiles locaux. Ils usèrent du premier article. Toutes les Abeille de la Creuse, tous les Avenir du Puy-de-Dôme, toutes les Liberté de Lons-le-Saulnier le reproduisirent et le commentèrent. La calomnie fit son tour de France.

Il importait de rétablir les faits et de rappeler au respect d'eux-mêmes et du grand poète Leconte les sectaires anonymes qui font les théories les plus générales un escabeau pour leur usage particulier. Ils prennent cet escabeau pour un piédestal. Nous avons le devoir de le renverser d'un coup de pied. Que les ambitieux qui voudraient faire du patrio-

tisme un monopole, une marchandise vendue par un parti, se souviennent de ces vers :

Entends-tu les pas d'une armée, Paris, quels sombres châtiments !

Sur les coteaux, vois la fumée Des avant-postes allemands.

Voilà ce que l'Empire coûte :

La défaite et le désarroi.

Mais tu vas leur barrer la route.

Défends-toi ! Paris, défends-toi !...

Ces vers sont de Pottier, l'auteur de l Internationale, — cette pauvre poésie qui, par une fortune un peu étrange, devint l'hymne des revendications sociales. Que les ambitieux se rappellent qu'il n'y a pas de traîtres ni de lâches chez nous, que la bravoure n'est pas le délire, que la vigueur n"est pas la brutalité, que l'enthousiasme n'est pas la furie et que le culte du sol natal n'exclut pas celui de la vie humaine et du progrès imprescriptible. Sébastien-Charles Leconte, dans sa dernière oeuvre : le Sang de Méduse. écrivait ces vers solides :

La pitié vient troubler ton rêve d'orgueil... Songe A toute la douleur que tu ne connais pas ! Homme, dont le regard au fond des siècles plonge, Puisque c'en est fini de l'antique mensonge, Ne lève plus les yeux au ciel!... Regarde en bas.

Cependant, politiciens du Jura, vous fomentiez votre piteuse vengeance contre le poète et le magistrat qui ne consentait pas à faire des plateaux des balances de la justice une paire de cymbales, propres à attirer

sur vous l'attention de la multitude!... Je vous méprise, — et je vous plains surtout.

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